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Prajwal PARAJULY

Aucune terre n’est la sienne


Ces huit nouvelles d’un trentaine de pages chacune se conjuguent pour composer un tableau plein d’odeurs et de couleurs de l’identité et la culture népalaises à partir d’une fresque composite de la diaspora poussée par les événements de leur pays au Bhoutan, dans le Nord de l’Inde, à Hong-Kong, New-York  ou Londres.
Je m’arrêterai sur trois d’entre elles dont la nouvelle titre qui nous entraîneau Népal, dans le camp de réfugiés organisé par le Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugiés (HCR) à Khudunabari où Anamika, vit avec son père depuis leur expulsion du Bhoutan il y une douzaine d’années. De son premier mari, brahmane militant pour la minorité népalaise qui avait provoqué l’expulsion, lors d’une de ses fréquentes absences, d’Anamika alors enceinte et de son père, ils n’ont plus jamais eu signe de vie. Au camp, pour assurer la protection de sa famille, la jeune femme finit par céder à la demande d’un brahmane népalais de la ville proche de Birtamode. Celui-ci, furieux de n’avoir eu que des filles avec sa première épouse, veut la prendre en secondes noces pour s’assurer un héritier mâle. Un peu plus d’un an plus tard et à son grand soulagement, Anamika et la petite fille à laquelle elle vient de donner naissance seront renvoyées au camp par cet époux colérique et violent pour y retrouver avec bonheur son père et sa première fille. La vie suit son cours quand, aux trente-cinq ans d’Anamika, alors que son père vit toujours avec eux, que sa cadette a dix ans et son aînée treize, une excellente nouvelle  circule : une organisation américaine doit venir sélectionner parmi les centaines de milliers de Népalais expulsés par le Bhoutan ceux qui seront accueillis par les États-Unis. La famille s’inscrit puis est retenue pour un entretien. La journaliste qui prend en photo Anamika et les siens avec pour légende « portrait parfait d’une famille parfaite », leur portera-t-elle chance ? Prajwal Parajuly laisse son lecteur imaginer la suite.
Cette nouvelle reflète bien l’esprit général du recueil dont la plupart des nouvelles ont pour personnage principal une femme forte entravée par les traditions et s’inscrivent dans la géographie (carte au début du livre pour repérer les différentes villes citées) et surtout l‘Histoire imbriquée du Népal et du Bhoutan. Ce royaume célèbre pour avoir substitué aux Produit National Brut le Bonheur National Brut ayant pris pour axe majeur la conservation et la valorisation de la culture bhoutanaise, le développement durable et la protection de l’environnement, est aussi, même si cela est souvent passé sous silence, fortement marqué par un bouddhisme d’État qui exerce une discrimination institutionnelle, sociale et professionnelle des minorités népalaise et hindouiste qui représentent le quart de la population. On retrouve aussi dans cette nouvelle, l’évocation d’un Népal coincé entre la Chine et l’Inde, constitué d’une mosaïque ethnique aux très nombreuses minorités et corseté par le poids des castes qui conditionne notamment les mariages. Abordé en arrière-plan dans la nouvelle titre, ce sujet se retrouvera au centre d’Itinéraire d’un père. Si la question de la pauvreté qui frappe le Népal, le Bhoutan et l’Inde est peu présente dans Aucune terre n’est la sienne sauf peut-être dans La bénédiction manquée, c’est que les personnages de ces saynètes, tout comme l’auteur lui-même, appartiennent généralement au milieu favorisé de la caste des brahmanes.

