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Nicolas BOUVIER

(1929-1998)


Un voyageur étonnant

Nicolas Bouvier est né à Genève en 1929 Après ses études de lettres et de droit, à partir de 1949, il voyage : Laponie, Sahara, Balkans, Inde, Ceylan, Japon, Chine... Également photographe, iconographe, conférencier, il est salué comme le chef de file des écrivains-voyageurs. Pour lui "l’écriture n’est qu’un produit de combustion du voyage". C’est peut-être pour cela qu’il s’est écoulé souvent dix ans entre chacun de ses livres.
En 1995, trois ans avant sa mort, il a reçu à Genève, Christine Mercier et Patrick Lambert pour un entretien publié dans le N°4 de notre revue (alors en version papier).
En décembre 2024, la maison d’édition suisse Hors-limite nous a écrit pour reprendre l’entretien d’Encres Vagabondes dans un recueil regroupant 26 entretiens accordés par Nicolas Bouvier à divers médias entre 1973 et 1997. Nous avons bien sûr donné notre accord et le recueil Voyager, raconter est maintenant sorti des presses.
Une belle idée et un bel objet, une occasion de mieux connaître cet étonnant voyageur et une incitation à découvrir l’œuvre originale qu’il a créée à partir de ses voyages.
Comme avant-goût à la lecture de ce recueil, voici in extenso l’entretien paru dans Encres Vagabondes en 1995.

À propos du succès de la littérature de voyage, pensez-vous comme Michel Le Bris et Jacques Meunier qu’il est dû à une crise de la littérature en général ?
Je pense qu’ils ont raison dans la mesure ou la production romanesque française de l’après-guerre m’a paru assez pauvre, je n’ai pas du tout retrouvé la grande quadrille que faisaient Jean Giono, Julien Green, Céline, Mauriac, pour moi ils n’ont pas été remplacés et il est clair que le nouveau roman est une chose qui a découragé le lecteur et qui m’a découragé moi-même. D’autre part, dans mon expérience de lecteur modeste, les grands livres français de l’après-guerre étaient des livres d’ethnographes comme Tristes tropiques qui est un livre qui m’a certainement beaucoup marqué, et Les derniers rois de Thulé de Jean Malaurie. Je trouve que la véritable veine poétique et le génie de la langue française, se sont réfugiés là et dans la chanson ; je n’aurais pas assez des doigts des deux mains pour nommer les chanteurs qui ont eu un véritable talent de poète. Il y a un autre élément à prendre en compte, c’est que dans la tradition littéraire anglo-saxonne le récit de voyage a toujours été considéré comme un genre majeur, on n’a jamais eu l’idée de mettre Stevenson sur le rayon des enfants ce qu’on a fait chez nous dans la culture francophone. Puis les Français se sont avisés, que le roman d’aventures au sens le plus large du terme était un grand genre. Cela a commencé par une vogue Stevenson ce qui n’était pas une surprise pour moi puisque je l’avais lu entièrement dans des collections de gosses. Entre nous d’ailleurs, mettre Dr Jekyll et Mr Hyde dans une collection de gosses, c’est terrifiant ! Je crois aussi que dans le récit de voyage il y a toute une série de fraudes intellectuelles qui sont rendues plus difficiles par la nature même du récit, et puis les gens en ont absolument assez des romans psychologiques qui se passent entre la cuisine et la salle de bains, en tout cas moi je ne peux plus lire ce genre de littérature.

