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Ante TOMIĆ


Qu’est-ce qu’un homme sans moustache ?


Smiljevo est un village croate de deux mille habitants situé aux environ de Split. Tout irait bien pour Don Stipan, jeune curé alcoolique déplacé depuis peu dans le petit village pour avoir lors d’un de ses offices fait scandale en ajoutant à la formule consacrée « Prenez et buvez-en tous, ceci est mon sang » un « Bon ! Très bon ! Un brin trop sucré, mais il a un sacrrré bouquet ! », depuis qu’il a troqué le jus de raisin pour le jus de pomme, si la riche veuve Tatjana le trouvant fort à son goût ne le poursuivait de ses assiduités. Les appels à la raison que lance la sœur à la jeune veuve, lui suggérant de se tourner plutôt vers Marinko, ce veuf revenu récemment au village pour marier sa fille unique Julija après avoir fait fortune en Allemagne dans l’automobile, semblent sans effet. Autres piliers de Smiljevo, le bar tenu par Markan, amateur de faits divers locaux et l’épicerie de Josip qui se fait appeler Miguel depuis qu’il est accro à un feuilleton mexicain dont il raconte journellement à ses clients les nouveaux épisodes. Les hommes (Le Noiraud, Le Merlan, Milan, Ante... et les autres) se retrouvent au bar pour jouer aux cartes et partager les dernières nouvelles tandis que les femmes rapportent les mêmes ragots du jour mais à l’épicerie. Cette assemblée de bras cassés, de branquignoles bornés et archaïques se retrouvent tour à tour acteur ou témoin des événements qui animent le quotidien du village, chacun y allant de son opinion ou de ses initiatives plus ou moins insolites et il faut attendre la grande fête de la Saint-Antoine pour que le cercle ponctuellement s’agrandisse.
« Ils sont étranges, les habitants de Smiljevo. La nouvelle du décès avait provoqué l’agitation, comme l’annonce d’un événement heureux et solennel – ici, les tragédies sont toutes vécues comme des événements heureux et solennels : nobles et graves, elles sont ce qui, dans la vie des habitants de Smiljevo, peut arriver de mieux. En vérité, les hommes d’ici ne sont jamais aussi bons et bienveillants, aussi obligeants et généreux que lors d’un décès : au seuil du trépas, les familles se réconcilient, elles oublient les contentieux fonciers, on réhabilite les flemmards et les ivrognes. Le mieux, c’est quand un médecin, un prêtre, un instituteur, voire un ingénieur, c’est-à-dire un citoyen en vue et instruit, passe l’arme à gauche. Tous se mettent sur leur trente et un, se raclent la gorge avec sérieux lors de la procession funéraire, tirent les oreilles des enfants qui jacassent en portant les couronnes. Et s’il y a du monde aux obsèques, on dit : "C’était un bel enterrement". »  

Quand la jeune et naïve fille à marier qui parle mal le croate semble attirée par le jeune et misérable Stanislas dit « Le glandu », amateur de roses et de promenades dans la nature, écrivain de haïkus croates, nationaliste et très pieux au point de s'interroger sur la position de l'Église en ce qui concerne « les nichons siliconés », on se doute que Marinko ce père autoritaire et violent ne laissera pas faire. Le notable à la Mercedes invite donc à Smiljevo son ami le ministre de la Défense à partager un méchoui (la faiblesse du grand homme) pour l’aider dans cette affaire privée. Ensemble ils élaboreront un plan dont Ivica Markic, jeune général ayant bénéficié d’une fulgurante ascension lors de la guerre serbo-croate de 1991 à 1995 se trouvant justement sur place pour visiter son frère jumeau Don Stipan à l’occasion de quelques manœuvres militaires de routine dans les environs, pourrait être un des pions...