Le bec de lièvre, première nouvelle du recueil, met en présence Kaali, jeune domestique au bec de lièvre achetée à une famille pauvre de l’Inde rurale à ses 8 ans, et Parvati sa patronne, riche veuve népalaise qui vit à Katmandou. À la mort de la belle-mère de Parvati, Sarita (sœur de l’époux décédé) et son fils adolescent, accompagnés d’une vieille Australienne obèse à qui elle et son mari louent une chambre afin de se constituer la réserve nécessaire aux études à l’étranger de leur fils, lui proposent de partager leur véhicule avec chauffeur pour rejoindre la grande maison familiale de Birtamode à une journée de route. Parvati accepte volontiers et embarque avec elle sa petite domestique qui sera casée dans le coffre de la grande voiture familiale dotée d’un hayon arrière. Le récit s’alimente de la conversation entre les deux femmes. Sarita critique l’éducation donnée par sa mère, dénonce le poids des traditions, son manque d’argent et de liberté, exprime son ennui, désirerait divorcer, suivre des études, voire vivre en Australie chez sa locataire qui s’intéresse à elle comme jamais personne ne l’a fait auparavant et l’a même adoptée comme une seconde mère. Parvati, veuve condamnée à la réclusion à perpétuité qui l’envierait presque mais aussi vieille femme respectueuse des traditions, en est à la fois surprise, bousculée et choquée. Mais en retrait de ce duo, un autre composé de Kaali et Parvati se dessine. On y découvre que l’adolescente de quatorze ans, loin d’être aussi soumise et idiote que le lui répète sa maîtresse, aspire à s’instruire et surtout, serrant dans sa main les quatre cents roupies qu’elle a économisées, envisage de profiter de ce voyage jusqu’à la frontière de l’Inde pour s’évader en vue de se débarrasser dans son pays de ce qui la défigure. On y voit aussi une patronne qui, au-delà du rapport d’autorité qu’elle entretient avec une employée qui lui sert de confidente autant que de souffre-douleur, ne peut cacher des élans presque maternels, une certaine complicité voire de l’attachement pour celle qui en partageant sa vie au quotidien l’empêche de sombrer dans l’isolement et la solitude absolue. Elle lui a d’ailleurs promis qu’elle lui offrirait l’opération de sa lèvre supérieure vers ses seize ou dix-huit ans, ce que l’employée de maison et le lecteur dans son sillage, sans mettre en doute l’authenticité de cette généreuse intention mais craignant que pour la garder à perpétuité auprès d’elle la patronne ne cesse de différer cette promesse sine die, ne croient qu’à moitié. Prajwal Parajuly, dès la première nouvelle du recueil, aborde donc frontalement les thématiques qui parcourent son livre comme un fil rouge à savoir l’opposition entre modernité et traditions, les études universitaires à l’étranger, l’esclavage domestique des enfants, le poids de l’éducation et du patriarcat qui asservit les femmes. L’idée de mettre ici en parallèle deux dominations d’ordre différent, celle de la maîtresse sur sa domestique et celle de son mari et de la société sur Sarita, ouvre une piste intéressante. Un procédé de convergence ou d’accumulation dont Prajwal Parajuly use également dans Un sujet qui fâche quand Munnu, l’épicier confronté à la cleptomanie d’une adolescente fortunée venant chaque jour se servir dans sa boutique, doit cacher sa colère sous un sourire eu égard à la soumission due par un petit commerçant de caste inférieure à la plus riche et influente famille de la ville mais aussi à l’humilité reconnaissante qu’un fils d’Indien musulman venu du Bihar près du Bengale dont l’épouse porte la burqa doit à la communauté népalaise hindouiste du Sikkim (nord de l’Inde) qui l’accepte voire le tolère avec une relative bienveillance sur son territoire.

