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Sylvie WOJCIK

Les dernières volontés de Heather McFerguson



Qui est Aloïs ? Un libraire parisien, célibataire, au volant d’une voiture de location, faisant attention à la visibilité sur une route inconnue, devant rouler à gauche et chercher une maison, celle de Heather McFerguson dont il vient d’hériter. Qui est Heather McFerguson ? Une vieille dame décédée dont les dernières volontés furent de léguer à Aloïs sa maison, sise au nord de l’Écosse dans le village d’Applecross. Avant l’appel du notaire d’Inverness, Aloïs n’a jamais entendu parler de Heather McFerguson, ni de l’endroit, même après de sérieuses recherches. Mais comme « Aloïs n’a jamais rien planifié dans sa vie. Il prend les choses, heureuses ou malheureuses, comme elles viennent et laisse généralement les êtres et les événements décider pour lui ». Aloïs « est né et a toujours vécu à Paris. Enfant unique d’un couple d’antiquaires, il a étudié l’économie sur le conseil de son père avant de travailler comme archiviste au musée de la Monnaie […] Il a démissionné de la Monnaie de Paris pour acheter une librairie de livres d’occasion avec Johan, son ami d’enfance ». Il s’installe donc, seul, à Appelcross, tout de même fort étonné de cet héritage et surtout intrigué par la personnalité de Heather McFerguson. Aucune photo ne permet à Aloïs de l’identifier. « Et comment était-elle ? Grande ou petite ? Mince ou un peu forte ? Avait-elle un visage long et anguleux ou plutôt arrondi ? […] Elle a forcément laissé une indication quelque part, une explication du pourquoi. Pourquoi Lui ? »
Sylvie Wojcik, avec une plume alerte et sans détour nous promène dans la région d’Applecross à la rencontre de personnages ayant fréquenté Heather McFerguson. D’abord, Eilen, la meilleure amie de Heather McFerguson. Elle garde sa maison en son absence et remet les clés à Aloïs « emmitouflée dans un châle à franges trop grand pour elle ». Ensuite Jim McLeod : « L’homme a la corpulence d’un Viking et des cheveux attachés par un morceau de tissu effiloché ». Il réside face à la maison, sur une île à marée haute et une presqu’île à marée basse. « Aloïs se sent physiquement insignifiant face à cette force de la nature » et surtout paralysé, face à eux, dans sa quête d’informations. « Malgré le sentiment de familiarité qu’il éprouve depuis son arrivée, il ne peut se résoudre à explorer les lieux. » Ce sont des portraits brossés à grands traits, fermes et efficaces, et cependant bienveillants. Ils se casent dans un univers ne laissant pas de place à la psychologie ou très peu, mais non dépourvus de délicatesse. Sylvie Wojcik manie avec adresse la progression de l’intrigue. La neutralité de la narration ne pouvant nous faire présager, jusqu’à un certain point, la suite de son récit autrement qu’en tournant les pages… et, ainsi, découvrir son talent.

La fraîcheur de sa plume permet à Sylvie Wojcik de faire vivre l’espace, sert au dépaysement, crée une ambiance collant au déroulement du récit. C’est sobre et énergique.  « Après un pont de fer au-dessus de la rivière Ness, Aloïs entre dans le vif du paysage : un vallonnement de lande à perte de vue sous un ciel dessiné au couteau ». Les intérieurs ne sont pas en reste et restituent un charme suranné « Les murs tapissés de livres de poche bon marché, usés, écornés, serrés les uns contre les autres sur des planches de bois brut ». Ces détails descriptifs fondus dans le récit, incidemment, donnent l’occasion pour Aloïs d’entrevoir un début de piste. « Il foule le sable blanc mêlé de fines particules noire, s’installe sur un rocher et grignote quelques biscuits […] Il ouvre Le seigneur des anneaux à la page où il s’était arrêté hier. » Mais le vent « s’engouffre entre ses mains et fait tomber le livre sur le sable et tourne frénétiquement les pages […] il découvre une nouvelle page : la première jusque-là invisible, collée à la couverture. Au milieu, un tampon ovale à l’encre violette : Mc Farley Bookshop Inverness ». Dès lors, des sentiers brumeux, se dégage une piste et les indices s’accumulent grâce, entre autres, à ce livre, Le seigneur des anneaux, appartenant au père d’Aloïs. « Ce dernier dépliait avec précaution la carte pliée et collée sur la dernière page ». Un fil qu’Aloïs va tirer et voir la pelote dévider tout un pan de vie cachée par son père et lui faire rencontrer d’autres acteurs.

Insensiblement, Sylvie Wojcik, par petites touches précises, orchestre la recherche d’Aloïs en une quête d’identité. Le sentiment de familiarité éprouvé en arrivant à Applecross poussera Aloïs à se remettre en question ainsi que les liens familiaux. On vit une enfance pratiquement heureuse parmi des proches cherchant à nous épargner. Mais sait-on tout d’eux et des efforts prodigués pour nous alimenter en amour ?

Applecross est un village perdu au Nord-Ouest de l’Écosse. En gaélique sa traduction signifie le "sanctuaire". Un Paradis bien caché. Il suffit de suivre Sylvie Wojcik pour le découvrir. Elle nous invite à un peu de philosophie, à s’écarter des sentiers battus en faisant un pas de côté comme le fait Aloïs. Il quitte son milieu parisien en se dépaysant à Applecross. Au lieu de rester englué et borné dans son milieu de naissance, limitant son monde à cette appartenance, Aloïs parvient à élargir son horizon et son esprit en essayant de comprendre autrui, de se mettre à sa place. Cette distanciation l’enrichit profusément. Il réussit, finalement, à contempler le monde en spectateur actif et bienveillant et à s’y établir.

Un vrai plaisir de lecture. Une fois le livre lu et refermé le propos résonne en nous et nous poursuit. Charge à nous, lecteurs, d’appliquer cette leçon d’une humble sagesse et de remercier Sylvie Wojcik pour son propos efficace et convaincant.

Michel Martinelli 
(24/05/23)    



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Sylvie WOJCIK, Les dernières volontés de Heather McFerguson
Arléa

(Avril 2023)
152 pages - 17













Sylvie Wojcik
a écrit des textes courts, contes et nouvelles. Ce livre est son troisième roman.