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Émilie TÔN

Des rêves d’or et d’acier


À ses trois ans, septième enfant de Youssuf et Thi Hoa dans une famille qui en comprendra neuf, Liêm se vit comme le petit protégé de sa mère et ne sait rien des activités politiques de son père qui a suivi le général Les Kosem jusqu’à Phnom Penh. Liêm a vite appris à parler khmer et, malgré la faim qui « lui tiraille les boyaux », il se réjouit de retrouver les gamins locaux chaque jour à et après l’école. Apprenant par une indiscrétion les difficultés rencontrées par le foyer en exil pour se nourrir, le général, responsable de ce déplacement et par affection pour Youssouf son vieux compagnon de lutte, leur dégottera un modeste restaurant à gérer où « ils peuvent vivre à l’étage sans payer de loyer (...où) les bourses sont remplies et les estomacs soulagés ». Quand, en 1968, l’offensive du Têt vient compromettre les rapports entre les deux pays, les Vietnamiens de Phnon Penh doivent plier bagage. Cette fuite précipitée affectera beaucoup le petit Liêm que sa mauvaise connaissance du vietnamien et son accent khmer n’aidera pas à se réintégrer à Saïgon. L’animosité de sa belle-famille envers Thi Hoa, bouddhiste n’appartenant pas à la minorité des Cham musulmans et fille d’un propriétaire de casino qui s’est enrichi lors de la colonisation, n’arrange pas les choses. C’est aux pratiques financières honteuses de son père que Thi Hoa impute une « malédiction familiale » qui expliquerait la faiblesse pulmonaire et le chromosome 21 d’Amil, premier fils, chétif et « un peu simple d’esprit », et qui la fera trembler toute sa vie pour ses autres garçons. Ainsi Liêm sera-t-il par sécurité envoyé vivre chez sa plus grande sœur et son époux pour le protéger des agressions physiques d’Amina, son aîné de deux ans. Tant qu’il ne change pas de quartier et d’école, qu’il peut retrouver ses frères et ses copains et passer voir sa mère quand il le veut, l’intéressé n’y trouve rien à redire. Alors que « le front, situé à plusieurs centaines de kilomètres, fait des étincelles », « à Saïgon, Liêm ne craint pas les attentats qui relèvent pour lui du divertissement (…) Son grand frère Amil assure d’ailleurs qu’il ne faut pas craindre ces bombes : elles n’explosent que sur ceux qui ont quelque chose à se reprocher. Ça s’appelle le karma ». En 1972 se produisent chez les Tôn deux événements majeurs : Amil meurt emporté par la maladie à vingt-deux ans et Youssouf est chargé comme élu « de la médiation avec les populations des hauts plateaux » de l’élaboration et la défense d’un projet de loi pour stopper l’enrôlement systématique de la minorité Cham pour combattre en première ligne. « Vous avez conquis nos territoires, vous avez fait disparaître nos royaumes. Vous avez commis des massacres de masse et avez voulu nous contenir dans les zones les plus reculées du territoire. Mais vous ne nous ferez pas disparaître. Il en va de la survie de nos peuples. Et il en va de la survie de nos institutions qui avaient autrefois promis d’assurer la protection des minorités de notre République ». Le vote de cette loi aura sauvé la vie à plusieurs dizaines de milliers de Chams. Si ce mandat de sénateur améliore nettement l’ordinaire du foyer, il est aussi chronophage et éloigne l’époux et le père des siens. Livré à lui-même, Samsy, le fils numéro deux, tombe dans la drogue et la petite délinquance. « Make love not war disent les militants pacifistes ». Et bien que la fréquence et l’intensité des combats augmentent « la jeunesse de Saïgon ne s’en préoccupe pas ». « L’esprit hippie et le rock’n’roll rivalisent avec les traditions ancestrales. (…) Des seringues sont jetées çà et là sur les trottoirs, tantôt par les GIs, tantôt par les Sud-Vietnamiens qui ont fait de la toxicomanie un mode de vie. (…) On dit que les Viêt-congs s’en servent comme une arme pour affaiblir leur ennemi ». Quand en mars 1973 les Américains lors de leur départ du Vietnam proposent à Youssouf de l’embarquer avec sa famille, celui-ci refuse. « Non, ils ne partiront pas, pas cette fois. Encore moins pour aller aux États-Unis, chez ces traîtres où il se retrouverait à travailler comme caissier dans un supermarché ».
Deux ans plus tard le Cambodge est passé sous le pouvoir des Khmers rouges et les communistes du Nord s’approchent de Saïgon. « Liêm se souvient de tous ces jeunes hommes envoyés combattre dans la jungle. Les plus chanceux en sont revenus amputés d’un membre, les autres ont été rendus à leur famille entre quatre planches – quand ils l’ont été. La jeunesse tombe sous les balles des deux côtés ». En juillet 1976, Saïgon est rebaptisée Hô Chi Minh-ville et « les habitants se demandent à quelle sauce ils vont être mangés ». Liêm profite de l’injonction au sport des communistes pour s’adonner au football intensivement, s’y fait remarquer, est sélectionné comme gardien de but dans une équipe. La violence et la délation sont partout, les communistes rééduquent en masse et s’en prennent « aux capitalistes, aux traîtres qui ont collaboré avec les Américains, à ceux qui ont ouvertement soutenu l’ancien gouvernement ». Il s’ensuit une grande vague de migration maritime nommée par les médias de l’Ouest l’épisode des « boat-people ». Les Kosem qui a choisi la Malaisie pour installer sa famille en sécurité poursuit ses déplacements mystérieux et aide en secret Youssouf et deux de ses gendres à gagner, au début des années quatre-vingt, un camp de réfugiés situé en Thaïlande et financé par l’Ouest. Liêm quitte le foot pour se convertir à la boxe où sa hargne s’avère un indéniable atout, contribuant ainsi à raison d’un sac de riz par combat gagné à pourvoir aux besoins de la famille. De son côté, la mère vend de la soupe chaude dans la rue pour permettre à ses enfants restés au pays, leurs propres enfants et les quatre petits que Ma’u (la fille aînée) lui a laissés, de quoi survivre. Comment parvient-elle encore à économiser pour s’assurer les complicités nécessaires à la fuite progressive des siens ? Cela restera un mystère pour Liêm qui partira fin 1980 retrouver sa sœur aînée Ma’u et son neveu Farid en territoire Cham. « Pour la première fois, Liêm réalise à quel point il aime sa mère. Il voudrait se jeter dans ses bras et que seule compte cette étreinte. Il ne sait pas quand il la reverra (...mais) repense à ce que son frère lui a dit : être discret, faire comme si de rien n’était, partir sans dire au revoir à sa mère. Il s’accable de ne pas l’avoir fait tous les matins qui ont précédé celui-ci (…) Il ne sait pas encore que c’est la dernière fois qu’il la voit ». Ensemble, frère et sœur décideront de rejoindre Youssouf dans son camp de réfugiés en Thaïlande.