Pensez-vous que cette vogue de la littérature de voyage va durer ?
Je crois que cela va tenir le coup encore longtemps pour autant que les éditeurs qui pilotent ces collections restent très difficiles sur la qualité. Au fond à Saint-Malo le festival s’appelle "Étonnants voyageurs" il devrait s’appeler "Étonnants écrivains" car ce sont des gens qui sont avant tout écrivains, qui ont choisi une exploration du monde façon Marco Polo, en prenant leur temps, et qui ne sont pas du tout tributaires des kilomètres ou des méridiens, ils s’en foutent. Quand Nerval fait ses petits voyages dans le Parisis ou dans l’Orléanais c’est autant un voyageur que s’il était en Sibérie orientale, c’est une affaire d’état d’esprit. Donc je dirais : littérature de la flânerie plutôt que du voyage, une littérature de l’écoute, extrêmement attentive aux détails, aux petites choses, aux petites distances, aux petites nourritures, qui redonne un certain goût de vivre au lecteur car ce n’est pas hors de sa portée. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas faire de césure entre les voyages planétaires à la Cendrars qui fait vibrer la corde des grands express, des steamers en route pour des semaines et la flânerie de Jacques Reda qui avec son Vélosolex, se balade aux sources de la Seine. Pour moi c’est exactement la même chose, simplement cela prend des coloris différents ; plus violents quand vous êtes dans la grande géographie, plus pastel quand vous êtes dans une géographie intimiste, mais c’est du voyage, et vous savez il n’y a pas besoin d’aller jusqu’en Mongolie : vous sortez de la Chaise-Dieu, vous tournez quatre fois à gauche, vous êtes complètement perdu, même les flics ne vous retrouvent pas.

Qu’est-ce qui a déclenché cette envie d’écrire par rapport à vos voyages ?
J’ai fait beaucoup de voyages qui n’ont laissé ni un adjectif ni un substantif et qui n’en laisseront sans doute jamais, et il y a des voyages qui ont envie d’être racontés. On peut se trouver dans l’état d’un correspondant qui envoie des lettres et qui souhaite en recevoir, et c’est un des vieux ressorts de la littérature. Dans mon cas cela a joué un rôle considérable parce que mon père était très frustré de ne pas avoir voyagé autant qu’il l’aurait souhaité. Donc j’avais envie de lui raconter des trucs ; j’ai commencé par lui écrire d’immenses lettres et j’avais aussi envie de raconter des trucs à d’autres gens, à des amis. Comme cela m’embêtait de faire quinze fois le même récit je me suis dit autant l’écrire, cela fait une sorte de carte postale pour tout le monde. Mes études de lettres m’avaient aussi donné le goût des mots, du langage, de la couleur, et la découverte de la littérature orientale, le goût de l’adjectif. Moi je dois à ces conteurs orientaux, je pense à Panait Istrati, à Charles-Albert Cingria, à Nerval qui est un vrai conteur oriental, à Kipling, le goût des adjectifs et il m’en faut tout plein ; si une voix me plaît, il m’en faut trois, avec un seul vous ne dites rien.

N’avez-vous jamais eu l’envie de vous consacrer à la fiction ? Le poisson scorpion est un livre qui en est parfois assez proche.
C’est là que j’étais le plus proche de la fiction, et avec un immense plaisir. J’ai presque tout vécu mais il y a aussi des choses que j’ai inventées comme on fabrique un conte pour les enfants ; on se dit : tiens ! si j’ajoute un chapeau qui rend invisible ce sera mieux, plus excitant. J’aurais très envie de faire de la fiction car j’en ai un peu assez de raconter les choses comme je les ai vues. Finalement il y a une certaine fraîcheur de la vision qui s’use par force, je dis cela sans dépit, je serais ravi de pouvoir écrire les contes de Grimm, ça viendra peut-être.

