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ROUDA

Les mots nus



« Je n’étais pas né à la mort de Martin Luther King, j’avais cinq ans à celle de Bob Marley, et seulement dix à celle de Malik Oussekine. » Ben, « Benji » pour ses potes, et « Chéri » pour sa mère, est un garçon menu, pas très grand, au physique de Blanc passe-partout  et «  rarement retenu plus de deux minutes lors des contrôles d’identité » dans ce quartier Ernest Labrousse (dit « La brousse ») à Montreuil «  avec ses dealers en survet gris et ses éducateurs aux abois ».Protégé parune discrétion naturelle et ses relations amicales avec King et Maylove, les gitans du bout de la rue qui font les marchés, c’est un adolescent sans ennemis ni histoires. Excellent élève sauf en math, il parvient à se faire apprécier à la fois des enseignants du collège et des grands costauds à la traîne auxquels il ne rechigne jamais à refiler son aide, s’assurant ainsi une cohabitation pacifique avec tous. Suite au décès d’un grand frère avant sa naissance (« C’est sûrement pour ça que mon père a ce regard vide qu’il remplit avec du vin »), Ben est un fils unique choyé par une mère aimante, protectrice et fière des résultats de son fils. Cette femme qui occupe un emploi dans la comptabilité sur Paris parvient en général à neutraliser un mari mécanicien dans un garage sur la N3 que les frustrations professionnelles et l’alcool rendent colérique, violent et adepte des coups de ceinture. C’est par l’intermédiaire de la télé toujours allumée que la petite famille, logée en bordure de cité dans la zone pavillonnaire près du stade, apprend les nouvelles du monde et dans sa compagnie familière que se déroulent immanquablement les soirées. Pour sa dernière année de lycée, le garçon s’est inscrit à Vincennes et y obtient son bac avec mention à dix-sept ans. Pendant ses études d’Histoire à la Sorbonne, l’étudiant boursier cumule des petits jobs de gardien de nuit dans un hôtel ou animateur pour être indépendant. Il s’y fait surtout deux amis fidèles, un Serbe et un Corse, qui ont établi leur quartier général dans un bar qui longtemps après accueillera encore leurs retrouvailles.
C’est dans une soirée étudiante où ils s’étaient incrustés que Ben va rencontrer Oriane, la belle « métisse aux yeux couleur de nuit » dont il tombera aussitôt éperdument amoureux. Une fois son Deug en poche, le petit couple s’installe dans le deux-pièces de Belleville occupé jusqu’alors par la jeune femme. Quand Oriane obtient son diplôme d’infirmière et parvient à intégrer Médecins Sans Frontières, lui décroche un Contrat à Durée Déterminée pour une association d’accompagnement des demandeurs d’asile politique auprès de la CADA (commission d'accès aux documents administratifs) de Choisy-le-Roi. Ben qui vit là ses plus belles années, s’est inscrit à l’Inalco pour apprendre le lingala afin d’échapper au service militaire et de rester près d’elle. Tout à son bonheur, il en oublierait presque le divorce de ses parents et le cancer avancé découvert chez sa mère.
L’attentat du 11 septembre 2001 à New-York et son « ouragan médiatique », les émeutes de Vitry-sur-Seine en décembre et la présence de Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle d’avril 2002, poussent Ben à reprendre contact avec la communauté stigmatisée de sa banlieue d’origine. C’est en fin 2004 que tout s’accélère :Sarkozy veut nettoyer les quartiers au Karcher, « Le Pen vient de présenter sa fille à la France, la nouvelle directrice artistique de la maison de disques rayés. Elle veut repeindre le bureau en bleu marine ». C’est justement le moment où Ben, entre les missions à l’étranger d’Oriane pour MSF, le manque de disponibilité du Corse depuis son intégration à Sciences-Po et le Serbe qui ne donne plus signe de vie, se sent abandonné. Alors il s’engage à fond dans le militantisme pour « la Brousse » où une association a créé un groupe de parole ouvert à tous les habitants. Ben qui pousse à récupérer ces témoignages directs dans des cahiers de doléances cherche parallèlement à transposer cette initiative dans d’autres cités populaires d’Île-de-France comme Grigny et Vitry.
En 2005, Oriane est déjà repartie quand la mère de Ben s’éteint et que le Corse lui annonce la mort du Serbe, victime d’un règlement de comptes. Depuis, Ben a l’impression d’être filé par une Audi noire. Devient-il parano ? Un mois plus tard Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, poursuivis par la police au retour du foot trouvent la mort dans le transfo électrique où ils se sont cachés. C’est « la bavure de trop », la cité s‘embrase comme jamais et les CRS viennent en nombre.  Les voitures brûleront les unes après les autres et la chasse poursuite des forces de l’ordre se prolongera toute la nuit. On retrouvera Ben à l’hôpital plongé dans un coma qui durera plusieurs mois tandis que dans le quartier et la presse la rumeur en fait un héros...
Le roman se termine par l’intrusion de Ben et ses compagnons de lutte à l’Assemblée Nationale venus faire une déclaration insurrectionnelle pour qu’enfin les lendemains chantent à l’unisson de ce refrain de Bal et Mystik dans La sédition qui introduit le roman : « Rien ni personne ne pourra étouffer une révolte ».  Voici un extrait de la déclaration : « Il est temps. Assez de marches blanches et de médiations. Nous allons armer notre parole et conjuguer nos verbes dans le ventre de nos ennemis (…) Nous nous entraînerons au combat à mots nus. (…) La parole récoltée dans toutes les banlieues de France fait consensus (…) Nous allons imposer une République qui met fin aux privilèges des plus riches, des patrons, de l’oligarchie. Une République qui met au cœur de ses affaires les droits de l’homme et de la nature. (…) Une République qui donne le Pouvoir au peuple. »
 
