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Blandine RINKEL

Vers la violence



Lou, enfant unique née sur le tard à un moment où ni Gérard, baby-boomer « aux allures d’ogre » ni Annie, son épouse, n’avaient envisagé cette éventualité, est accompagnée de près durant sa petite enfance par son père, entre amour et dureté dans un monde imaginaire où les algues deviennent des messages venus des dieux et les tempêtes des combats. L’ancien marin de l’armée converti plus tard en policier semble croire que seules l’autorité et une éducation « à la dure » peuvent aider sa fille à devenir une femme indépendante et forte, capable de résister à l’adversité, de franchir les obstacles rencontrés sur sa route et de dépasser la douleur. Pour ce faire, Gérard, fanfaron fantasque et excellent raconteur d’histoires qui par sa fantaisie et son culot a tout de suite séduit Annie l’institutrice de maternelle de quarante ans engluée dans sa routine, ne se positionne pas avec Lou dans une attitude frontale d’autorité mais transforme la Vendée, son océan, ses dunes avec ses coulées vertes et ses chevaux en décors de jeux, d’exploits et de défis dont ils sont les seuls protagonistes. Dans ce monde parallèle nourri de mythologie fantastique et de récits, dans « l’enthousiasme de la vie sauvage » et l’extase de la liberté, Gérard transforme l’effort  physique et mental qu’il impose à sa fille en affrontement avec des êtres chimériques ou des forces surnaturelles qui ne se manifestent qu’à ceux qui savent les voir, qu’en tant qu’initié il est seul capable de lui faire découvrir et qui lui apporteront en tant qu’élue la force de vaincre ses peurs et la capacité de surmonter avec détermination les aléas de la vie. « Cette prolifération de légendes exaltait notre vie. » Les nombreuses absences du père travesties pour la petite en missions pour les Services secrets finiront de faire de ce père un héros dont elle est fière d’être la complice légitimement soumise au secret absolu sur tout ce qui concerne cet homme hors du commun et les aventures magiques qu’ils partagent. « Pendant ses absences, je l’attendais en fantasmant ses exploits. »
Une fois Lou scolarisée une distance s’esquisse. Le jour où elle ramène chez elle sa seule amie et que, par fatigue légitime après un service de nuit ou par jalousie, Gérard ne supportant pas le chahut et les rires des deux gamines vire l’intruse en l’insultant, sera la date de leur première vraie dispute. Si dès lors la peur des réactions de son demi-dieu et la honte de sa violence s’infiltrent en Lou, ce n’est qu’un peu plus tard, quand la fillette apprend que son père avait eu d’un premier mariage deux autres enfants décédés encore petits lors d’une sortie en mer un jour de tempête sur le vieux rafiot que le père venait d’acheter que tout bascule. Pour Lou qui se croyait la fille unique et le seul amour de ce père tant admiré, ce passé à charge si longtemps occulté est une désillusion brutale vécue comme une trahison. La mère, maintenant que son mari avait appris à nager à Lou dès ses deux ans, qu’il lui avait révélé son douloureux secret et que celle-ci venait de dépasser l’âge qu’avaient les deux petites victimes lors du drame, s’interrogeait sur le comportement futur de son imprévisible mari envers sa fille : allait-il en vouloir à Lou de vivre plus longtemps que son premier-né n’avait pu le faire ? Se sentir fier d’avoir conjuré le sort et, enfin délivré, la regarder grandir de loin ou poursuivre autrement auprès d’elle son entreprise de domination et de séduction ? Finalement Gérard, égal à lui-même, restera pour sa fille et sa femme un clown fantasque qui « raconte, affabule, invente, transforme » toujours aussi bien la réalité lors des joyeuses soirées familiales mais dont on redoute les colères incontrôlées, l’arme de service toujours près de lui, l’oubli qu’il cherche dans l’alcool et l’éventuel dérapage toujours en suspens. Lou apprend à vivre avec cette violence plus psychologique que physique toujours latente, même si ces accès de cruauté qui n’impressionnent plus la mère devenue experte dans l’art de calmer et rassurer son mari continuent elle à la déstabiliser voire parfois à la terroriser. Heureusement, à travers la danse, cet exercice physique et mental aussi exigeant et énergivore que les combats imaginaires auxquels elle était livrée enfant par « le sorcier de l’univers » pour la transformer en « petit monstre de virilité » par la discipline, l’adolescente a trouvé un certain équilibre qui lui permet de se tenir en partie à distance de ce père encombrant. « À seize ans, je pratiquais la danse comme on pratique la boxe. »
Dans la seconde partie du roman, Lou quitte sa Vendée à dix-huit ans pour rejoindre une compagnie de danse londonienne, s’émancipant ainsi de l'emprise de son père. La jeune femme après des début chaotiques va enfin découvrir dans l’exercice de cette discipline qui l’avait sauvée en lui permettant jusqu’alors d’évacuer l’angoisse provoquée par la violence du père et de maîtriser la sienne, les possibilités de dépassement qu’elle peut lui offrir. Capable de s’ouvrir à l’écoute de son animalité et de s’abandonner à la musique et au mouvement, elle découvre la capacité d’expression des gestes et y puise une satisfaction et une énergie nouvelle. Ce sera pour elle un déclic, une révélation et un accomplissement qui la pousseront à monter, avec un autre membre de sa troupe londonienne, une compagnie nommée La Meute où mélangeant jazz et krump (street-dance énergique et super-expressive issue du hip-hop) les danseurs formalisent la violence du quotidien avec leur corps pour sublimer leur colère et leur sauvagerie en prônant la paix. L’amour de Raphaël, jeune Français d’une incroyable douceur venu étudier la chirurgie en Angleterre, l’y a aidée en lui apportant l’apaisement qui seul pouvait lui ouvrir la porte de la résilience et lui redonner l’envie et le goût de la lutte pour le bonheur. La suite, pour le couple, se vivra à Marseille où les activités chirurgicale et chorégraphique ouvrent autant de perspectives à l’un qu’à l’autre. C’est alors que Gérard réapparaît…

