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Pierre PELOT


Loin en amont du ciel


À partir d’un fond historique très documenté, Pierre Pelot conte sans détours, la poursuite implacable de trois sœurs McEwen dont toute la famille a été massacrée par une bande de hors-la-loi placée sous le commandement d’un certain "Captain Sangre de Cristo" et d’une illuminée sanguinaire se faisant appeler "Mother" invoquant Lilith pour commettre ses atrocités. Terrées, les jumelles Erin et Aïlen assistent à la scène. Énéa, l’ainée, la joue tranchée subit maintes brutalités avant de s’échapper. Quant à leur sœur cadette, Aïra, elle meurt torturée et éventrée. Les parents sont déjà passés de vie à trépas. La sidération consumée, la vengeance, réaction instinctive de défense cherchant à rétablir un équilibre, métamorphose les trois sœurs survivantes de jeunes filles de bonne famille en justicières enragées, développant une insensibilité haineuse jusqu’à la démesure dans une ultime purification. Une violence crue avec moult détails. L’hémoglobine coule à flots. Après celui des victimes innocentes c’est au tour des coupables gibiers de potence. Les corps sont charcutés, dépecés, avec minutie et acharnement. La vengeance devient affaire de ténacité, il suffit d’être perpétuellement prêt – ou plutôt prête puisque c’est une petite troupe presque exclusivement féminine qui poursuit une meute malfaisante – à tirer avec l’arme chargée, constamment à disposition, pour châtier et débarrasser la terre de cette engeance.

« Le soir éclos dans les tréfonds des collines "Aux Arcs" s’insinuait depuis peu, sans hâte, à travers les rideaux de pluie. Alors, le jour commença de décliner, palpitant dans les moires des averses en bourrasques. […] Il avait surgi là-bas de la cataracte grise zébrée par les dorures agonisantes du soleil englouti, en haut de la côte. Une forme de spectre griffé par les striures enguirlandées de la pluie. La tête coiffée du chapeau à bords plats, déformé et gouttant, dans cet état de délavage presque uniforme, monture et imperméable. Au pas le cavalier descendait maintenant la légère pente raturée de ruissellements, suivant l’empreinte des ornières défoncées dans la boue et les pierres creusées par les charrettes de différentes tailles d’entraxes. » Bon, brute ou truand ?

L’écriture de Pierre Pelot est immédiatement suggestive avec une esthétique graphique. On pense aux "illustrés" des années soixante, ou à la bande dessinée, contant sans fioritures les histoires imaginaires de Cassidy et autres héros. Elle rappelle aussi le trait évocateur de dessinateurs ayant su illustrer des œuvres écrites précédemment par Pierre Pelot, notamment avec son héros récurrent, Dylan Stark. La plume de Pierre Pelot s’associe à un trait dépouillé et très réaliste passant par celui plus hachuré alternant le noir et le blanc pour créer une angoissante pénombre. Avec son roman noir « Loin en amont du ciel », Pierre Pelot étale tout un art dans lequel les personnages se dessinent au fil de descriptions, en adéquation avec cette esthétique, dans des paysages cadrés avec précision usant d’un vocabulaire précis, donnant la perspective voulue à toute cette imagerie. Les personnages sont mafflus, arborent des tenues vestuvelées, lances des hurlades, envahissent un établissement telle une ingression, se cachent parmi les halliers, longent des rivières retenant des estacades ou suivent du regard des chariots emplis de fascines. Dans le "saloon", le lustre est tout enguirlandée de pampilles. Dehors on entend le tintinnabulement de l’attelage, etc., etc. Une féérie narrative et évocatrice défile agréablement au fil des pages sachant placer des rehauts au dessein de l’auteur. Le récit, très visuel et pourtant ce ne sont que des mots savamment mis en scène, se compose d’épisodes en forme de plan séquence comme dans un film, décrivant des scènes de tueries et de chaos chatoyants alternant avec de funestes remémorations en forme de "flash-back" lors de pauses méritées après des séries de chevauchées épuisantes. Il ne nous est pas révélé beaucoup de psychologie avec tous ces personnages aux allures fantasmagoriques sinon le chagrin et une nostalgie persistante. La peinture croque principalement leurs attitudes. Pour les uns, rien n’a l’air plus jouissif que la souffrance infligée autour d’eux, mais pour ceux qui ont échappé aux tueries, c’est une volonté tenace, une insidieuse musique accordée aux notes de la vengeance qui les anime.

Une violence accumulée, architecturée, hypnotisante, constitue le fil conducteur de la narration. Les personnages et les actions sont captés dans la froide reproduction des comportements, enregistrés sans a priori, pareil à l’œil neutre d’une caméra, évacuant toute moralité mais pinçant, malgré tout, les cordes de l’affectivité. Rien de tel qu’un sentiment pour provoquer la légitimation de la violence vengeresse. À voir dans ce « Loin en amont du ciel » une noire esthétique de la violence, ne passerions-nous pas à côté de l’intention de l’auteur ? Celui-ci, en tant que créateur, a tous les droits. Toutefois, cela semble être moins une apologie qu’une condamnation de l’abomination du mal montré factuellement grâce à cette accumulation de preuves de barbarie. La violence nous est-elle congénitale, ferait-elle partie de notre nature ? Le spectacle de l’Histoire peut nous faire désespérer, mais doit-on constater passivement ?
En attendant la "perfectibilité" rousseauiste, en écrivant « Loin en amont du ciel », Pierre Pelot usant d’une plongée historique avec son lot d’épouvantes nous fait bien mesurer l’éloignement de ce ciel tant désiré. Connaisseur du western et de l’histoire des États-Unis, il trame avec talent et concentration un tableau hyperréaliste de la violence, sans concession, très loin d’être elliptique par la force des descriptions utilisant les pleins et déliés de sa plume. Les pages défilent au rythme d’une Winchester Repeating.

Michel Martinelli 
(12/06/23)    



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Noir & polar







Pierre PELOT, Loin en amont du ciel
Gallimard / La noire

(Mai 2023)
384 pages - 21,50

Version numérique
15,99









Pierre Pelot
est né en 1945 dans les Vosges où il vit toujours. Dès l'âge de 18 ans, il décide de vivre de sa plume et s'attelle à tous les genres : western, polar, S.F., littérature jeunesse... On lui attribue près de 200 livres. Plusieurs de ses romans ont été portés à l'écran, parmi lesquels L'Été en pente douce


Bio-bibliographie sur
Wikipédia




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