            Ce roman en prose entrecoupé de poésies et de textes de slam commence ainsi : « Je suis de la génération des émeutes de la faim, des guerres d’Irak, de la chute du mur de Berlin. De la génération du pétrodollar, des tours jumelles et du tiers-monde, des grands patrons, des vrais pauvres et des fonds de pension. Des vitres blindées, des capotes, du sida. Des cartes Sim et des sonneries polyphoniques. Des suicides collectifs, des combats à mains nues, Des écrans plats et des massacres à la machette. (…) Je suis fils de la haine, nourri au sein des colères muettes, des révoltes silencieuses. Je suis le frère des orphelins jeteurs de pierres, des apatrides, des peuples en exil, des clandestins, des sans-papiers, des sans-abris, des sans-voix, des sans-destin ». Le ton est donné, ce « Je » ne sera pas autobiographique mais celui d’un personnage curieux, audacieux, sensible, égocentré, fidèle en amitié et en amour, révolté, contradictoire et amoureux, qui, s’il fait quelques probables emprunts à son auteur, restitue avant tout la parole des banlieusards et des habitants des cités de 1990 à 2016. Les mots nus est un livre générationnel qui après nous avoir immergé dans la « La Brousse » en Seine-Saint-Denis jusqu’en 1994, se déroule à Belleville durant six ans avant que l’existence de Ben devenu adulte s’articule entre ces deux pôles pendant les seize ans qui suivent. Cette oscillation géographique et mentale et le parcours d’errance du héros, qui soulignent la difficulté personnelle et sociale que celui-ci rencontre à trouver sa place, est analysée par l’auteur avec une grande lucidité et un palpable amour des mots. « Quelques kilos me font défaut pour rester debout dans les tempêtes qui m’attendent. » « Je n’ai d’envergure que dans mes rêves. »

