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« Il n’y avait pas de réverbère, aucune lumière. C’était une rue étroite du quartier de Port Richmond, à Philadelphie. Depuis le Delaware tout proche soufflait un vent froid et cinglant qui poussait les chats de gouttière à chercher refuge dans les caves chauffées. Les rafales de la fin novembre faisaient vibrer les carreaux des fenêtres, sombres à cette heure tardive de la nuit, et piquaient les yeux de l’homme qui venait de tomber dans la rue. » S’il n’y a pas de réverbère dans la rue, en revanche, un poteau téléphonique interrompt la course effrénée et à l’aveuglette de l’individu qui le percute. En quelques lignes posant le décor, un poteau peut en cacher un autre, le ton est donné et l’atmosphère du livre tracé : on n’échappe pas à son destin même par une course désespérée. L’homme effondré et à moitié groggy de cette rencontre inopinée, un certain Turley, recherche son frangin Eddie. En tombant Down here, ici-bas – titre anglais traduit par Tirez sur le pianiste –, il n’est pas loin du club où son frère travaille tous les soirs. « C’est sûr que ce n’est pas le moment idéal pour se promener. Et encore moins pour courir. Surtout quand t’as une Buick ultra rapide aux trousses avec deux gangsters à bord, de véritables experts en leur domaine. ». Il arrive tout de même jusqu’au Harriet’s Hut, à l’enseigne lumineuse miteuse, plutôt débit de boissons que club, sans juke-box, ni télévision et aux affiches décollées. La description donnée par David Goodis inocule immédiatement le cafard et pourtant une foule s’y entasse le vendredi soir. Elle appartient à la classe défavorisée de Philadelphie, des ouvriers des filatures de Port Richmond voulant oublier une triste réalité. À cette heure, la plupart sont déjà plus ou moins sonnés par l’alcool. Un lieu nullement huppé où l’intrusion de Turley, de grande taille et d’allure robuste, la bouche en sang, qui titube et hurle, passe pratiquement inaperçue. « Toutes les tables étaient occupées et il n’y avait pas une seule chaise de libre pour le nouvel arrivant aux jambes fourbues. » Un agencement sur mesure car notre homme n’est pas venu pour s’asseoir, il se préoccupe uniquement des sons émis pas un piano sur lequel joue Eddie, son frère. Invectivé par Turley, Eddie n’arrête pas de pianoter. « La musique continua, ininterrompue. Elle suivait un rythme doux, décontracté, légèrement plaintif et onirique, un flot de sons agréables qui semblaient dire : Rien n’a d’importance. » Turley aura beau expliquer qu’il nage en plein pétrin, implorer l’aide d’Eddie, celui-ci reste placide. « Eddie continuait de jouer. Les notes qu’ils convoquait venaient des octaves aiguës. Ses doigts effleuraient le clavier et produisaient une vague mélodie évoquant le bruissement d’un cours d’eau. » Eddie indique fermement qu’il ne faut pas compter sur lui. Il propose à son frère un verre comme remontant. Son impassibilité déclenche chez Turley le besoin de comprendre pour quelles raisons Eddie joue sur un piano aussi minable que le bar. Il s’époumonne et interpelle les clients apathiques, l’index tendu vers son frère. « Il s’assoit là, soir après soir. Il vient gâcher sa vie devant des ignares alors qu’il devrait jouer pour des connaisseurs, être là où ça se passe, parce qu’il a du talent, le bougre, de l’or entre les doigts. C’est une star, je te le dis, un grand pianiste… » Le videur, Plyne, un ancien catcheur veut intervenir, délaissant momentanément sa vaine drague auprès de la jolie serveuse, Léna, histoire de l’impressionner, puis laisse tomber l’affaire. Entre temps, les deux gangsters, Morris et Feather, pénètrent dans le club à la recherche de Turlay qu’ils aperçoivent en grande discussion avec Eddie. Ce dernier conseille à son frère de filer par une issue latérale située à proximité d’une pyramide de cartons de bières. Il s’exécute et les deux malfrats sont à deux doigts de le coincer. Eddie bouscule le stock de bières et freine les poursuivants. Le plus petit des malfaiteurs marque un temps d’arrêt, dévisage Eddie et comprend qu’il connaît le fuyard. Son geste l’a compromis, lui qui ne voulait pas faire partie du jeu, le voilà embringué. Comme son frère, Eddie sera pourchassé mais il est déjà poursuivi, dans son cas, par une histoire d’amour qui le chagrine et l’a fait chavirer. Il a aimé éperdument