Les immigrés nous conduit à Manhattanauprès d’Amit, originaire d’une famille népalaise de Darjeeling (Inde) immigré aux États-Unis. Le jeune homme de vingt-cinq ans, encore en quête d’intégration et de reconnaissance sociale, est fier d’avoir trouvé un emploi de cadre dès la fin de ses études et d’avoir pu ainsi obtenir un prêt immobilier lui permettant d’être l’heureux propriétaire d’un minuscule deux-pièces à Harlem, quartier en voie prochaine de gentrification. Alors qu’il pleut des cordes une vieille dame, Anne, se réfugie dans un restaurant tibétain où Amit a ses habitudes. Ils lient connaissance autour de la gastronomie népalaise et, amusée de sa ferveur sur le sujet des raviolis népalais, Anne lui parle de la jeune Népalaise employée quelques heures par semaine comme aide à domicile qui lui a fait découvrir ces fameux « momo ». Puisqu’il est aussi gourmand et que la jeune fille qui ne parle qu’un anglais très rudimentaire cherche un professeur pour améliorer son niveau, peut-être pourraient-ils faire affaire ? Quelques jours plus tard, le repas test préparé par Sabitri est concluant. Elle viendra deux fois par semaine lui préparer ses repas contre des cours d’anglais. L’isolement, l’éloignement de leurs pays d’origine et leur culture commune rapprochent l’informaticien et la cuisinière, créent une complicité et effacent en partie la barrière sociale. En quelques mois, l’élève appliquée rêvant d’un emploi de bureau progressera suffisamment pour se présenter à un équivalent du bac américain lui permettant de prendre des cours de secrétariat tout en continuant de travailler à domicile pour les financer. À cause d’un brusque retournement de la situation administrative d’Amit, Samitri pourrait même inverser les rôles et sortir son patron d’une impasse... Si une grande partie des nouvelles du recueil évoque incidemment l’émigration des Népalais ou leurs inscriptions dans les universités étrangères, celle-ci est la seule à nous restituer leur vie sur place. On y retrouve donc la nostalgie propre à tous les exilés et ces principes d’éducation qui font tellement partie d’eux qu’ils ne peuvent s’en départir même s’ils les singularisent aux yeux des autres. Mais l’auteur y montre aussi assez finement cette part des traditions et du carcan social qui confrontée à la modernité ambiance finit par se déliter. L’avenir pour Amit et Sabitri est à New-York et s’il n’est pas pavé de pétales de roses ils le veulent souriant et plein d’espoir. D’autre part les traditions culinaires népalaises qui provoquent ici la rencontre des deux protagonistes sont très présentes dans tout le recueil. Elles semblent non seulement tenir une grande place dans la culture népalaise mais être aussi suffisamment appréciées par l’auteur lui-même pour qu’il parvienne plus d’une fois à éveiller notre propre gourmandise.               

Si le narrateur est ici d’emblée positionné comme un témoin extérieur omniscient qui semble être le porte-parole de l’auteur lui-même, chacune de ces nouvelles, agrémentée de scènes du quotidien prises sur le vif avec de très nombreux passages dialogués, s’appuie sur un personnage central majoritairement féminin autour duquel gravitent un entourage familial et une communauté qui interfèrent aussi fortement dans ces récits que dans leur vie. À partir de ces parcours individuels et de ces bribes de vie judicieusement choisies par l’auteur dans un moment de crise où un instant clé où tout peut basculer pour les protagonistes, c’est, derrière leurs questionnements, leurs difficultés et leurs rêves, l’image d’une culture et d’une société tout entière qui s’offre à nous et une communauté qui nous ouvre son âme.
La pluralité des récits et le choix délibéré de n’avoir aucun glissement de personnage d’une nouvelle à l’autre, concrétise magistralement à travers le jeu des différences et des points communs induit par l’auteur la diversité et l’éparpillement de la diaspora. Le fait de privilégier pour ces récits une fin ouverte témoigne du même refus d’enfermer et de catégoriser une réalité non seulement plurielle mais une histoire en cours ouverte à tous les possibles. Alors de cet assemblage d’histoires sensibles et personnelles mais non autobiographiques qui peut aussi bien se lire en continu dans l’ordre proposé ou selon sa propre fantaisie, des convergences, des constantes et une cohérence lentement se dégagent. Assumant son attachement sentimental à ses origines indo-népalaises, c’est loin de tout débat d’idée mais au plus près de ses personnages, dans l’immédiateté de leurs émotions et leur dimension humaine qu’avec respect et bienveillance l’écrivain se et nous positionne.

La problématisation du choc culturel entre traditions et modernité à laquelle Prajwal Parajuly se livre comme pour garder trace de ce qu’il sait à terme voué à la disparition, prend dans Aucune terre n’est la sienne la forme d’un passionnant voyage au cœur de ces mystérieuses régions himalayennes à la diversité et richesse culturelle méconnues en compagnie de femmes puissantes et résilientes qui, confrontées à l’oppression et la discrimination ethnique, religieuse et sociétale mais en s’obstinant à aller obstinément de l’avant, nous fascinent.

Dominique Baillon-Lalande 
(01/03/23)    



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Lectures







Prajwal
Emmanuelle Collas

448 pages - 21



Traduit de l'anglais par
Benoîte Dauvergne









Prajwal Parajuly,
de père indien et de mère népalaise, vit entre Paris, New York et Gangtok,
sa ville natale dans
l'Himalaya indien.


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