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Javier SANTISO

Un pas de deux



Dans aucune de tes fenêtres, tes lucarnes sur le monde n’apparaît ton visage et pourtant tout est là, tout est dit, dans ce vide, friable comme de la craie, cette absence de mots, d’amour qui s’étale sans vergogne dans toutes tes toiles.
Oui, c’est cela : la peinture en tant que fenêtres sur le monde. Mais un monde où tu n’es pas, duquel tu t’es absenté […] Tes toiles sont des culs- de-sac, elles restent plaquées aux murs, ne bondissent pas, figées dans un temps suspendu, sans bruissements, comme une gelée tiède. L’air ne bouge pas, la lumière elle-même arrête d’onduler, de danser du ventre. Tu es ce vide que tu étales sur la toile.

Et à partir du moment où elle va être « happée par Hopper », Joséphine Verstille Nivison ne va plus pouvoir sortir de cette gelée. Elle se marie à Hopper à quarante ans. Joséphine, que son mari va appeler Jo, n’est pas une oie blanche, elle est, à ce moment-là, un peintre reconnu, pas lui. Elle a déjà exposé aux côtés de Picasso, Man Ray, Modigliani. Elle va, et c’est ce mystère absolu que nous raconte ce roman intense, fiévreux, douloureux, tout abandonner, pour vivre ce vide existentiel que l’on ressent tellement devant les toiles d’Hopper. Par passion, jalousie, possessivité, radinerie diront certains, elle va devenir son unique modèle. Je te l’ai dit sans détour, de toute manière : interdit d’en mettre d’autres. Des femmes. Dans tes toiles. Hors de question. La blonde roussie, là, assise au bar, là, penchée devant une fenêtre ou recroquevillée sur le lit, debout devant une porte, affairée devant un tiroir, la croupe ronde, le regard oblique, tandis que le patron la dévisage, c’est moi, toujours et encore moi.

Javier Santiso, par le truchement de la forme littéraire du journal intime – certainement parce que Jo a raconté dans 24 carnets, que l’on a retrouvés, l’enfermement qu’elle a vécu avec le peintre – va nous faire entrer dans la tête de cette compagne rongée d’amour-haine pour cet homme qu’elle juge glacial, inaccessible, qui ne vit que pour son art, mais dont elle est plus qu’entichée, engluée, comme ingérée à vie dans les tableaux de son mari, comme une proie kamikaze qui se serait jetée sur une toile d’araignée, celle-ci de toute façon, indifférente à la torture qu’elle inflige. Un dévouement furieux jette Jo, corps et âme, jusqu’après la mort du peintre, à ne s’occuper plus que d’Edward et son œuvre.

L’écriture de Javier Santiso nous paraît rendre si fidèlement ce que ressent Jo, les élans, la nostalgie des débuts tumultueux mais amoureux, vivants, de leur rencontre, puis les rancœurs devant l’indifférence de son mari, le manque de rapports amoureux, la solitude dont elle souffre terriblement en vivant à côté de lui, jamais avec, qu’on a l’impression de lire les fameux carnets du journal intime de Joséphine. On y découvre la passion de Jo, au sens premier de souffrance, d’autant plus grande qu’elle peint, elle aussi, mais de moins en moins et qu’elle s’en veut, en rêve et que, malgré ses critiques acerbes, elle est toujours amoureuse de son mari dont elle ne comprend pas, ne supporte pas, jusqu’à la fin de sa vie, la froideur, le dédain pour le travail des autres, la solitude où il se complait, jusqu’à empêcher sa femme, qui gère son œuvre, d’entrer dans son atelier. Elle semble petit à petit, à la fois comme envoûtée et détruite, rongée de l’intérieur par cet amour-obsession-haine.

J’ai tenu tes registres, on a même appris l’espagnol ensemble, on faisait tout ensemble, tout sauf ce que les couples font. Dans tes toiles d’ailleurs, tout est décalé, comme nos vies, rien n’est vraiment à sa place, les rues sont désertes, les lumières artificielles, les verts trop verts, gavés d’oxyde de chrome et de cadmium, peu de voitures, pas de gratte-ciel, pas de grands espaces, rien que des visages sans fard, des femmes engoncées, froides, frigides. Et tout cela au milieu de ce silence si violent, qui crève les tympans, ce vide tellement sauvage, toutes ces heures suspendues, au-dessus de l’abîme, comme si la vie nous glissait entre les mains, et qu’il n’y avait plus rien à décortiquer.

Ce n’est pas sans cris, sans combats qu’elle va vivre dans l’ombre du grand homme, de plus en plus occupée à répertorier, exposer, vendre les tableaux d’Edward, gérer la vie quotidienne et de plus en plus délaisser son propre travail qu’Hopper, d’ailleurs, tout en s’en inspirant, méprise. Gifles, insultes, culbutes, ruades, tous les coups pas permis, les savates, je les ai consignés, comme ses toiles, dans mes carnets, chaque morsure, la moindre éraflure.

Sa seule revanche : être partout, dans tous les musées du monde, cette femme si seule, sur les toiles de Hopper. Et pourtant à ta manière, tu m’aimais, tu me mettais dans toutes tes toiles, sur le lit, les genoux fléchis, au soleil. Un jour, je suis blonde, le lendemain je suis rousse, puis nue, puis vêtue, de noir, de rouge, ni vue, ni connue, […] partout ces silences lourds, pleins de cadenas, et dans chaque recoin des maisons, dans leurs soutes, sous les toits, mes peintures, mes fausses couches, mes enfants mort-nés.
Et quand l’auteur fait dire ça à Jo, il ne pense pas qu’à ses tableaux dédaignés mais à son cruel manque d’enfant.
J’aurai tant aimé que tu fasses son portrait, ébauches ses yeux, dessines son buste, pioches dans ton talent pour la mettre sur la toile, cette fille que tu n’as pas voulu, su, pu, mettre en moi. Au lieu de cela tu t’es esquinté à peindre des comptoirs, des personnages perdus, avec leurs gestes au ralenti, avec leurs muscles consumés qui ne meurent de rien, ni de faim, ni d’amour.

Et puis son espoir, après sa mort, qui surviendra dix mois après celle de son mari, de voir ses quelques centaines d’œuvres accrochées auprès des mille cinq cents toiles du maître, n’a été réalisé que 25 ans après, la plupart des tableaux de Jo ayant été détruits ou donnés par le Whitney Museum of American Art à qui pourtant, elle les avait confiés.

On dit que tes œuvres racontent les villes américaines, leurs rues vides, leurs maisons désertées, mais c’est beaucoup plus simple : c’est notre vie qui est là sous ces ciels blancs, nos vies si confinées, si seules, cette traversée que l’on a faite à deux, chacun de notre côté.

Sylvie Lansade 
(09/05/23)    



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Lectures







Javier SANTISO, Un pas de deux
Gallimard

(Mars 2023)
240 pages - 20

Version numérique
14,99













Javier Santiso,
né en France en 1969 de parents espagnols, a passé une partie de son enfance en Galice. Écrivain, traducteur et éditeur,
Un pas de deux
est son premier roman
publié en français.