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Marty HOLLAND

L’ange déchu

Le narrateur, Eric Stanton, personnage de son récit, débarqué avec fracas d’un car pour tentative de resquillage, narre son arrivée et le début de sa vie à Walton petite ville de la côte californienne. Le ton débonnaire et assuré masque dans ce roman, L’Ange déchu de Marty Holland, une particularité révélée dans la préface de Benoît Tadié et remarquée par un critique du Cincinnati en 1945 à propos de l’écriture : « Marty, aussi surprenant que cela puisse paraître, compte tenu du langage rugueux utilisé par ses personnage, est une femme, mais elle écrit de manière convaincante du point de vue masculin. » Remarque reprise, dans Voyage au bout de la Noire, par Claude Mesplède et Jean-Jacques Schléret : « On ne sait […] rien d’elle et son style n’est pas typiquement féminin. » Benoît Tadié s’interrogeant par ailleurs sur ce que pourrait bien être un style « typiquement féminin » ?

Marty Holland, pseudonyme de Mary Hauenstein, travaillait en qualité de dactylo à la Paramount. Lassée de taper et retaper des scénarios médiocres, elle pense pouvoir faire nettement mieux et, confiante en elle, réalise son projet. Les femmes connaissant le succès dans le polar à l’époque étant rares, Mary ajoute un "r" à son prénom et devient Marty Holland. Le ton donné à la narration par l’autrice donne une idée très précise sur le narrateur. Elle fait le portrait d’un type masculin, un homme peu fiable et vénal, en contrepartie d’une introuvable définition d’un style typiquement féminin.

Eric Stanton, mis les quatre fers en l’air par le chauffeur du car, retrouve ses esprits et ses grosses valises pour échouer devant une vitrine. « CHEZ PAPA, RESTAURANT, en grosses lettres. » Marginal, petit escroc presque sans le sou, à peine attablé, il laisse négligemment tomber et rattrape précipitamment une trompeuse carte sur laquelle figure l’acronyme FBI. « Jusqu’à l’avant-veille, j’étais inspecteur pour une compagnie d’assurances. Et la carte portait les mots : Inspecteur - Fédération bancaire industrielle. […]… quand les gros malin de la compagnie d’assurances où j’étais employé s’étaient rendu compte que je ramassais trop de pognon… […] Dans mon idée, fallait profiter de l’occasion et engranger le plus possible. La compagnie escroquait sa clientèle, moi j’escroquais tout le monde. […] J’avais dû me tirer en vitesse, échappant de justesse au shérif. Le malheur, c’était que la veille je m’étais laissé embringuer dans une partie de dés ; sans ça, j’aurais eu assez de fric pour aller jusqu’à Frisco. » Le narrateur donne un aperçu de ses propensions. Sa narration, au ton enjoué, confond la réalité du monde avec une vision personnelle égocentrique et flatteuse. 

Notre narrateur en fuite aurait repris sa cavale si au moment de quitter l’établissement n’était entrée Stella. « Je me retournai comme pour ramasser mon chapeau sur l’autre tabouret, et je détaillai la fille en commençant par le bas. » Arrivé au haut du corps d’une description réellement masculine, Stanton conquis restera à Walton, même si c’est le trou du cul du monde. "Embobineur" patenté, détenteur de seulement quatre dollars en poche, pécule franchement insuffisant, il convainc Papa, le patron de l’établissement, de lui racheter ses valises en simili cuir à prix d’or. « Si je ne lui avais pas fait le coup de FBI, je lui aurais vendu un abonnement pour un journal littéraire, en lui expliquant que je devais payer les études de ma petite sœur. Mais comme j’avais des valises, je décidai de m’en servir. »

La sublime Stella a un objectif, se marier avec un homme richissime pour échapper à sa condition de serveuse qu’elle était venue récupérer après l’échec d’une promesse nuptiale sans lendemain. Pour Eric Stanton, « Stella regardait dans le vide, mais elle me voyait bien. Il y avait une sorte de courant électrique entre nous qu’elle sentait aussi bien que moi, j’en étais sûr. » La conquête de Stella devenue le Graal d’Eric, son baratin la persuade au point d’envisager une vie commune, loin de Walton. Mais sans argent, l’avenir du couple paraît problématique.

