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Philippe MOUCHE


Bons baisers d’Europe


Il s’appelle Bond. Fergus Bond. Évidemment, ce nom rappelle quelque chose, surtout si on regarde le titre du livre et l’illustration de couverture. Mais l’objectif et les moyens de Fergus sont très éloignés de ceux de son célèbre homonyme,
« En choisissant son pseudonyme, le polyglotte s'est transformé en agent secret d'un genre nouveau, dont la mission ne serait plus d'éliminer les ennemis mais de dialoguer avec eux. […]
Il est vrai que James parle peu, il se contente de brandir un flingue et une panoplie de gadgets meurtriers pour faire triompher le camp dans lequel il s'est donné la peine de naître, tandis que Fergus préfère les mots et n'a pas de patrie. Le premier veut gagner la guerre, le second veut vaincre la guerre elle-même. Permis de tuer contre permis de discuter. »
Mais qui est donc Fergus Bond ?

Étrangement, c’est un grand défenseur de l’unité de l’Europe. Étrangement parce qu’il n’est pas originaire d’un pays européen. Pendant la première guerre du Golfe, la maison où il vivait à Mossoul a été détruite et ses parents tués. Orphelin dans un pays en guerre, il s’est fondu parmi les migrants pour venir en Europe.
« Il avait entendu dire que les langues d'Europe ne se faisaient plus la guerre, alors il avait conçu le projet de les apprendre toutes. » En vingt ans d’errance à travers le continent « il est devenu le premier être humain à parler les vingt-quatre langues officielles de l'Union, à disposer du pouvoir de les traduire entre elles dans leurs cinq cent cinquante-deux combinaisons possibles. Il a longuement erré à Bruxelles et à Strasbourg, frappant aux seules portes où cette folie avait un sens. Après un moment de stupeur, le service traduction du Parlement européen n'a pu faire autrement que de l'embaucher. »

Mais outre ce don pour les langues, Fergus a un incroyable talent d’orateur avec parfois des allures de mentaliste. Il écoute, parle doucement et sait convaincre.
Ces qualités ne sont pas passées inaperçues et le parlement européen a créé pour lui un poste d’Ambassadeur du Multilinguisme avec les moyens et les personnels dus à son rang diplomatique.

Au moment où s’ouvre le roman, Fergus s’est lancé dans une grande aventure : visiter tous les pays Europe et prononcer à chaque fois un discours dans la langue nationale.
Pour ce faire il s’est entouré d’une équipe de professionnels dans tous les domaines de réflexion, d’organisation ou de sécurité. Il a choisi pour attachée de presse Julia Chanéac-White, de mère française et de père anglais, ayant été élevée dans les deux langues.

Mais ce projet ne satisfait pas les nationalistes, mouvements identitaires, partis populistes et autres ennemis de la liberté et de la démocratie. Dès les premières pages, on assiste à la préparation d’un attentat contre l’Ambassadeur.

Le roman emprunte au genre « espionnage » au fil de toutes les tentatives d’assassinat ou de déstabilisation concoctées par ses adversaires et notamment par deux pays d’Europe centrale ayant une frontière commune, l’Holothurie et le Tichodrome.  Oui, certains pays, comme les personnages, portent des pseudonymes, ce qui permet à l’auteur beaucoup de liberté et un humour qui apporte un précieux vent de légèreté.

Il emprunte aussi à la politique-fiction puisqu’il se déroule entre 2018 et 2027, ce qui signifie qu’on revit les grandes crises récentes ou actuelles – Brexit, pandémie, dérèglement climatique, guerre en Ukraine… – mais qu’on en voit aussi leurs suites et leurs conséquences. Très intéressant !

Ce roman met en lumière toutes les dérives nationalistes et populistes qui ne cessent de croître avec l’aide des réseaux sociaux où peuvent prospérer l’intox et la désinformation.
Il fait la part belle au rôle du langage et du dialogue pour combattre l’ignorance et la barbarie.
On nage avec bonheur dans l’utopie et ça fait du bien même si l’auteur, faussement naïf, sait aussi interpeler ses lecteurs sur les dangers qui les guettent s’ils ne se montrent pas un peu plus offensifs pour défendre et étendre les libertés.

Philippe Mouche réussit un roman original, à la fois sérieux et plein d’humour, fantaisiste et réaliste, ludique et très documenté. C’est aussi un roman vif et plein de rebondissements où l’on suit plus particulièrement trois personnages proches de l’Ambassadeur du Multilinguisme en commençant par un agent secret, surnommé l’iguane en fonction de son physique ingrat, venu pour le tuer mais retourné par le talent d’orateur de Fergus Bond et devenant à l’insu de tous un farouche garde du corps de son ex-cible. L’iguane joue un rôle important de la première à la dernière page.
Un autre personnage essentiel est Julia, l’attachée de presse, qui va alterner des moments de joie et d’enthousiasme avec des passages très difficiles et des périodes de doute. Mais elle est suivie de près par un chevalier servant, Hubert, un journaliste décidé à écrire une biographie de Fergus Bond, fournissant ainsi au lecteur de nombreux renseignements très précieux.

On ne s’ennuie pas une minute dans cette épopée européenne passionnante, instructive, parfois inquiétante, mais pleine d’espoir et d’humour. Fable, conte philosophique, essai politique, roman d’aventures, croisement de Voltaire et Ian Fleming, un livre original, en tout cas, et un auteur à suivre.

Serge Cabrol 
(02/05/23)    



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Philippe MOUCHE, Bons baisers d’Europe
Gaïa

(Avril 2023)
288 pages - 22













Philippe Mouche
né à Toulouse en 1958, est infographiste, journaliste et romancier. Bons baisers d’Europe est son quatrième livre chez Gaïa.