       La danse et le loup sont les fils rouges de ce récit. La danse avec sa discipline de fer qui libère l’énergie mais permet aussi l’expression et l’accomplissement. Le loup qui renvoie à l'illustration de la couverture, inspire le prénom non-genré de l’héroïne et le nom de sa compagnie (La Meute), mais aussi l’animal symbolisant la liberté, la sauvagerie, le courage et l’endurance, des qualités que l’on peut aisément attribuer à Lou elle-même.            

Vers la violence n’est pas un roman autobiographique sur les agressions sexuelles, l’inceste, la maltraitance ou les femmes battues. C’est un livre subtil qui interroge la violence (ici majoritairement psychologique puisque concrètement il n'y a pas de coup porté mais une pression et une menace constantes et destructrices qui planent et s’insinuent en chacun), son expression, ses origines et ses conséquences sur l’entourage. C’est sur le duo père-fille que Blandine Rinkel ici se focalise. Gérard est un être duel, à la fois égocentrique, autoritaire, lâche, colérique, frustré, toxique et potentiellement violent mais capable de se montrer aimant, fier, épris de liberté, facétieux, drôle, joyeux et généreux, un conteur qui embellit le monde mais entretient les braises d’une violence sous-jacente dans son foyer, sans que jamais Lou, comme une amoureuse déçue et blessée mais encore fascinée et attendrie, ne parvienne à lui en vouloir totalement. Comment oublier que ce « monstre à deux têtes » qui a l'art de faire rire mais dont « le sourire carnassier dissimule un loup solitaire et imprévisible » avait aussi en magicien enchanté son enfance en créant un monde imaginaire rien que pour elle ? Lou, en observant avec attention « l’Ogre » pour s’en protéger et échapper à son pouvoir, a fini par en découvrir toutes les faiblesses, les blessures et les frustrations et à comprendre aussi bien l’homme que ce qui génère en lui cette violence larvée qu’il ne sait pas contrôler. Les années lui avaient appris que, sous ce costume de prince magnifique qu’il avait endossé pour l’éblouir et la façonner, se cachait un être « de cicatrices et de deuil », un guerrier désarmé et furieux de l’être.