                  Dans ce monde échevelé plein d'humanité, l’humour s’impose en maître dès les résumés pour le moins loufoques amorçant chacun des vingt et un chapitres : « Chapitre 1- Dans lequel nous faisons la connaissance de cette charmante bourgade où les plus chanceux se grattent l'oreille avec une clé de Mercedes, et ceux qui le sont moins avec la tête rouge d'une allumette » ou « Chapitre 17- Où l’on se demande si la Croatie a besoin de l’arme atomique, et l’on se souvient d’un membre de la police secrète yougoslave qui tricotait des pulls ». L‘auteur fait de même avec les faits divers crapuleux plus absurdes les uns que les autres que Markan, le tenancier du bar dépouillant scrupuleusement le journal local, lit chaque jour à haute voix pour régaler sa clientèle. « On a découvert la cause des morts subites inopinées au service des soins intensifs du centre hospitalier d’Osijek (…) L’enquête policière a permis de confondre R. L., femme de ménage domiciliée à Tenja, qui venait chaque jour à l’heure dite passer l’aspirateur dans le département susmentionné. Il a été établi que R. L. débranchait les respirateurs pour connecter son balai électrique. Dans son témoignage devant le procureur, R. L. a déclaré qu’en raison du bruit de l’aspirateur elle n’a pas entendu le râle des malades qui luttaient pour reprendre leur souffle. » ou encore « Hier s’est ouvert devant le tribunal du district de Split le procès de M. P. de Donji Prolozac près d’Imoski qui, selon l’accusation, a tenté de faire passer clandestinement six ressortissants chinois par le poste frontière de Donji Vinjani . M. P. a déjà été condamné pour des faits similaires il y a deux ans, alors qu’il tentait de faire passer un certain nombre d’Iraniens par la même frontière. Lorsque nous lui avons demandé pourquoi il était passé des Iraniens aux Chinois, M. P. a déclaré en exclusivité à notre journal : Les Chinois sont plus petits, je peux en mettre plus dans le coffre de ma voiture. »

Les habitants du village de Smiljevo ont d’anciens cousins à Clochemerle, dans le Beaujolais. À moins que la parenté ne soit à chercher entre Gabriel Chevallier, (auteur de ce best-seller français tiré en 1934 à plusieurs millions d'exemplaires, traduit en vingt-six langues, mis à l’écran et distingué par le prix Courteline en 1934), et Ante Tomić dans leur goût commun de la facétie et la provocation. Le succès du roman de Chevallier fut tel que le nom de la bourgade imaginaire est resté dans la langue courante comme symbole d’une petite localité isolée et repliée sur elle-même considérée comme le centre du monde par ses habitants qui pour passer le temps accumulent les querelles puériles, absurdes et burlesques. Ces vieilles haines recuites et la rivalité entre familles, l’amertume de ne pas être reconnu socialement, professionnellement ou  économiquement à sa juste valeur, l’ennui conjugué aux frustrations sexuelles et à une morale pesante et étriquée qui justifie le jugement et les regards dérobés de chacun sur tous alimentant son lot constant de ragots et médisances au bistrot, à l’épicerie, sur la place de l’église ou de la Mairie, se retrouvent pareillement à presque cent ans d’écart dans ces deux romans. Comme son prédécesseur, Ante Tomić détourne aussi son regard des habitants de Smiljevo pour le poser sur le monde politique ici incarné par Rajko Cassolette, ministre de la Défense capable de consacrer une part de son budget à satisfaire son goût pour les agneaux rôtis, sur le général Ivica Markic son ascension rapide et son comportement sadique avec ses troupes, sur le retour des exilés comme Marinko qui une fois enrichis reviennent en conquérants dans un pays ravagé. Avec une allégresse affichée Ante Tomić brocarde aussi les nationalismes de tout poil, l’Église et les structures machistes et patriarcales de la famille : « Le concept de jeune femme indépendante, idéal sacré de tous les magazines féminins émancipés, est aux antipodes de la vision du monde des habitants de Smiljevo. L’adjectif "indépendante" estimé au plus haut point et prononcé de manière solennelle uniquement à la suite du mot "Croatie", est quasiment inconnu en toute autre occasion ».
Dans cette fable sans morale ce sont finalement les humbles, aussi traditionalistes, nationalistes que les autres, plus archaïques et plus naïfs parfois mais moins pourris par le pouvoir et l’argent, qui seuls ici conservent encore une part d’humanité.

Laissez-vous embarquer dans ce roman irrévérencieux, loufoque et échevelé qui abonde en péripéties et en quiproquos où l'auteur se moque de la bêtise des uns, de l'hypocrisie des autres et du conservatisme de tous à travers une galerie de portraits à laquelle l’outrance donne vie et humanité autant qu’elle nous en rend complice. Si la satire et l‘humour est un moyen de dompter les émotions, de dénoncer avec distance et une apparente légèreté les tragiques conséquences qu’ont eues ces combat fratricides de l’ex-Yougoslavie, elles s’y étalent néanmoins sous nos yeux sans édulcorants et avec l’élégance de nous laisser une lueur d’optimisme et un sourire aux lèvres. Une réjouissance comédie humaine apte à débrider les zygomatiques des plus rétifs.

Dominique Baillon-Lalande 
(18/08/23)    



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Ante TOMIĆ, Qu’est-ce qu’un homme sans moustache ?
Noir sur Blanc

(Mars 2023)
208 pages - 21

Version numérique
14,99


Traduit du Croate par
Marko Despot











Ante Tomić,
né en Yougoslavie en 1970, scénariste, journaliste et écrivain croate, a publié cinq romans et plusieurs recueils de nouvelles.