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Paul TREMBLAY


La Cabane aux confins du monde


J’ai eu vent de ce roman via un post de Mariana Enriquez sur Instagram. Elle disait à propos de l’auteur : « mi querido y admirado Paul Tremblay ». Cela a suffi pour que j’aille regarder d’un peu plus près la bibliographie d’un écrivain que je ne connaissais pas. Et voilà que j’apprends que le dernier film de M. Night Shyamalan, Knock at the cabin, sort cette semaine, et qu’il s’agit d’une adaptation du roman La Cabane aux confins du monde. Ni une ni deux, je cours acheter le roman (justement le jour de sa sortie, je n’en savais rien). J’ai lu d’une traite ce livre diabolique, je comprends ce que Shyamalan a pu y trouver comme échos à sa propre œuvre.
 
Que raconte le roman ? Il y est bien question d’une cabane – elle est peinte en rouge – située au bord d’un lac, près de la frontière canadienne. Une petite fille est dans le jardin, elle cherche à capturer des sauterelles pour les enfermer dans un bocal. La petite fille tient un carnet dans lequel elle note l’aspect des insectes – couleur, taille – et le nom qu’elle leur a donné. La petite fille est d’origine chinoise, elle a été adoptée par un couple de deux hommes qui au moment de la chasse entomologique de leur fille sont en train de lire, qui un essai sur le réalisme magique, qui un best-seller. Ce sont les vacances, on est détendu, on rêvasse, on est au milieu de nulle part et c’est comme une bénédiction. Un homme s’approche de la petite fille, il a l’air d’un géant mais il est gentil, il l’aide à attraper les sauterelles, la petite fille sait qu’il ne faut pas parler aux inconnus mais elle a l’impression d’être en présence d’un ami. Et puis trois autres personnes sortent du bois et s’avancent vers eux, deux femmes et un homme. Ils sont vêtus comme le géant gentil d’une chemise et d’un jean. Ils portent des sortes de faux bizarres, des outils bricolés, immenses, menaçants. La petite fille prend peur, rentre à la cabane pour retrouver ses papas. Le géant, qu’elle ne trouve plus si gentil, lui a dit qu’elle était une petite fille parfaite, qu’avec ses deux papas ils formaient une famille parfaite. Et il a ajouté :
 
« Rien de ce qui va se passer n’est ta faute. Tu n’as rien fait de mal, mais tous les trois, vous allez avoir des décisions difficiles à prendre. Terribles, même, je le crains. Je souhaiterais de tout mon cœur brisé que les choses puissent être différentes. »
 
On comprendra, à lire cette évocation du tout début du roman, que La Cabane aux confins du monde soit un roman difficile à lâcher. Une tension phénoménale est installée, renforcée par la couverture du livre sur laquelle on découvre ces armes bricolées et terrifiantes, en reflet sur un lac tranquille. Ce texte est une machine à fabriquer de la tension, et ce n’est pas un texte fabriqué. Bien entendu, les quatre individus vont pénétrer à l’intérieur de la cabane, retenir prisonniers les deux papas et la fillette, et expliquer pourquoi ils sont là, et comment cette famille a été choisie. Choisie pour quoi, au fait ? Pour empêcher l’apocalypse, rien de moins. Il suffira que les deux pères choisissent qui va être sacrifié – papa Andrew, papa Eric, ou leur fille – pour que la prophétie ne se réalise pas. La prophétie ressemble à toutes les plaies connues : les eaux inondant les terres, les épidémies se répandant sur les hommes, le ciel tombant en morceaux, les ténèbres envahissant le monde. Qu’est-il demandé à Andrew et Eric ? Un sacrifice.
 
La Cabane aux confins du monde est un roman d’horreur, mais pas seulement. Le texte s’appuie sur des références prophétiques religieuses, mais les quatre intrus ne se réclament d’aucune religion. On pourrait penser que sur cette base romanesque se construit un texte dont le soubassement serait l’éloge de la vie champêtre et le mépris de la vie citadine, ou son contraire, mais pas du tout. Les quatre intrus ne sont pas du coin, ils viennent de villes différentes, étaient diplômés et exerçaient des métiers, avaient des projets. Ils ne se connaissaient et ont tout laissé tomber pour venir assaillir Andrew, Eric et leur fille, parce qu’ils ont eu des visions. Paul Tremblay distille les doutes incertains et les presque certitudes sur les motivations des assaillants, les renforçant par des actes inattendus à la fois incompréhensibles et logiques. Des reportages télévisés donnent raison aux intrus, des souvenirs ressurgis d’agression homophobe donnent raison aux victimes du chantage.
  
Paul Tremblay signe un roman bâti au cordeau. Impossible d’en dire plus ici sur l’intrigue elle-même et son déroulement, ce serait faire violence au futur lecteur de ce roman stupéfiant, sidérant. Les titres des chapitres – « Eric », « Sabrina », « Wen », etc. – ne renvoient pas à un changement de narrateur, mais à un changement d’angle d’un narrateur omniscient. Les chapitres se chevauchent légèrement dans les premiers paragraphes, créant un kaléidoscope narratif qui tient du montage précis et subjectif. La violence est une composante omniprésente, aussi terrifiante psychologiquement que physiquement. Des éléments quasi graphiques – les armes bricolées que j’ai mentionnées plus haut, ou encore des masques en textile blanc – provoquent la terreur plus encore, si c’est possible, que la situation elle-même. Le parallèle entre les sept sauterelles capturées par la petite fille au début du roman et les sept personnages enfermés dans la cabane est saisissant. Le motif des cicatrices, réelles et psychiques, court à bas bruit tout au long du texte.
 
Il y a bien longtemps qu’un roman ne m’avait pas tenue ainsi en haleine, suspendue entre terreur et empathie, scotchée par une intrigue en vortex déplaisant et admirable, une plongée dans la folie et la rationalité, une interrogation sur la vie, la mort, la vie des autres et la mort des nôtres. Il n’est pas étonnant que Mariana Enriquez parle de Paul Tremblay comme de quelqu’un de cher et d’admiré. J’ai pensé aux romans Sophie’s choice de William Styron et Sukkwan Island de David Vann, aux films As Bestas de Rodrigo Sorogoyen et A history of violence de David Cronenberg, autant de lectures et de visionnages dont je ne me suis, à dire vrai, jamais vraiment remise, qui continuent non de me hanter, mais de m’interroger, de m’émouvoir, de me secouer.
 
Il ne faut pas avoir peur d’entrer dans La Cabane aux confins du monde. Certes, tout au long de la lecture, on sera terrifié. Mais, la dernière page tournée, on saura qu’on a lu un texte d’exception.

Christine Bini 
(13/02/23)    
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Noir & polar







Paul TREMBLAY, La Cabane aux confins du monde
Gallmeister

Thriller - Totem
352 pages - 10,60




Traduit de l’américain
par Laure Manceau















Paul Tremblay,
né en 1971 dans le Colorado, romancier et nouvelliste, a déjà publié une dizaine de livres.