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Chris PAVONE


Deux nuits à Lisbonne


« Ariel se réveille seule […] Lorsqu’elle avait quitté son premier mari, près de quinze ans plus tôt, elle s’était dépouillée de tout. Elle avait vidé sa vie pour repartir à zéro, remplissant son existence au compte-gouttes : une vieille maison dans un endroit tranquille, un bébé, un chien fou, puis un second chien encore plus fou, une nouvelle coiffure, une nouvelle garde-robe, un nouveau métier, de nouveaux amis et de nouveaux loisirs, une nouvelle façon de tenir son corps, d’interagir avec le monde et de l’inviter à interagir avec elle. Elle ne voulait plus être perçue d’abord et avant tout comme une femme séduisante. »

Avec de telles résolutions, pourquoi alors épouser un homme, John Pryce, plus jeune qu’elle d’une dizaine d’années ? Pourquoi l’accompagner à Lisbonne lors d’un déplacement professionnel qui ne nécessite nullement sa présence et au bout du compte se réveiller seule ? La veille, la soirée s’est déroulée d’une façon idyllique entre John et Ariel, citoyens américains. John va revenir d’un instant à l’autre puisque ses affaires personnelles sont là, rangées aux côtés de son passeport et de l’argent liquide. Mais, il n’a pas laissé de SMS, pas de message pour rassurer Ariel. Alors elle enclenche une application de localisation. « L’appli cherche toujours John. L’icône JW affiche "Localisation en cours… ", puis admet son échec. » Un bruit de l’autre côté de la porte, « John ? ». Pas de réponse. Ariel se concentre, ferme les yeux. « Ensuite, elle a rouvert les yeux, concluant le petit drame qui existait uniquement dans sa tête, un pays intime gouverné par la panique. » John ne peut pas être bien loin. Un peu de contenance, et l’attendre, en prenant un petit déjeuner. Elle feuillette le quotidien américain déposé sur sa table. Rien de nouveau sinon l’unique information du moment à propos du vice-président américain décédé récemment.

Une fois remontée dans sa chambre, Ariel n’y tient plus et part à la pêche aux renseignements. Elle consulte le personnel de l’hôtel qui ne sait rien. Le temps passe et l’inquiétude envahit Ariel, devient angoisse. Les appels aux urgences des grands hôpitaux et autres services ne donnent aucun résultat, il reste les services de polices locales.
« – Il a disparu ? demande l’homme.
Antonio Moniz a un visage chaleureux et ouvert, mais Ariel devine le doute dans ses sourcils, les yeux se plissent à peine.
– Eh bien disparu, je n’en sais rien. En tout cas, j’ignore où il est.
Moniz hoche la tête. »
Dubitatif, effectivement Morniz ne s’empresse pas, il est trop tôt pour une enquête. Mais prudente, sa collègue Carolina Santos, conseille tout de même de verrouiller ses arrières, dans l’intérêt du service et leur tranquillité. Une Américaine paniquée peut-être un sujet sensible et source de tracas. Aussi commande-t-elle à un jeune policier :
« – Tu as vu l’Américaine qui vient de partir ?
– Oui ?
– Suis-la. »

Peu convaincue par l’ardeur policière portugaise, Ariel se rend à l’ambassade des États-Unis, rencontre le plus incompétent des fonctionnaires, Saxby Barnes.
« Après quelques questions de pure forme, il est clair que Barnes ne tient pas à recourir à la police portugaise ni faire intervenir un autre service de l’ambassade.
– Il n’y a vraiment rien que vous puissiez faire ? Ariel lui lance son regard de biche aux abois. Elle était douée pour ça, autrefois, tirer parti de son physique afin d’obtenir ce qu’elle voulait des hommes, en particulier… »
Elle sort de l’ambassade, désappointée. Cependant Barnes transmet l’information à la cheffe de Poste Nicole Griffiths, un agent de la CIA. Pour elle Barnes croit « avoir déniché des informations relevant de la sécurité nationale et se révèlent systématiquement dénuées d’intérêt. Nicole espère de tout son cœur que ce n’est pas elle mais la CIA qui le fait fantasmer. » Pour une fois, Barnes a fait une petite recherche.
« Eh bien, figurez-vous que la femme ignore que son mari a changé de nom. »
Nicole sent l’embrouille et décrète la mise sur écoute du téléphone d’Ariel, pousse le zèle en faisant installer, par ses adjoints, des micros dans la chambre d’Ariel, et la fait suivre aussi.

