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Fanny SAINTENOY

Les clés du couloir



Les effets du réchauffement climatique sur l’avenir de la planète sont une menace dont tout le monde a plus ou moins pris conscience mais il en est une autre, plus insidieuse, qui n’est pas encore suffisamment prise au sérieux c’est la montée des extrémismes religieux et leur arrivée au pouvoir dans de nombreux pays.
Imaginons que des catholiques intégristes dirigent maintenant notre pays et incarcèrent tous les "déviants" pour les remettre dans "le droit chemin".
C’est la situation de départ de ce roman aussi émouvant qu’inquiétant.

Petra, poète et traductrice athée, se trouve ainsi enfermée dans une cellule d’un camp de rééducation sans la moindre idée du temps qu’elle va y passer et c’est elle que nous accompagnons pendant plusieurs mois.
Férue de mots et de langage, elle a trouvé un moyen de les utiliser pour tenter un embryon de communication grâce à Sœur Constance, une jeune religieuse chargée de tâches administratives.
Petra décide d’écrire des lettres à un jeune homme qu’elle a repéré pendant les courtes promenades qu’on leur accorde comme dans les prisons.
« Je vous ai regardé, il y a quelques jours, de l'autre côté des barbelés qui séparent nos cours, je vous ai observé quelques instants. Veuillez m'excuser mais il faut bien occuper les sorties dans la fraîcheur du petit matin et la grisaille, après les quelques exercices physiques pour se réchauffer et nous faire croire qu'on possède toujours un corps, avec des muscles vivants. Vous étiez là, au milieu des autres, perdu, comme tout le monde ici. Et vous avez levé le menton pour regarder le ciel, calmement. J'ai voulu saisir un minuscule éclair d'espoir dans les intentions que vous lanciez vers les nuages has. Ce geste m'a touchée, on se rattache à peu de choses, n'est-ce pas ? »

Le roman alterne les lettres de Petra avec les réflexions de Sœur Constance qui culpabilise d’enfreindre les règles, qui en demande pardon à Dieu, mais ne peut s’empêcher de céder à un petit plaisir interdit.
Petra explique à son mystérieux correspondant comment cet échange clandestin entre elle et la novice s’est mis en place, par des murmures et des chansons d’amour, Ferré, Brel, Brassens, Barbara, Higelin…
« Les paroles des chansons sont la seule matière que j'ai enregistrée sans en avoir conscience, et je le sais, la seule matière pour capturer la petite Constance, la poésie et la fiction n'auraient pas été aussi efficaces. »

Nous en apprenons un peu plus aussi sur l’enfance de Constance et les origines de sa fragilité.
« Je me souviens seulement de l'injustice, celle que je ressentais quand on m'empêchait de jouer, de courir, de faire du bruit, d'être tendre. Je me souviens du jour où mon père m'a surprise dans la baignoire, la bouche collée contre la paroi blanche à faire semblant de donner un baiser... Il m'a sortie de l'eau par les cheveux et m'a jetée nue dans le jardin comme un chien qu'on punit. Même ce jour-là je n'ai pas réussi à sentir la colère éclater, j'étais trop docile, on m'a élevée pour ça. » 

Petra n’ignore pas le motif de la condamnation de l’homme à qui elle a choisi d’écrire. Il est dans la cour du bâtiment H celui réservé aux homosexuels.
« Vous ressemblez à un homme qui m'écrivait tous les jours, plusieurs fois par jour. Il était auteur, comme moi, il était juif et homosexuel comme vous. Nous n'avions presque rien en commun à part la littérature, mais nous partagions tout. Nous riions énormément, parlions bricoles d'écriture tout le temps alors que nous faisions des livres très différents. Il m'a beaucoup aidée dans mon travail, sans le savoir, il aimait la poésie, sans le dire, et, au fil de notre affection, il est devenu un connaisseur. »

Ce qui apaise un peu la peine de Constance c’est de savoir ses deux enfants à l’abri – « Quand tout a commencé à déraper sérieusement, mais pas encore violemment, leur père d'origine indienne a eu la présence d'esprit de les emmener loin. Grâce à sa famille de Chennai, ils avaient la double nationalité. » – même si elle ne sait pas quand - ou si- elle les reverra.

Les libertés dont nous jouissons ne sont pas irréversibles et ce roman rappelle la nécessité de les défendre avant d’en être privés comme c’est déjà le cas dans de nombreux pays où les autodafés, la limitation des droits des femmes, l’incarcération des opposants ou des "déviants" écrasent les populations sous une chape de plomb.
Merci à l’autrice pour ce très beau travail d’écriture à la fois émouvant, littéraire et salutaire. Une leçon de vie et de résistance.

Serge Cabrol 
(27/02/23)    



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 Fanny SAINTENOY, Les clés du couloir
Arléa

(Janvier 2023)
176 pages - 19













Fanny Saintenoy,
a déjà publié plusieurs livres et obtenu un prix de la SGDL pour un recueil de nouvelles.