Avez-vous un sentiment d’uniformisation du monde ?
Non. Superficielle. Ce qui est susceptible de céder a des modes, de s’uniformiser, de cesser d’avoir une existence autonome, ce sont les couches molles du relief, les autres tiendront. Je crois qu’il est très difficile de détruire les valeurs qui font le carat, qui sont bien ancrées. J’ai été stupéfait de voir, avec la politique permissive de Gorbatchev la rapidité avec laquelle les églises se sont remplies de gens qui n’avaient oublié aucun des psaumes après quarante ans d’obscurantisme. J’ai un bizarre optimisme à cet égard qui n’est pas du tout partagé par les gens de ma génération. Dans les campagnes chinoises, par exemple, la résurgence de coutumes mortuaires extrêmement charmantes, puisque la mort n’est ni maudite ni tellement crainte, est venue immédiatement.
Je me trouvais avec un groupe de voyageurs dans la région de Xian, le bus longeait une petite rivière sinueuse. De l’autre côté est arrivée une procession avec un immense dragon d’au moins quatorze mètres porté par toute sorte de gens. Ce dragon comme une chenille se pliait et se dépliait avec un petit peu de musique très grêle, les parents étaient habillés en blanc, chacun portant un petit rameau de saule et, ensuite, venait un cercueil. C’était un spectacle enchanteur et pas du tout triste. J’ai dit à mes compagnons : "écoutez ces gens sont quand même en deuil, soyez discrets avec la caméra", et le guide qui était un homme très intelligent m’a dit : "pas du tout ; un dragon comme celui-là coûte au moins deux mois de salaire, une cérémonie comme celle-là cela fait des années que l’on n’en a pas vue et toute la famille du mort est fière comme tout d’avoir pu faire ce branle-bas de combat, donc allez-y photographiez, photographiez cela leur fera plaisir". Cet enterrement a été très mitraillé et les Chinois étaient très contents. Ce sont des malentendus de mentalités, ce qui arrive souvent en voyage.

L’usage du monde se passe en partie dans les Balkans, quel regard avez-vous sur ce qui se passe là-bas ?
Je suis cela du plus près que je peux. Les analyses données par la presse occidentale sont souvent très superficielles parce que la complexité de la situation balkanique a été occultée d’abord par le nazisme, puis par quarante ans de domination stalinienne. Donc on avait complètement perdu de vue la diversité de ces ethnies, les conflits qui les avaient opposées pendant des siècles. Dès la mort de Tito, j’ai commencé à avoir peur pour la Yougoslavie ; Tito avait tout de même une sorte de charisme qui a fait tenir le pays ensemble. Les conditions de vie des gens s’étaient bien améliorées. Il se passe maintenant exactement ce que je redoutais, c’est-à-dire que de vieilles rognes, de vieux atavismes sont de retour... Il y a des gènes d’infections absolument partout. Je suis très noir pour l’avenir car il ne s’agit pas seulement de régler le problème serbo-croate, là je pense que l’O.N.U. avec la force d’intimidation dont elle dispose et dont elle a fait un très mauvais usage jusqu’à présent, pourra peut-être arranger les billes, mais ça peut se mettre à chauffer en Macédoine, au Kosovo, et si ça se met à chauffer en Macédoine les Grecs vont s’en mêler, s’ils s’en mêlent les Turcs vont évidemment s’en mêler et on va recommencer à se bagarrer à Chypre... Il faudrait vraiment une sorte de police planétaire qui soit efficace, on en est très loin Mais je suis confondu parce que les premières fois que je suis allé en Yougoslavie la vie était encore très dure et j’ai mesuré toutes les vertus des Serbes qui sont des gens follement hospitaliers, chaleureux, généreux. Je vivais dans une espèce de banlieue d’artistes pouilleux à se tirer des balles, mais chaque fois qu’un type avait vendu une aquarelle c’était la bombance pour tout le monde, on partageait tout de suite. Donc, ce côté merveilleux des Serbes je l’ai connu, je n’ai connu que ça. Maintenant, je vois tous les défauts : l’orgueil, l’impérialisme, la brutalité sexuelle, le mépris raciste. Pour un Serbe qui a la cervelle un peu enténébrée, un musulman de Bosnie c’est une sorte de sous-homme. Je suis désespéré. Ce que je souhaiterais maintenant, c’est qu’avec des opérations extrêmement ponctuelles on décourage les Serbes de Bosnie, qu’ils lèvent le siège de Sarajevo. Si j’étais Casque bleu là-bas, j’aurais l’impression d’être chargé d’une mission impossible. Et je ne vois pas très bien comment les choses se remettraient en place rapidement. Si je disposais d’une espèce de tribune qui donne une énorme audience à ce que j’ai à dire, je ne saurais quel conseil donner, pourtant ce sont des pays que je connais bien.

