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Laurent SEKSIK

Franz Kafka ne veut pas mourir



En guise de prologue, le certificat de décès rédigé le 4 juin 1924 par le médecin administrateur du sanatorium où mourut Franz Kafka, se révèle fort édifiant sur le parcours du malheureux : il meurt, âgé de 41 ans, d’une tuberculose contractée il y a une décennie environ, dans d’horribles souffrances (ne pouvant plus s’alimenter ni parler à cause du larynx également atteint) alors même qu’il a conservé toute sa conscience et, qu’absurdité du destin,  il a survécu à la grippe espagnole en 1923.  On y apprend qu’il travaillait à l’Office d’assurances à Prague, qu’il était végétarien et, comme il s’agit plutôt d’un dossier médical, les noms des visiteurs qu’il avait reçus, lesquels vont fournir les principaux personnages de ce roman. Il s’agit, entre autres, de ses parents, de Max Brod, de Dora Diamant, sa compagne, et de Robert Klopstock, étudiant en médecine et ami qui administrera les derniers soins, en particulier l’injection de morphine létale… « Tuez-moi, sinon vous êtes un assassin. », telles furent les dernières paroles de Franz Kafka.

Laurent Seksik, dans ce livre remarquable de bout en bout, poursuit son cycle de biographies romancées (Stefan Zweig, Albert Einstein, Romain Gary) en usant d’une construction originale puisque seule la première partie, qui couvre les trois dernières années de la vie de Franz Kafka, lui sera directement consacrée et que la seconde partie, après sa mort, s’intéressera aux destins des trois personnes qui lui étaient les plus proches et qui, profondément marquées par l’homme comme par l’écrivain, resteront à jamais dans l’aura de sa présence et/ou feront la promotion d’une œuvre encore peu connue en 1924 (Kafka n’avait presque rien publié de son vivant). Nous avons cité, plus haut, Dora, la grande amoureuse, et Robert, l’ami, il convient de compléter le trio par Ottla, la sœur bien-aimée. Tous trois, d’identité juive, vont voir leur existence bouleversée.

La tragédie des Juifs commence avec la montée du nazisme dont on suit les avancées auxquelles sont confrontés les trois héros de ce livre, puis se poursuit, durant la Seconde Guerre mondiale, par les massacres génocidaires auxquels n’échappera pas Ottla, gazée à Auschwitz. Seul Robert, l’ami, connaîtra un destin meilleur en réussissant à embarquer pour l’Amérique où il deviendra un médecin spécialiste de la tuberculose comme s’il s’agissait de « réparer » ce qu’il avait vécu au chevet de son ami Kafka moribond. Il convient de noter également le rôle primordial de Max Brod, un autre ami, qui se refusera à brûler l’œuvre de Kafka comme celui-ci lui en avait fait la demande. Il affirme à R. Klopstock, partisan de respecter les dernières volontés de l’écrivain : « Les romans de Kafka sont à l’image de la vie, la fin importe peu, seul compte le chemin emprunté. Les héros de Kafka, seuls, livrés à l’arbitraire, agissent comme s’ils allaient vivre, comme s’ils pouvaient échapper à l’arbitraire, comme s’ils étaient des hommes libres. Ils continuent à nourrir cet espoir et transcendent leur espérance jusqu’à l’ultime seconde. Et c’est cette transcendance-là, cette victoire sur la désolation de la vie, ce sublime objet de consolation, que vous voulez immoler par le feu ? »

Tenter de résumer la richesse de cet ouvrage admirable serait vain tant il cumule les qualités : très beau style avec des personnages campés… comme si on les voyait ! dialogues vivants, profondeur des analyses, des relations humaines (père/fils, homme/femme) comme de multiples thématiques (j’ai remarqué en particulier ce qui était dit sur l’écriture, l’imaginaire, etc.), narration très documentée (il n'est que de consulter la bibliographie). De sorte qu’après avoir côtoyé Kafka de si près et si joliment, le lecteur sera tenté de le lire ou relire. Au total, un livre qui exalte l’amour et l’amitié, la pureté et la beauté des sentiments, ce qu’on peut appeler un livre rare de nos jours, et qui apporte tant de bonheur !

Dominique Godfard 
(15/05/23)    



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Lectures







Laurent SEKSIK, Franz Kafka ne veut pas mourir
Gallimard

(Janvier 2023)
352 pages - 21,50

Version numérique
15,99













Laurent Seksik,
né en 1962 à Nice, médecin, écrivain, scénariste de BD et critique littéraire, a déjà publié de nombreux ouvrages.