une femme, l’a épousée puis perdue. Eddie, un virtuose du piano, a été salué dans le monde entier par des salles combles et un public enthousiaste. Il s’appelle en réalité Edward Webster Lynn. En pleine gloire ascendante, il a interrompu sa carrière sans donner de raison et entamé une descente aux enfers. Eddie est un personnage énigmatique. Il garde un sourire distant en toutes circonstances. Il répond avec un temps de retard et nonchalamment aux questions posées. Il semble complètement indifférent à son entourage et l’environnement en général. Son flegme attise la curiosité et fait rager le videur pour qui « C’est toujours pareil. Il peut se passer n’importe quoi, il est jamais au courant de rien. » Tant qu’Eddie reste dans le monde des mâles obnubilés par une volonté de domination et ne se consacrant qu’à ce ressort, il est dans son élément, à l’abri de cette ambition qu’il trouve puérile ; il laisse faire. Les femmes sont présentes, réactives et suivent leur bonhomme de chemin. Ainsi Léna, la serveuse du bar depuis six mois. Eddie n’échange avec elle que des salutations à l’arrivée et au départ du service. Cette fois, elle l’attend à la sortie, l’entraîne en insistant pour aller manger un morceau et pour conjurer le mauvais sort qu’elle pressent planer sur la tête d’Eddie. Elle réveille chez lui des sentiments qui commencent à fendre l’armure et auxquels il ne s’attendait pas. Il cherche à les étouffer et ils le tracassent d’autant que les hommes à la Buick les suivent à pied. Un peu décontenancé et ne sachant pas trop quoi dire, il continue à prendre son air détaché. Léna n’a rien perdu du remue-ménage qui a précédé et ne se laisse pas duper. Elle sait aussi que les deux hommes marchent derrière eux sans qu’Eddie ne donne d’explication. « C’est une habitude chez toi. Comme au Hut. J’ai remarqué. Tu sais jamais ce qui se passe, ou tu t’en fous. T’es toujours branché sur une fréquence bizarre, la seule que tu entendes. Comme si tout te glissait dessus. » David Goodis à l’art de la pirouette tout en restant crédible pour sortir son personnage principal des mauvais pas, contre son gré, tout en le laissant dans l’ornière. Léna constitue l’un ces pions, un pilote hors pair non seulement d’une voiture mais aussi pour couper court aux divagations parfois oiseuses d’Eddie, voire le contraindre à prendre en compte ses décisions. Belle, entêtée, surtout elle semble connaître le secret abyssal d’Eddie. Leur rencontre ne semble pas un hasard. L’auteur use d’une narration neutre et laisse souvent la place aux dialogues intérieurs d’Eddie. Le développement d’une action peut être annihilé par les hésitations d’Eddie qui créent un décalage avec les faits contés par le narrateur et donnent un rythme supplémentaire dans un récit déjà riche en rebondissements. Le procédé harmonise les divers épisodes en les accordant avec une course poursuite qui s’accélère. Il permet aussi de dévoiler l’intimité du personnage principal, autorise des retours sur le passé et les traces de blessures qui oblitèrent le présent. Une partie du mystère se dévoile, sans à coup dans le flux du récit. Une histoire forte et limpide dont les sinuosités intentionnelles procurent assurément un plaisir de lecture par un romancier maître de son art. Les éditions Gallimard ont la bonne idée de rappeler David Goodis à notre bon souvenir en rééditant l’ouvrage dans une nouvelle et excellente traduction de Romain Guillou et une préface inédite de Benoit-Tadié. Tirez sur le pianiste paru en 1957 reste une lecture palpitante et indémodable, au maillage vif et sans temps morts. Michel Martinelli (23/12/24) |
sommaire Pour mémoire
David Goodis (1917-1967) né à Philadelphie, obtient un diplôme de journaliste en 1938. Il participe à l'élaboration de divers scénarios à Hollywood et publie une vingtaine de romans dont une douzaine sont adaptés pour le cinéma. Bio-bibliographie sur Wikipédia
Gallimard
Série Noire Classique(Novembre 2024) 256 pages - 14 € Version numérique 9,99 € Nouvelle traduction de l'anglais (États-Unis) par Romain Guillou. Préface inédite de Benoît Tadié ![]() Tirez sur le pianiste, paru en 1957, est le roman qui a fait connaître David Goodis en France grâce à son adaptation cinématographique par Truffaut en 1960 avec Charles Aznavour et Marie Dubois. ![]() |
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