Dans les textes d’un certain nombre de voyageurs de la fin du siècle dernier on trouve déjà une condamnation d’un tourisme envahissant qui les déposséderait d’une sorte de privilège. Vous avez accompagné des groupes, quel est votre regard sur le tourisme ?
Je trouve tout à fait stupide d’opposer le voyageur par vocation à des gens qui ont des congés payés. Le plus beau reportage de Cartier-Bresson c’était sur les premiers congés payés de 1936, mon dieu quand vous voyez ça aujourd’hui c’est pathétique. Ce sont des gens qui partaient avec une gamelle, des vélos, une tente qui prenait l’eau et qui allaient se foutre dans des champs de betteraves où les paysans lâchaient les chiens contre eux. Ils se roulaient dans la boue de plaisir. Alors, quand vous pensez qu’aujourd’hui un type peut emmener sa famille deux semaines à la Martinique, moi je trouve que c’est un immense progrès et je m’en réjouis. Il est complètement idiot de dire que les gens nous volent le monde ; vous marchez cinq kilomètres, vous allez dans la crique suivante, il n’y a personne. Je ne suis donc pas d’accord avec cette tendance méprisante, élitiste, qui oppose le voyage aventureux qui est un choix de vie et les vacances qui n’en sont pas un.

Il y a une phrase que j’aimerais que vous commentiez : "La vertu d’un voyage c’est de purger la vie avant de la garnir".
Je trouve qu’une des grandes vertus du voyage c’est une vertu d’érosion. Exactement comme une pierre qui est roulée dans un torrent ; au bout de deux siècles, elle se trouve deux cents kilomètres plus loin, elle est ronde, poreuse, plus petite, plus légère ; elle est devenue quelque chose. Le voyage possède à peu près le même effet réducteur, on part avec un bagage mental qui est souvent inutile, fait de préjugés, de conneries qu’on a crues, qu’on a lues. On part avec un bagage matériel qui est très souvent inutile aussi et d’ailleurs on perd des choses que l’on ne remplace pas parce qu’on n’en a pas vraiment besoin. L’écriture, le voyage et la vie sont trois exercices de disparition et moi j’envisage cela sans aucune mélancolie ni névrose, parce que si comme on le fait dans nos sociétés occidentales, qui sont devenues extrêmement trouillonnes et couardes, on gomme entièrement la mort, on tue complètement la vie. Les solides ont une ombre et si vous enlevez l’ombre vous appauvrissez le dessin. Donc, quand je dis la mort, je dis la vie, c’est pareil. On passe un certain nombre d’années sur cette planète, après qu’une femme a pris la peine, et c’est de la peine, de vous mettre au monde, et on dispose d’un certain nombre d’années pour la quitter si possible en se souvenant de ce qu’on y a vu et en tâchant de ne pas avoir été indifférent au spectacle. Il n’y a rien de pire que de faire cette trajectoire dans l’indifférence. Cette usure du voyage c’est celle de la vie, c’en est presque un agrandissement dans la mesure où il faut avoir les sens plus en éveil, où il faut être plus attentif. Il ne faut pas louper une intonation dans une voix, et pour ça il n’y a pas besoin d’être nomade, vous pouvez être attentif sur place, simplement il existe une famille d’esprit pour laquelle l’exploration du monde physique est un pur plaisir, pas une nécessite philosophique ; on voit une colline, elle devient bleue, le soir tombe et on se dit : je ne la passerai pas cette nuit. On trouve un gîte et le lendemain matin on va voir ce qu’il y a derrière et c’est la surprise totale. Il y a une capacité d’émerveillement qu’il faut essayer de conserver et c’est très difficile, c’est ce qu’il y a de plus difficile. Mais ce n’est pas un privilège exclusif du voyage que de conduire à ces états-là ; un moine méditant dans sa cellule peut y arriver tout aussi bien, un homme ou une femme possédés par un érotisme frénétique peuvent y parvenir aussi. Chacun son sésame. Cela peut être l’alcool aussi, voyez Verlaine, Ezra Pound, Hemingway, Faulkner... pochards à mort. Je ne dis pas que c’est l’alcool qui leur a donné du génie sinon entre la France et la Suisse on pourrait avoir quarante académies mais cela se combine d’une certaine façon.