La violence et les mots pour exprimer la colère sont ici au cœur du sujet. La violence prend sa source dans l’incapacité à s’exprimer. « Je ne peux pas dire que je suis un enfant battu. C’est juste que mon père n’a pas assez de mots. » C’est à partir de ce constat que les cahiers de doléances s’imposent à Ben. Il est nécessaire aux quartiers populaires de se réapproprier la parole pour prendre le contrôle de leur vie même s’il leur est toujours difficile de se faire entendre et de garder espoir. « Je croise de temps en temps des anciens potes du Moulin, en formation pour la plupart, futurs chômeurs ou futurs taulards. Il y a autant d’espoir dans leurs yeux que de pitié dans les têtes chercheuses des Tomahawk qui s’écrasaient sur Bagdad. » La révolte se fonde dans le besoin de poser des mots sur une réalité ressentie comme injuste et intolérable. « Pour soigner ma rancœur, je mets des mots sur ma colère » dira Ben. Le discours qu’il lit à l’Assemblée l’illustre bien : les mots sont une arme de combat qui ouvre les chemins de la compréhension mutuelle facteur de paix et il serait temps pour construire un monde apaisé de rendre la parole à ceux qui en ont été privés pour rétablir un équilibre social respectueux de tous. Cette colère, cette révolte et cette violence personnelles, politiques et sociales transpirent ici partout. Dans l’enfance de Ben déjà, face à la douce affection de sa mère des souvenirs bleus, il y a la violence du père, destructrice de lui-même comme de son entourage avec son cortège de souvenirs noirs. « Sur le sac de frappe, j’essaye de comprendre si la violence qui somnole en moi est uniquement liée aux coups de mon père. » Même l’amour de et pour Oriane se retrouve parasité par le poids des blessures familiales pour l’un et l’autre et tous se retrouvent pareillement agressés par notre société inégalitaire, discriminatoire et excluante, par la brutalité politique et la violence policière. Si répondre à la violence par la violence comme le Corse, le Serbe et Ben l’ont fait dans leur jeunesse à la fac (« Ils s’entendaient tous trois sur la définition d’une violence qui fait du bien (…) on s’est liés dans le sang un soir où on s’est battus avec des fachos de Paris 1 ») peut procurer un soulagement temporaire, cela reste un aveu d’impuissance et laisse les problèmes entiers. « La violence qui fait du bien, c’est une métamorphose : le corps encaisse les blessures de l’instant pour permettre au cœur d’oublier celles d’hier. »

Mais, aussi lumineux que noir, Les mots nus est aussi un hymne à l’espoir, à la solidarité et à la lutte voire à la révolution et aux lendemains « couleur d’orange » comme en parlait Aragon le poète. « Réfléchir seul vous fait devenir fou. Réfléchissez à plusieurs et vous inventez la Révolution Française, la Commune et mai 68. » « Les révolutions partent de loin, et, c'est pour cela qu'elles mettent du temps pour arriver jusqu'à nous. Les idées restent petites si on renonce à les faire pousser. Il faut arroser nos rêves. Un jour, ils seront grands. »
La force de Ben c’est peut-être de n’être pas un être d’exception sûr de lui mais un homme plein de défauts et de doutes doté d’empathie qui apprend à voir et à se mettre au service des plus bousculés et désarmés que lui à partir du moment où il a pris conscience que les mots étaient non seulement sa respiration mais aussi une arme.

L’écriture de l’auteur, rythmée et rimée, bourrée d’images et très oralisée, joue en permanence de l’alliance du sens et du son. Les chapitres courts qui s’enchaînent sur une trame chronologique personnelle et générationnelle bénéficient d’une exceptionnelle musicalité qui à la croisée de la poésie, du récit biographique, de l’analyse sociologique et des convictions politiques donne toute son énergie, sa profondeur et son originalité à un texte puissant qu’il exprime l’amour (« Elle articule la gaîté entre les gouttes de pluie. Elle épelle la tendresse entre les gifles que nous met la vie. ») ou la révolte (« Je suis une bombe dans les mains d’un fou. Je suis le pire du pire. Je suis un produit occidental. »).
D’une beauté brutale, Les mots nus est un premier roman fort, percutant et plein de sincérité sur les clivages sociaux qui ravagent notre société, sur nos failles personnelles et civilisationnelles, sur la violence mais aussi sur la puissance de l’amitié et de l’amour. Un texte aussi tonique que poétique, aussi sombre que lumineux, sur l’engagement, notre époque et notre rapport à nous-mêmes et aux autres. 

Dominique Baillon-Lalande 
(05/05/23)    



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ROUDA,  Les mots nus
Liana Levi

(Janvier 2023)
160 pages - 17

Version numérique
12,99













Rouda,
né en 1976 à Montreuil, slameur, rappeur, poète, a sorti plusieurs albums et sillonne la France et le monde depuis 20 ans au gré de ses concerts et spectacles. Les Mots nus est son premier roman.