La deuxième partie de l’histoire se déroule en France. À l’été 1981, Youssouf, Liem, Ma’u et Farid débarquent enfin à Roissy pour être immédiatement conduits au foyer de transit d’Herblay. C’est là que Sary, l’époux de Ma’u arrivé en France il y a un an, leur apprendra qu’étant sans travail fixe et hébergé chez des amis il ne peut les accueillir. Ils seront donc transbahutés d’Herblay à Maisons-Alfort puis au Centre Provisoire d’Hébergement (CPH) de Toul, en Meurthe-et-Moselle, pour plusieurs mois. Liêm débrouillard et courageux, se dégote sur place un poste de videur au black dans un dancing dont il sera éjecté quinze jours plus-tard pour cause de brutalité, puis un travail clandestin que Sarry lui trouve par connaissance dans une usine métallurgique près de Metz. Liêm y découvre l’abrutissement et la maltraitance du monde de l’usine, s’étonnant de n’y voir que des immigrés sans expérience ou formation et de leur docilité d’esclave. Il y connaîtra aussi l’insalubrité de la chambre collective où tous s’entassent, la violence verbale et physique du contremaître français et la somme ponctionnée sur son salaire de misère pour le recruteur qui a servi d’intermédiaire. Les provocations du petit chef blanc hargneux auront rapidement raison de la patience de l’ancien boxeur qui lui réglera méchamment son compte avant de prendre la fuite. Quand chacun reçoit enfin sa carte de résident les autorisant administrativement à intégrer le circuit légal du travail, la vie de tous s’améliore. Liêm sera embauché à Thionville dans une usine de pièces automobiles pour Renault où l’attend un travail d’usinage tout aussi harassant mais effectué dans des conditions réglementaires sous les ordres d’un contremaître respectueux et avec une paye qui s’aligne sur le salaire minimum avec des heures supplémentaires payées à un taux supérieur. Liêm et sa famille se verront aussi proposer un logement dans une cité ouvrière à proximité où vit déjà une petite communauté vietnamienne. Farid pourra y être scolarisé et Ma’u dont le diplôme d’infirmière n’est pas reconnu travaillera un temps dans un atelier de couture clandestin qui paye à la pièce avant d’intégrer la restauration. Afin d’augmenter son salaire et ainsi hâter au titre du regroupement familial la venue par avion de Thi Hoa et ceux qui vivent avec elle, l’ouvrier a rapidement demandé à intégrer l’équipe de nuit...