Une opportunité s’offre à Eric. Il assiste en compagnie de Stella à la séance d’un célèbre médium qui révèle à une jeune femme, Emmie Barkley, le vœu de son défunt père. « Votre père vous conseille de choisir un placement plus sûr. Des obligations de guerre, par exemple. Ne vous lancez pas dans des spéculations hasardeuses. » Emmie a hérité de dix mille dollars. Pour Eric, l’équation est simple. Épouser l’inconnue, récupérer le magot et fuir avec Stella. Le projet va bon train et semble aboutir. Toutefois Stella embrouille la solution et rompt avec Eric. Après une dernière embrassade, Eric désemparé retourne auprès d’Emmie, désespérément lié à elle pour la vie. Accusant le coup, profitant du sommeil d’Emmie, il erre toute la nuit et revient auprès d’elle avant son réveil. Entre temps, Stella est assassinée. Eric pensait le monde à sa mesure. Des langues se délient, se retournent contre lui, donnent une autre vision de la réalité que la sienne et distillent le doute. Qui est l’assassin ?

Marty Holland ne se perd pas en digression. Elle laisse son narrateur se dépeindre en cuistre dépourvu de toute sentimentalité, fier de lui. L’autrice nourrit son intrigue par la personnalité impulsive et le manque de conscience d’Eric. Aussi, autant que sa cupidité, son manque de considération et le mépris de la femme, reflet probablement d’un état d’esprit du temps de guerre, contribuent à densifier l’atmosphère piteuse se son escroquerie. La manière convaincante du point de vue masculin évoquée en introduction tient à la narration un peu machiste et la répartie des dialogues percutants, par laquelle l’autrice se glisse dans le personnage d’Eric pour explorer l’homme de son époque et ses codes misogynes régnant sans partage. Une sorte d’état des lieux. Le regard d’Eric sur Stella en disait déjà long sur le personnage mais reste à compléter. Mufle incapable par ailleurs d’apprécier les prévenances et la confiance presque aveugle d’Emmie qu’il considère comme une oie blanche, il poursuit sa quête obsessionnelle du bas de laine malgré les soupçons à son encontre. Comme un coup de semonce, une inattendue prévenance l’occupera toutefois à l’égard d’Emmie, il est vrai dans un moment de crise. En l’abandonnant, ne va-t-il pas commettre un irréparable dommage moral. Déroutant inconscient ou style typiquement féminin ?

À défaut d’une définition satisfaisante, le style typiquement féminin transparaît donc quelque peu, semble-t-il, lorsque Marty Holland se préoccupe d’Emmie, par le truchement hypocrite du narrateur moqueur. Le portrait contraste avec celui d’Eric et dessine un tempérament délicat et affable, avalant de monstrueuses couleuvres par amour. Emmie adopte un regard expectatif, non vraiment défini, aux mensonges d’Eric ; mensonges qui la stupéfient autant que l’aplomb du menteur. Elle s’adapte. Magnanime, elle laisse la place au revirement, sans affecter sa moralité. Le trait de caractère s’affirme par touches discrètes confinant presque à un sentimentalisme kitsch et trompeur car Marty Holland sait manœuvrer.

Il s’agit bien d’un roman policier. L’intrigue s’enrichit d’un double basculement. Les caractéristiques des personnages tissent assurément une trame mais Marty Holland introduit un mystérieux personnage, inoffensif de prime abord, toutefois policier violent et pugnace de surcroît, jouant avec une liste de suspects. Il s’investit dans une indécrottable volonté de trouver un coupable, une erreur selon Eric. Ce dernier d’abord crâneur, tout son apparat s’effrite sous les coups de butoir. Notre narrateur n’a pas tout révélé de son identité ; ce que pressentait Emmie. Heureusement, l’autrice veille sur son intrigue et sa créature prodigue pour rattraper le coup en un éclair plutôt typiquement féminin. Marty Holland a eu raison de se faire confiance et nous offrir son cadeau, L’Ange déchu, et une pointe d’humour grinçant.

Michel Martinelli 
(19/02/26)    




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Pour mémoire










Marty Holland
(1919-1971)
née Mary Hauenstein
a publié cinq romans.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia





Gallimard Série Noire Classique
(Novembre 2025)
256 pages - 14 €

Version numérique
9,99 €


(Fallen angel)
1945

Traduction de l'anglais
(États-Unis) par
France-Marie Watkins,
révisée par
Manon Malais

Préface de
Benoît Tadié





Ce roman a d'abord
paru sous le titre
Le resquilleur













Adaptation au cinéma
en 1945
par Otto Preminger