Vous avez voyagé tantôt seul, tantôt accompagné, n’y a-t-il pas dans le voyage solitaire un regard plus aigu, une qualité d’attention supérieure ?
Je ne crois pas, tout dépend comment et par qui on est accompagné. Moi j’ai eu le privilège de voyager pendant deux ans avec un type qui a disparu aujourd’hui et qui était un peintre de deux ans mon aîné. Nous faisions une excellente équipe, nous avions une façon très semblable de sentir la cocasserie des choses même quand cela se gâtait. C’était une grande sécurité car on ne déprimait jamais en même temps. Quand j’ai voyagé seul, j’ai vu que c’était une expérience très différente, plus forte dans les moments de félicité et plus forte dans les moments de peur et de déconfiture. Puis j’ai voyagé avec femme et petits enfants et c’était encore une autre façon d’aborder le monde où les enfants ont un très grand rôle. Ce sont eux qui brisaient la glace, ils se mêlaient tout de suite à d’autres morveux de leur âge, ils se foutaient des taloches et tout le monde riait, comme par exemple au Japon, où vous êtes dans une société extrêmement formaliste, où les contacts se prennent avec une grande prudence, pas seulement entre Japonais et étrangers mais entre Japonais eux-mêmes.

Lorsque l’on voyage comme vous, n’a-t-on pas peur de ne plus pouvoir s’arrêter, de ne plus pouvoir revenir, pris dans une sorte de vertige sans lequel sa vie n’aurait plus de sens ?
Tout à fait, on peut être pris dans cet espèce de tourbillon, et alors on se fatigue physiquement très vite, on ne devient pas vieux, car on continue à mener cette vie totalement incertaine dans laquelle il n’y a plus de saison, ni de contraste ; moi ce qui m’a sauvé c’est que je suis revenu à Genève après une première absence de quatre ans et que j’avais envie d’écrire ; ce n’était pas du tout un projet littéraire, je ne pouvais pas garder ça pour moi. Écrire a été très long, avec des phases où je faisais du travail alimentaire, quatre mois par an et ces quatre mois me donnaient six mois de liberté pour chercher mes mots, pour me faire un vocabulaire, pour faire tout ce travail sur le langage qui est un travail très modeste et très artisanal mais qui est à l’origine du plaisir du lecteur. Ce n’est pas du tout que vous lui apportiez des sensations inconnues, parce qu’en voyageant ou sans voyager chacun vit à peu près tout, mais il est content de trouver quelqu’un qui a fait chaussure à son pied. Ces choses-là, il les a vécues mais il n’a jamais essayé de les mettre en mots, et tout à coup il se dit : clac, j’ai vécu ça, pourquoi est-ce que je n’y ai jamais pensé ? Pourquoi est-ce que je n’ai jamais accouplé ces deux mots ? Là, se trouve un rapport sympathique entre l’écrivain et le lecteur parce qu’on fait un travail de greffier, précis et poétique, les deux choses sont nécessaires, car avec un récit qui part constamment dans un flou nébuleux et romantique vous décrochez au bout de deux pages.