      Si Émilie Tôn, enfant avait eu honte parfois de ce père au français maladroit qui lui promettait la lune et le soleil mais les faisait vivre dans la pauvreté (« j’ai honte d’avoir eu honte » dit-elle aujourd’hui), la journaliste qu’elle est devenue souhaite maintenant rendre hommage au courage de cet homme à la destinée fracassée par la guerre et l’exil qui l’a élevée avec amour. La fille de Liêm et de Christine (son épouse depuis 1986) portée par un désir de réparation et un devoir de mémoire, se plonge dans l’album familial pour tenter de reconstituer l’enfance de ce père et comprendre le parcours qui l’a conduit, comme tant d’autres, du Vietnam à « cette Lorraine où l'acier s'écoule ». Si les parents de Liêm avaient connu la colonisation française, assisté à son effondrement et à la partition du pays actée par la signature des accords de Genève en 1954, puis connu la guerre entre la République démocratique du Vietnam du nord soutenu par le bloc communiste et la République du Vietnam du sud soutenu par les États-Unis, Liêm, né à Saïgon en 1961 deux mois avant la première intervention directe de l’armée américaine a côtoyé la guerre de sa naissance à ses vingt ans. « De cette guerre du Vietnam, je n’ai longtemps eu comme seul aperçu que sa vision hollywoodienne. Papa n’en décrivait rien de plus, notamment parce qu’il ne disposait pas lui-même de beaucoup d’autres éléments. (…) La propagande du Parti communiste et Hollywood ont écrit l’histoire et nous devons nous en contenter, à défaut de pouvoir recueillir les témoignages de ceux qui ont vécu le conflit. » Il est clair que dans les passages historiques concernant le royaume de Cham, le Vietnam, le Cambodge et la Thaïlande, l’écrivaine s’appuie sur un travail de recherche documentaire sérieux pour combler les silences d’un père tourné vers l’avenir des siens et taiseux sur son passé. L’autrice nous apprend ainsi que l’ancien royaume Champa (IIe-XVIIe siècle), territoire de la péninsule indochinoise n’a cessé ensuite d’être revendiqué par les Khmers et les Vietnamiens et que le général Les Kosem, haut gradé de l’armée royale cambodgienne proche de Youssouf dont Liêm se souvient comme d’un oncle riche et bienveillant, a joué un rôle historique dans la défense de la minorité Cham et la lutte pour leur autonomie. C’est « l’illustre général » qui a fondé en 1950 le Front de libération du Champā puis, en 1964, le Front Unifié de Lutte des Races Opprimées, ce FULROindépendant des Américains comme des communistes auquel il est probable que Youssouf appartenait. L’autrice n’a pas connu son grand-père mais elle sait que Liêm était fier de ce père intègre, digne et courageux devenu sénateur pour sauver les jeunes Chams. Ce héros anonyme d’un peuple victime de plusieurs déplacements voire de génocide mérite bien sa place dans ce monument de papier édifié par sa petite-fille. Émilie Tôn s’arrête aussi sur le camp NW9 par lequel Liêm, Ma’u et Farid sont passés, camp de sinistre réputation situé au cœur de la jungle cambodgienne apportant une aide d’urgence aux réfugiés cambodgiens, chams et vietnamiens dans des conditions sanitaires et sécuritaires épouvantables qui en font un véritable mouroir. C’est une évocation importante et salutaire en ce qu’elle renvoie à une réalité certes vérifiée mais honteuse donc absente de l’Histoire officielle et gommée de la mémoire des Cambodgiens. La description juste après du camp de transit thaïlandais de Phanat Nikhom géré par une coordination d’associations internationales vient ici non seulement opposer à l’horreur de NW9 l’existence d’un autre camp ayant sauvé de nombreuses vies afin d’éviter une généralisation infondée de l’action humanitaire alors en place mais aussi faire écho aux divers camps de réfugiés à travers le monde dont les images nous parviennent encore aujourd’hui. À travers le parcours personnel douloureux de Liêm et des siens c’est aussi les séquelles du colonialisme, l’arrière-plan de la guerre froide et une part de l’Histoire commune des divers pays de l’Asie du Sud-Est du XXe siècle qui nous sont rapportés.

