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Faruk ŠEHIĆ


Le livre de l’Una


Le livre de l’Una nous emmène au Nord-Ouest de la Bosnie-Herzégovine à l’époque de la dislocation de la République fédérative socialiste de Yougoslavie, fragilisée depuis la mort de Tito en 1980, l’arrivée au pouvoir des nationalistes et expansionnistes Slobodan Milosevic en Serbie (1986) et Franjo Tudman en Croatie (1990) et la chute du mur de Berlin (1989). « Le mur de Berlin s'est effondré sur nous, et il était dans l'ordre des choses que le sang soit quelque part versé. » Le narrateur est du côté le plus fragile, celui des Bosniaques musulmans.

Le roman commence par une séance confuse d’hypnose menée dans un cirque par un fakir indien poussant un ancien combattant bosniaque de cette guerre de 1992-1995 à replonger dans son histoire. Choisi au hasard, ce vétéran narrateur était à peine sorti de l’adolescence quand tout a basculé. « Je n'ai pas attendu qu'on vienne frapper à ma porte pour me tirer somnolent de mon lit et me conduire tout droit dans une fosse humide où je serais fusillé. » Le jeune homme avait vu en direct son pays disparaître, sa ville, Bosanska Krupa (58 000 habitants en 1991 avec 73 % de Bosniaques musulmans) où la mosquée jouxtait l’église catholique et l’église orthodoxe, être envahie et ravagée par les volontaires serbes de Bosnie encadrés par la JNA (armée populaire de l’ex République Yougoslave) et ses habitants musulmans être massacrés ou parqués dans des camps à proximité. « Il n’y a en toi aucune des vibrations de cet autre monde qui donnait foi dans la joie de vivre. (…) Tu es une salle d’attente de la mort de deuxième classe (…) Les pêcheurs sont devenus des guerriers. (…) le pied du footballeur d’avant-guerre ne tâte plus du ballon mais prend garde à ne pas se poser sur une mine antipersonnel. » S’il n’apprendrait que bien plus tard l’ampleur des massacres de Bratunac ou  Srebrenica et le nettoyage ethnique dont sa communauté avait été victime (d’après l’ONU, 90 % des crimes de guerre commis en Bosnie-Herzégovine étaient le fait des Serbes extrémistes et 81 % de leurs victimes des Bosniaques), il avait à plusieurs occasions assisté aux pillages et incendies de hameaux et villages isolés environnants et à la tuerie de leurs habitants bosniaques, avait connu personnellement la famine, la peur, les bombes, les blessures et les amis perdus. « À la guerre tout est simple et clair. Excepté quand le sang se glisse sous les ongles, difficile alors de le nettoyer, il durcit et ne les quitte pas pendant des jours. J'ai tué parce que je voulais survivre au chaos ». L’homme évoque aussi ce double maléfique qui se substituant à lui justifiait la colère, la violence, réclamait vengeance, et l’avait poussé à plusieurs reprises à tirer. Il a tué sans plaisir mais avec « un sentiment de toute puissance ». « Le remord n’existe pas et personne ne viendra murmurer à ton oreille : l’ennemi aussi est un être humain. Sur le champ de bataille, il en va autrement : l’ennemi est un ennemi. Il ne peut pas être humain. L’ennemi doit être un hyménoptère visqueux avec des cornes et des pieds de cochon, alors tire et laisse tomber les fadaises qui occupent les lâches et les philosophes. » Tout cela fait de lui un vétéran, non culpabilisé ou honteux mais traumatisé et déphasé au regard du monde et de ses contemporains.  « Les souvenirs sont si laids qu’ils se font d’eux-mêmes impossibles (…) Je suis un et nous sommes des milliers. Incassables et cassés ».