Un journaliste à l’affût dans l’Ambassade aborde Ariel à la sortie du bâtiment et lui propose ses services tout en essayant de lui soutirer des informations. Sait-on jamais, une belle femme chamboulée ? Ariel, méfiante lui répond qu’elle ne peut rien dire.
 « – On vous a demandé de ne rien dire ?
Elle secoue la tête
– C’est que… je ne peux pas. Rien de personnel. »
Il n’en faut pas plus pour éveiller sa curiosité et garder un œil sur Ariel.

Au cours de la journée, un homme à moto s’arrête auprès d’Ariel, lui intimant de prendre le mobile qu’il lui tend. Juste après, le mobile retentit et une voix déformée l’informe que son mari a été enlevé. Trois millions d’euros, dans les quarante-huit heures, contre sa libération. La situation va de Charybde en Scylla. Ariel n’a pas le début d’un million. Doit-elle replonger dans le passé, contacter son ex-mari et s’humilier par amour ?

Le présent d’Ariel, c’est l’aujourd’hui de l’ubérisation, de la technologie connectée et les médias diffusant tous azimuts l’information utile et futile, sans discernement. « Les gens croient ce qu’ils ont décidé de croire, et ils se tournent vers les médias pour être confortés dans leur opinion, pas pour s’informer. ». C’est avec ce monde qu’Ariel va composer pour faire avancer son affaire, délaissant tout l’attirail technologique et agir à l’ancienne en utilisant l’outil le plus vieux du monde, l’intelligence manipulatrice acquise par l’expérience et affutée par les circonstances. Toutefois, Ariel, paniquée, a suscité finalement l’intérêt de trois instances : la police portugaise qui enquête classiquement, la CIA avec sa technologie et un journaliste en chasse de scoop comptant sur son flair. Elle a réussi à les intriguer, à capter leur attention et à les embrouiller car tout ce petit univers s’espionne et s’interroge au fil des informations cachées, par Ariel et John, qui émergent risquant d’être sulfureuses.

La narration, en totale empathie avec l’angoisse d’Ariel, femme libérée faisant penser par moment à La Vagabonde de Colette, nous entraîne dans ses réflexions foisonnantes, son énergie et sa résilience qui plongent leurs racines dans le désenchantement d’une vie antérieure dont les linéaments ressurgissent et éclairent le présent. Égratignant au passage nos modes de vies occidentaux consuméristes, Deux nuits à Lisbonne est une critique acerbe d’une société d’élites machistes ayant pour totem de leur virilité le viol. Animés d’une confiance et d’une conscience tranquille, ils foulent, écrasent, humilient, vivent à l’écart et dans l’impunité, manipulent avec l’ambition de diriger le pays. Les principales et premières victimes sont les femmes de toutes catégories sociales. En faisant une quête de soi, Ariel entend s’opposer à ce monde et contribuer à y mettre le holà.  

Deux nuits à Lisbonne est une énorme manipulation et pas seulement des personnages du roman. C’est également le temps que nous impose Chris Pavone pour dévorer ce pavé parce qu’il est impossible, une fois commencée sa lecture, d’aller se coucher sans connaître le fin mot de l’histoire.

Michel Martinelli 
(01/08/23)    



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Noir & polar







Jørn Lier HORST, Le mal en personne
Gallimard Série Noire

(Mai 2023)
544 pages - 24

Version numérique
16,99

Traduit de l'anglais
(États-Unis) par
Karine Lalechère










Chris Pavone,
né, à Brooklyn en 1968, éditeur pendant vingt ans, est l’auteur de cinq romans.


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