Une fois Liêm arrivé en France, les propos de l’écrivaine prennent une tournure à la fois plus personnelle et plus sociologique donc plus universelle, en se penchant plus précisément sur les questions de l’exil, du racisme, de la condition ouvrière en général et de l’exploitation des travailleurs immigrés en particulier. Liêm « n’a jamais eu le choix. Chacun de ses départs lui a été imposé, le forçant à laisser derrière lui ses souvenirs, ses envies, ses projets ». Une part irréductible de cet exilé sans cesse ballotté par les événements ne se départira jamais de sa colère et de ses frustrations. « S’il est parti pour une nouvelle vie, il ne renoncera pas à sa famille, à sa culture, et ce n’est pas négociable. Qu’importe les papiers, il ne deviendra jamais un Français ». Tout quitter et abandonner ses rêves, mobiliser son courage pour affronter sans faiblir les dangers d’une route interminable pour, une fois parvenu à destination se retrouver à n’être rien, à avoir tout à reconstruire, est difficile. Mais avoir à abdiquer toute fierté, toute identité, pour obtenir le droit de s’installer, de travailler, de vivre et d’espérer un avenir dans un nouveau pays est pire encore. « Liêm ne croit pas au modèle républicain de l'immigré qui courbe l'échine (…) Comme un radeau échoué sur une île, il a atterri là où les administrations et l'histoire coloniale l'ont mené (...) Lui n'a rien demandé et il travaille pour gagner sa vie. Il contribue à construire le pays, à améliorer son économie. C'est la France qui devrait le remercier de faire le sale boulot ». Quand on se fait exploiter comme une bête de somme comment admettre l’idée d’avoir subi tout ça pour rien ? Relégué dans les marges de cette France de la Déclaration des droits de l’homme dont il attendait tant, celui qui ne peut s’empêcher de croire qu’« un autre destin l’attendait », se sent nié et trahi. Sa rancœur l’éloignera chaque jour davantage de ce pays où « dans la rue les gens semblent chuchoter, se parlent toujours de très prés. Liêm se demande ce qu’ils ont à cacher (…où) l’espace de jeux des enfants est strictement délimité par des barrières, un concept inédit pour Liêm qui a la sensation de voir des volailles dans un poulailler. Sur les terrasses des cafés, des murs invisibles séparent les tables. On n’échange qu’avec celui qui vous accompagne ». Alors, faisant taire sa révolte, l’homme brisé n’attendant plus rien pour lui-même continuera de façon quasi sacrificielle à se détruire au travail sans aucune reconnaissance dans l’unique but d’offrir à ses filles la possibilité d’accéder à cet avenir souriant qui lui a été refusé. Et Émilie, cette fille journaliste et autrice d’ajouter : « À mes yeux, se briser les articulations pour subvenir aux besoins de ses enfants fait de lui un grand homme. Il peut en être fier ».
De façon transversale, avec les problématiques de l’exil et du travail émerge assez logiquement celle du racisme. « Le racisme, il connaît. Il y a été confronté toute sa vie, au sein de sa famille d’abord, avec ses oncles, tantes et cousins qui le trouvaient trop Cham d’un coté et trop Viet de l’autre, puis dans les rues et sur les bancs de l’école (...) Mais que cela se perpétue aussi impunément en France, le pays des Lumières où les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, est une grande déception. » Au travail, au quotidien, Liêm restera ici toujours « le chinois ». Christine, sa femme, et Michel, son fidèle ami, seront les seuls Français blancs à l’accepter et à l’aimer comme il est et pour ce qu’il est. Ce n’est qu’auprès de sa communauté d’origine qu’il a trouvé la chaleur et la solidarité.  

L’arbre généalogique de Liêm, la chronologie sélective et la liste des ressources documentaires placés en fin d’ouvrage apportent une aide précieuse à un lecteur peu familiarisé avec les noms et prénoms et l’histoire de cette partie du monde.  

Cet hommage vibrant prend ici la forme d’une touchante déclaration d’amour de l’écrivaine à son père. Mais ce premier roman intime où la fille par l’écriture porte à la connaissance des lecteurs la parole et la vie mouvementée de ce magnifique perdant brisé par la guerre ne se limite pas à cela. La richesse documentaire que la journaliste introduit dans cette histoire personnelle vient non seulement l’enrichir mais aussi renforcer le socle historique et sociologique dans lequel elle vient s’ancrer. De décor le contexte se fait alors sujet et ce faisant acquiert un caractère géopolitique qui dépasse le seul Vietnam et une pertinence sociologique quant à l’exil et à l’émigration qui prend une dimension universelle. « Les réfugiés inspirent de la compassion à la télé et de la méfiance dans la réalité. »

Dominique Baillon-Lalande 
(17/02/23)    



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Émilie TÔN,  Des rêves d’or et d’acier
Hors d'atteinte

(Septembre 2022)
400 pages - 21















Émilie Tôn,
journaliste et documentariste, née d’un père réfugié issu d’une minorité musulmane du Viêt Nam, signe ici son premier roman.