Dépassant les faits et s’affranchissant de tout jugement moral et de tout a priori de culpabilité, Blandine Rinkel fouille le passé de Gérard pour tenter de saisir ce qui peut transformer un père aimant en père violent.
C’est souvent dans l’enfance que s’ancrent les traumatismes. Gérard, né d’un père alcoolique et une mère violente, était un gamin turbulent dans « un climat prolétaire banal dans le Sud des années soixante » où le « qui aime bien châtie bien » se concrétisait en coups de martinet. Le petit Gérard n’avait pas seize ans quand il avait filé à Brest sans demander son reste pour s’engager dans la Marine nationale. La mer avec son image d’aventures et « son fantasme épique des camaraderies viriles » l’avait « formé pour la vie ». Pas sûr cependant que le gamin mal-grandi à la « violence inassouvie depuis l'aube de la vie (qui) cherchait une victime de rechange, n'importe laquelle, à condition qu'elle soit vulnérable et passe à portée » s’y soit délesté de cette rage première qu’il transmettra à sa fille. La scène où Lou adolescente se laisser emporter à battre ce chien qu’elle avait tant chéri durant son enfance, reproduisant ainsi l’attitude du père qui après avoir récupéré l’animal et s’être pris d’affection pour lui l’avait plus tard roué de coups et même failli le balancer par la fenêtre, est à ce sujet parlante. Était-ce du mimétisme ou de la pure violence ? Changement d’époque, Lou contrairement à son père en avait plus tard eu des remords et ressenti de la honte. Comment mesurer justement le poids de la violence ancestrale qui se transmet d’une génération à l’autre ?
Puis il a eu ce terrible drame où ses deux enfants ont perdu la vie par sa faute, qui lui avait fait désirer la mort à sa sortie du coma regrettant qu’elle n’ait pas voulu de lui. Alors, ses petits fantômes sur les talons, il s’était réinventé policier à cheval, puis à pied, s’était remarié bref, s’écrivait une nouvelle vie entre appétit d’ogre et oubli impossible. C’était cet enfant battu, cet aventurier de pacotille et ce père brisé qui entre angoisse, culpabilité et frustration avait accueilli Lou l’inattendue, qu’il endurcirait contre les éléments et la vie afin que rien ne l’atteigne jamais. Certes un enfant n’est pas un objet qui vous appartient et qu’on peut sculpter à l’aune de ses peurs et c’était sous-estimer la puissance des fantômes mais faut-il pour autant faire de ce père angoissé et nocif un bourreau ? Vers la violence rappelle comment nos héritages familiaux nous façonnent, entre chance et malédiction et Lou sur ce sujet livrera ici son propre constat : « J’héritais de lui les trois choses auxquelles je tenais le plus au monde. J’héritais de lui l’absence, la joie et la violence. »
L’autre contextualisation faite par Blandine Rinkel est celle de cette société patriarcale, viriliste, basée sur les rapports de domination qui a formaté la génération de Gérard autant que celles qui l’ont précédé. Le personnage en a tous les stigmates, « biberonné au fantasme du conquérant », symbole du virilisme dominateur, misogyne, « un type qui en avait vu de toutes les couleurs, un mec un vrai, comme on disait avant MeToo ». Mais une fois encore l’autrice se déjoue des caricatures. « Il me semble qu’actuellement, la violence masculine est souvent traitée de manière univoque dans les médias et ce qui m’intéressait avec ce livre, c’était d’édifier deux personnages, un homme et une femme, à la fois coupables et aimables. Ce serait quoi, une femme éduquée de manière virile ? C’est quoi un homme qui, comme Raphaël, impose puissamment sa douceur ? J’ai voulu montrer les limites d’une certaine conception de l’homme. Vers la violence vise l’affranchissement, plutôt que la guerre », explique-t-elle dans une interview sur Diacritik.
Cette diversité des angles de vue et de scènes à partir desquelles la question de la violence psychologique exercée par le père sur la fille est ici interrogée permet à Blandine Rinkel d’éclairer cette donne initiale par d’autres qui lui sont consubstantielles. L’analyse de ces convergences aptes à générer des actes et des personnes violentes éclaire de façon lumineuse le titre énigmatique donné par l’auteur à son roman : Vers la violence. Ce n’est pas tant la manifestation de la violence mais ce qui la construit et le chemin qui mène « vers » elle qui font ici sujet et permettent de l’aborder dans sa complexité et sa complétude.

Vers la violence est une histoire plurielle composée du récit de Lou, des notes autobiographiques de Gérard, de citations et références littéraires, de renvois à des séries et d’une longue lettre de Lou à son père qui vient clore le roman avec intensité. Ce roman nourri comme tout roman d’une part autobiographique (notamment les nombreuses évocations de la danse où la pratique personnelle de cette discipline se fait sentir) ne peut être réduit à cette seule dimension tant la part de l’imaginaire qui s’impose à travers le conte et diverses mythologies intemporelles dans la partie retraçant la petite enfance et ensuite celle de l’analyse sociologique et psychologique s’y renvoient la balle interférant tout le long du livre avec l’intrigue romanesque elle-même. On peut aussi y ajouter une présence forte de la nature et du vivant à travers des descriptions à la fois très visuelles et poétiques dans la partie vendéenne et un goût du détail très pictural pour le portrait des personnages, notamment de la moustache de Gérard. Cet enchevêtrement formel non seulement fait écho à la complexité et aux diverses entrées du sujet abordé mais contribue fortement à la profondeur et à la richesse de cette lecture. Le récit est émaillé de citations et de nombreuses expressions (françaises ou anglaises) comme la lettre de Lou en italiques. Mention spéciale pour cette citation au début du livre de La règle du jeu (Jean Renoir), « Ce qu’il y a de terrible sur cette terre c’est que tout le monde a ses raisons » qui colle si bien à l’ensemble du roman. Une typographie différente distingue les trois notes autobiographiques du père dispersées dans le roman. Le poids que fait peser sur son entourage l’instabilité de Gérard, passant sans prévenir du magicien des mots à l’ogre à la violence implicite, entretient dans Vers la violence une tension intense et permanente qui vient même virtuellement s’imposer dans des scènes où le père n’apparaît que mentalement à la narratrice et parvient à s’incarner aussi dans l’écriture.
         
Ce roman extrêmement contemporain dans sa façon d’aborder son sujet et universel et intemporel par le sujet lui-même, est celui de l’émancipation d’une femme que l’adversité a rendue forte et libre. Un roman intense en émotion, profond et percutant.   

Dominique Baillon-Lalande 
(06/03/23)    



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Blandine RINKEL, Vers la violence
Fayard

(Août 2022)
378 pages - 20













Blandine Rinkel
est écrivaine mais aussi chanteuse, danseuse et parolière. Vers la violence est son troisième roman.


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