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Andrzej SZCZYPIORSKI


La jolie Madame Seidenman


« Elle comprit qu'aucun coup de pied envoyé à un fedayin palestinien n'effacerait des siècles d'histoire et ne constituerait une réparation pour tout ce que le peuple juif avait enduré dans le passé. […] elle assistait à l'éternelle persécution des faibles par les forts et ces soldats israéliens n'avaient pas inventé la position puissante et victorieuse de leurs jambes écartées, car c'est ainsi, depuis toujours, que se tenait l'homme armé, conscient de sa force, devant l'homme vaincu et désarmé. »

On est cependant, pour la plupart du temps du roman, en 1943 à Varsovie. Hénio, un jeune Juif de 19 ans, s'est enfui du ghetto. Pawlek, son meilleur ami, l'aide à se cacher et à survivre. Pawlek vit avec sa mère ; son père, officier d'artillerie, est interné. Pawlek a toujours été amoureux de celle qui a été sa voisine avant-guerre, la jolie femme du célèbre médecin Ignacy Seidenman. Aussi, quand on le prévient que la Gestapo l'a arrêtée, il déclenche une chaîne humaine qui va permettre à la belle Irma, qui vit depuis la mort de son mari et l'occupation nazie, sous le nom de Maria Magdalena Gestomska, femme d'officier polonais chrétien, d'être sauvée.
Pawlek, qui sert de double à Andrzej Szczypiorski et qui va traverser toute cette histoire et l’Histoire de la Pologne jusqu'à nos jours, pour sauver cette femme, image de la Pologne martyrisée, va déclencher l'intervention d’une farandole de personnages décrits avec minutie dans ce conte cruel et haletant, sous la botte nazie.
Je dis peut-être image de la Pologne martyrisée mais que l'auteur n'absout certainement pas, quand il fait dire à un Pawlek vieilli et lucide : « j'ai enfin crevé le mythe de notre exceptionnelle nature, le mythe de l'âme polonaise toujours souffrante, éternellement pure, noble et loyale [...] Sainte Pologne, souffrante et chevaleresque. Pologne sacrée, ivrogne, putassière, vendue, la gueule enfarinée de belles phrases, antisémite, antiallemande, antirusse, antihumaine. […] Sainte Pologne de la bibine et du fric. Gueules abruties des policiers bleu marine. Gueules de renards des trafiquants et des maîtres-chanteurs. Faces cruelles des staliniens. […] Sainte Pologne blasphématrice qui a osé se qualifier de « Christ des nations », et cultivé les espions, les mouchards, les arrivistes et les crétins, les bourreaux et les concussionnaires, qui a élevé la xénophobie au rang de vertu patriotique, qui s'est accrochée aux mensonges des étrangers, qui baise avec servilité la main des tyrans. […] Peut-être la Pologne comprendra-t-elle enfin que canaillerie et sainteté logent à la même enseigne, ici comme ailleurs, au bord de la Vistule comme partout dans le monde que Dieu a fait ! »
Aux deux extrémités de cette chaîne dont dépend la vie d’Irma, deux Allemands, le gestapiste qui interroge les Juifs arrêtés et Muller, l'Allemand slave, l'Allemand imparfait. « Nous manquons d'un brin de folie, se disait-il, nous sommes trop sensés. Un Allemand atteint de folie cesse d'être un Allemand. […] Être le meilleur en tout, être inégalé, voilà l'ambition allemande. Composer le mieux, travailler le mieux, philosopher le mieux, posséder le plus, tuer le mieux et le plus ! […] C'est dans leur ambition illimitée, consciente, contrôlée, rationnelle, dans leur effort inlassable pour être les premiers en tout qu'il faut voir la force des Allemands. »

Pendant les deux jours d'incarcération d’Emma, l'auteur avec des accents dostoïevskiens, va fouiller l'âme des protagonistes de son roman où le romantisme d’Hénio va côtoyer les préjugés du tailleur Kujawski, où le délinquant Bronek Blutman va dénoncer ses coreligionnaires pour sauver sa peau tandis que le juge Romnicki prendra le risque de sauver la fille de l'avocat Henryk Fichtelbaum, le père d’Hénio, et la confier à la "formidable" sœur Weronika. « Voilà que Dieu lui amenait des enfants juifs, faibles et seuls, cherchant une protection. Et c'était elle qui devait les sauver. De l'extermination et de la réprobation. C'était un grand don pour elle et pour ces enfants. Elle se sentit unie à eux par une sorte de communion dans l'angoisse humaine et la nostalgie mystique. Dans un réfectoire retiré dont les fenêtres donnaient sur un potager, à la lumière du soleil qui projetait un large rayon sur le parquet, ou à la lueur des bougies qui sentaient la cire, elle apprit aux enfants juifs à faire le signe de la croix. »

L’innocent docteur Korda, spécialiste en langues anciennes, va sortir de ses livres devant le sort réservé à Irma alors que le pur militant socialiste Filipek de tous les combats s'interroge. « Est-ce que vraiment Dieu est avec eux ? se demanda Filipek. Il avait perdu sa bonne humeur. Où était la Sainte Mère de Jasna Gora, d'Ostra Brama, […] des villes proche et lointaines […] si sous les yeux d'un seul homme, au cours d'une seule et même vie, celle d'un cheminot maigre et moustachu, aux mains d’or, la tête sur les épaules, mais impuissant et soumis à de constantes humiliations, s'étaient succédé un cosaque à cheval, un officier prussien à monocle et croix de fer sur la poitrine, un gendarme rondouillard exhibant la svastika et un soldat de l'Armée rouge, vêtu d'une large vareuse, le pistolet-mitrailleur à l'épaule ? »

La banalité du mal est là, dans cette humanité ni belle ni moche, qui se débat avec ses préjugés, ses idées, ses élans, ses lâchetés. Ce roman est un véritable chef d’œuvre, on ne peut que se réjouir de le voir réédité aujourd’hui avec une traduction revue et corrigée.

Sylvie Lansade 
(10/07/23)    



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Lectures








Andrzej SZCZYPIORSKI, La jolie Madame Seidenman
Noir sur Blanc

(Mai 2023)
272 pages - 23



Traduit du polonais par
Gérard Conio

Préface de
Chimamanda
Ngozi Adichie

Postface de
Gérard Conio


















Andrzej Szczypiorski
(1928-2000)
était un écrivain, scénariste et homme politique polonais. Il prit part à la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale comme combattant de l'Armée Populaire, participant à l'Insurrection de Varsovie ; il fut emprisonné au camp de Sachsenhausen, milita dans l'opposition démocratique au régime de la République populaire de Pologne à partir des années 1970 puis devint sénateur lors des premières élections libres en 1989. (Source éditeur)


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