Plus qu’un roman sur cette guerre violente et fratricide qui n’est évoquée ici que par bribes, Le livre de l’Una est surtout un roman sur le paradis perdu des jeunes années du narrateur dans lesquelles il s’évade et puise ses forces. L’enfance ce fut pour lui sa grand-mère dans sa maison penchée au bord de l’Unadziz, affluent de l’Una, cette rivière qui donne son titre au roman, traverse Bosanska Krupa et fait sur une petite partie frontière entre la Bosnie et la Croatie. « Notre ville est née de la proximité des hommes avec la rivière. L'Una est la force qui tient la ville ensemble, faute de quoi la terre l'aurait recouverte depuis longtemps. » C’est surtout la berge de sable, les herbes folles et les fleurs sauvages, les libellules et les limaces, les crues d’automne et la neige recouvrant tout le paysage en hiver, la pêche et les jeux avec ses camarades dans les trous d’eau, qui lui sont restés en mémoire.Le narrateur convoque avec ces souvenirs la magie d'avoir été un enfant auprès des truites, des brochets, barbeaux à moustache et rotengles qu’il attrapait avec des vers rouges, de s’être construit en osmose avec la nature environnante et d'y avoir appris la liberté. « L’Una avec ses rives était mon refuge – forteresse verte impénétrable. C’est là sous les branches feuillues que je me cachais des hommes. Seul dans le silence cerné par la verdure. Je n’entendais que le travail de mon cœur, le battement d’ailes des mouches et le clapotis quand le poisson se jette hors de l’eau et y retourne. Ce n’est pas que je détestais les hommes mais je me sentais mieux parmi les plantes et les animaux sauvages. Quand j’entre dans un fourré de la rivière, plus rien de mal ne peut m’arriver. » Remontent alors en lui les odeurs, les couleurs, la lumière de ce monde aquatique onirique et merveilleux, où une végétation luxuriante fait écrin à l’eau tantôt transparente et tantôt verte de la rivière. Mais la guerre ne respecte rien : la petite maison de bois de l’enfance a été détruite par le feu et les cadavres ont souillé de sang l’eau de l‘Una. Seuls les souvenirs qui lui reviennent par bouffées et les rêves qui s‘emparent de lui certaines nuits ont permis au jeune guerrier d’alors et permettent au vétéran d’aujourd’hui de replonger dans ce monde simple, joyeux et lumineux d’autrefois.    

Dans Le livre de l’Una, Faruk Šehić fait côtoyer la violence et la douceur, la réalité la plus crue avec le rêve et la poésie, l’horreur et la beauté, en priorisant en nombre et en longueur, dans la joie comme dans la tristesse, les tableaux sensibles, parés de mille nuances et fascinants de la nature et la rivière aux flashs d’atrocités qui hantent le narrateur. Passer par un hypnotiseur de fiction pour lui permettre de se livrer de façon décousue et incomplète est un subterfuge idéal pour éviter le récit chronologique, rationnel et analytique du reportage, la linéarité narrative ou les mémoires de guerre du vétéran, pour lui préférer un récit de l’intérieur sous la forme d’un long poème en prose assumant sa subjectivité. C’est avec une liberté totale que le narrateur peut alors nous livrer sans fard et en désordre ses ressentis, ses pensées intimes et ses souvenirs lumineux ou glaçants tels qu’il les revit dans l’immédiateté de ses retours de mémoire. La toile qu’il tisse ainsi entre lumière et noirceur, avec la distance du temps et de l’écriture, parvient non à effacer mais à envelopper voire conjurer la souffrance, la révolte et le cri premiers pour en faire des confidences à hauteur d’homme. C’est par ces mots libérateur et ce rapport quasi-organique que le narrateur entretient avec l’Una et la nature qu’une réconciliation avec la vie et le vivant semble soudain possible, actant le triomphe de l’art et la beauté sur les fantômes et la mort. « Cette proximité avec la force vitale de la nature que je ressens quand je saute dans l’eau, ne peut être comparée à aucun autre don de la terre. Entrer dans l’eau et faire corps avec elle. Ce à quoi de tout temps aspirent les amants. ». « Je rêve de ce grand livre dans lequel s’inscriront tous les gens de ces espaces tristes, avec leurs peurs et leurs espoirs, un grand livre de gens vivants qui servira à des fins curatives. Ainsi l’art et les rêves deviendront notre arme la plus puissante. »