Avez-vous ressenti au cours de vos voyages une sorte de saturation, une incapacité à absorber de nouvelles choses et donc la nécessité de rentrer pour distiller tout ça ?
Tout à fait, quand j’ai quitté Ceylan, j’étais hyper saturé, je ne pouvais plus voir la gueule des gens. J’ai complètement changé de monde en me retrouvant aide-cuistot, sur un grand rafiot français qui faisait encore la ligne régulière Marseille-Yokohama en passant par les Philippines. J’étais très content de me retrouver avec des Corses, des Marseillais. Bien sûr, quand ce sentiment de saturation vous prend, il faut s’en aller aussitôt, il ne faut pas du tout se dire que c’est un mauvais moment, que ça va passer, il faut changer de territoire et pour cela il est finalement très bon d’avoir un port d’attache, j’y tiens beaucoup. Il y a toute une partie du travail de réflexion, de maturation du texte, d’informations qu’on réunit après plutôt qu’avant, qui est un boulot de moine sédentaire. Tous les écrivains nomades que je connais passent six mois à lire comme des moines puis à écrire. C’est à ce moment-là que les mots viennent ; les notes que l’on prend sur place ça ne vaut pas tripette, il vaut mieux se fier à sa mémoire.

Quel est le rôle de la mémoire dans vos livres ?
Il est capital, il y a deux étapes lentes ; je voyage très lentement et ensuite j’écris comme un escargot, quelquefois vingt ans après le voyage que je rapporte. C’est effectivement un travail de la mémoire qui n’est pas une sélection frauduleuse ; je garde aussi bien les mauvais moments que les bons, il faut y faire très attention, souvent les écrivains nomades donnent une sorte de vision enchanteresse de leurs errances, alors que cette vie de voyage n’est pas du tout innocente ; on tombe très très souvent sur plus fort que soi, que ce soit la nature, le paysage, la qualité de la route ou les gens. On est très souvent déconfit et ces déconfitures les voyageurs les gomment, pas par gloriole mais parce qu’ils se disent : cela fera un livre plus plaisant. Moi j’ai toujours été très attentif dans mes bouquins à ne pas effacer les moments de défaites, de déroutes, où on se dit : "Je suis fou, fou d’avoir quitté la maison". D’ailleurs en général au moment où ça va le plus mal, ça rebondit, ça s’arrange. La mémoire donc est extrêmement acérée, extrêmement précise, parce que beaucoup plus que dans la vie sédentaire, on est extrêmement attentif, on sait que les choses n’arriveront qu’une fois, il y a aussi un autre travail qui se fait un peu à notre insu : les lignes de force se dégagent ; il y a des petits moments tout à fait intimistes dans des caravansérails de l’Iran orientale qui m’ont marqué beaucoup plus que la ville d’Ispahan, qui est une splendeur et où je serais heureux de me retrouver. Ces petits moments sont des moments d’harmonie totale entre une lumière, l’écho d’une voix, les couleurs, le goût qu’on a dans la bouche, l’heure du jour, ils sont plus parfaits que les sept merveilles du monde et comme on s’en rend très bien compte, on se dit qu’il ne faut rien laisser passer, rien ! En général, cela correspond à des moments de grande fatigue ; de bonne santé mais de grande fatigue, d’usure. C’est une sorte d’usure heureuse et on perçoit ces petits moments comme des espèces de monades d’une harmonie absolue ; on se dit le monde c’est ça. Le voyage vous rend attentif aux petits miracles, pas aux grands. La mémoire est constamment sollicitée et la sélection qu’elle opère est assez judicieuse ; c’est comme un corps qui se momifie, les muscles fondent et ce qui apparaît ce sont les articulations, les tendons, les os. Il doit y avoir cette espèce d’opération d’érosion, de diminution par double distillation. On perd en volume mais on augmente en degrés d’alcool et on finit avec une très petite bouteille mais alors qui sonne, qui est forte.

Propos recueillis par Christine MERCIER et Patrick LAMBERT 
(Encres Vagabondes N°4, Janvier-avril 1995) )    




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Pour mémoire









Nicolas Bouvier
(1929-1998)

Bio-bibliographie sur
Wikipédia










Héros-Limite
(Juin 2025)
224 pages - 16 €








Nicolas Bouvier a publié
de nombreux ouvrages
parmi lesquels :



L’usage du monde
La Découverte










Le poisson scorpion
Payot / Folio










Le vide et le plein
Hoëbeke / Folio










Chronique japonaise
Payot










Le journal d’Aran
et autres lieux

Payot










Le dehors et le dedans
Zoé










Le hibou et la baleine
Zoé