Le style de Faruk Šehić éminemment poétique fourmille d’images. Puissant et évocateur, il est aussi audacieux par son choix dans l’évocation des scènes de guerre d’un refus intransigeant de travestir la réalité quand elle est dérangeante ou brutale, autant qu’il se défie d’instrumentaliser la violence, l’horreur et le dégoût pour multiplier artificiellement l’effet de son récit. En contrepoint, ses descriptions de paysages, de la faune et la flore, de sa grand-mère et des scènes d’enfance sont toujours précises, rayonnantes, sensibles et parfois sensuelles. Une de ses particularités est son talent à faire surgir des fulgurances de beauté dès qu’il le peut, y compris là où on ne les attendait pas. Si une pointe de misanthropie ou de cynisme s’y invite parfois, c’est plutôt l’autodérision et surtout l’humour que l’auteur pratique ici très volontiers. Une façon élégante d’alléger l’atmosphère dont le lecteur ne peut que lui être reconnaissant. De même pour la tendresse qui parfois affleure, histoire de ne pas laisser le dernier mot à l'amertume et à la guerre. S’il témoigne dans Le livre de l’Una d’une foisonnante imagination il s’appuie aussi sur une érudition certaine, faisant référence à de nombreux livres et auteurs avec ou sans citations littéraires mais aussi à des peintres et tableaux célèbres, des œuvres cinématographiques et leurs héros, ou des morceaux de musique classique ou actuelle qui à un moment donné font bande-son. Ce roman est aussi accessoirement un traité de pêche, occupation chère à l’auteur, qui devrait ravir les amateurs de cette pratique.

Ce récit de ces années noires vécues par le narrateur donne aussi lieu à une réflexion plus globale sur la guerre de la part du jeune homme mais aussi du vétéran, de retours ponctuels sur les racines de cet embrasement des Balkans à partir des années 1940 et du rôle qu’y ont joué le monde occidental et les médias étrangers qui en ont rendu compte. Critique ultime de notre société du spectacle, l’auteur aborde également à la fin du roman, non sans un humour désabusé, ce qui directement a suivi : « Notre ville avait été transformée en un festival de ruines et nous faisions payer aux étrangers des itinéraires pour voir et photographier nos maisons incendiées, nos quartiers mis à terre. Notre souffrance était glorieuse, nous-mêmes étions mis à nu avec plus de détails que dans un porno ». En s’aventurant en arrière-plan de ses souvenirs de vétéran de la guerre de Yougoslavie à aborder les problématiques de la diversité ethnique et religieuse dans son pays, du choc que la dissolution de l’URSS a provoqué dans le bloc communisme, de la pertinence des frontières et de l’indépendance, de l’intégration ou non dans l’Europe, le roman de Faruk Šehić nous renvoie à bien d’autres conflits armés de par le monde et nourrit de façon fort pertinente non seulement notre connaissance de cette guerre des Balkans émaillée de nombreux crimes contre l’humanité mais aussi notre réflexion sur l’état du monde actuel et ses soubresauts.
Un glossaire sur les initiateurs et acteurs clés de cette guerre suivi d’une chronologie des dates et événements historiques importants concernant la Yougoslavie de 1945 à 1995 placés dans les dernières pages, permettent au lecteur de combler ses éventuelles lacunes.  

Dans le cadre idyllique d’une enfance heureuse en pleine nature, la guerre et son cortège de violence et de haine soudain s’invitent. C’est ce que le poète bosniaque Faruk Šehić s’appuyant sur son propre vécu partage ici de façon pudique et magistrale avec son lecteur qui, aussi ébloui par la beauté des lieux d’une enfance lumineuse que bouleversé par les horreurs de la guerre dont ils ont été le décor, se laisse envoûter par cet étrange duel entre la vie et la mort. Un roman éminemment littéraire qui bien au-delà de l’autobiographie du vétéran bosniaque se fait réflexion sur la guerre, l’enfance et le monde.   

Dominique Baillon-Lalande 
(22/05/23)    



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Lectures








Faruk ŠEHIĆ, Le livre de l’Una
Agullo

(Janvier 2023)
256 pages - 22,50

Version numérique
13,99


Traduit du bosnien par
Olivier LANNUZEL
















Faruk Šehić,
né en 1970, est poète, romancier et nouvelliste.


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