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Patrice TRIGANO


Ma Séraphine


Quinze ans après le film qui a valu à Yolande Moreau son deuxième César de la meilleure actrice, Patrice Trigano donne à nouveau la parole à Séraphine de Senlis (1864-1942) mais sur les planches cette fois-ci.

Le projet de l’auteur ici, est de « mettre en résonance les drames vécus par Séraphine et Wilhem Uhde ». Il l’a conçu comme une alternance de monologues de Wilhem Uhde et de rencontres entre la peintre et son mécène.

La pièce commence quelques mois avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le collectionneur d’art est dans son bureau. « Allure de dandy, veste d’intérieur, cheveux gominés, fume-cigarette… »
En flash-back, il évoque ses rencontres avec Picasso (dont il a été le premier acheteur), Braque, le Douanier Rousseau… mais la découverte dont il est le plus fier, c’est Séraphine, avant la Première Guerre mondiale.
C’est par hasard pendant un dîner chez un couple de bourgeois de Senlis qu’il a vu un tableau peint par leur femme de ménage. Il est fasciné par l’art naïf, le dessin la couleur, l’émotion…
« Je suis convaincu que tout un volet de l'art se cache derrière les esprits les plus simples, et Séraphine m'en apportait la preuve. »

Au fil des conversation entre Wilhem et Séraphine, on comprend que la relation sera complexe.
Il la considère comme une artiste « habitée » mais, pour elle, c’est beaucoup plus simple.
C’est un ange qui lui a demandé de peindre et c’est la Vierge Marie qui guide sa main. Elle est contente qu’il lui achète des tableaux parce qu’elle a besoin d’argent pour préparer son mariage. Elle a un jour croisé un cavalier et depuis, elle sait qu’il va venir la chercher pour l’épouser. Il faut donc qu’elle achète tout le nécessaire pour constituer son trousseau.
Parfois, elle se lasse de la relation avec le marchand. Elle n’est pas intéressée par les expositions qu’il lui propose.
« SÉRAPHINE : D'l'argent ! Ah ça d'l'argent, vous m'en donnez, et j'en ai maintenant ! (Elle désigne la Vierge.) Mais j'suis pas sûre qu'ça lui plaise beaucoup (Malicieuse), et p'is elle aime pas trop ça qu'on m'dérange...
WILHELM (Décontenancé) : Je comprends parfaitement Séraphine, mais il faut tout de même que vous vous en remettiez à l'évidence : j'ai eu un coup de foudre pour votre peinture et j'ai décidé de m'investir dans la promotion de votre œuvre. Et comme je suis un marchand d'art réputé et respecté à travers toute l'Europe, je vais faire entrer vos tableaux parmi les collections les plus prestigieuses des musées. C'est une grande chance pour vous...
SÉRAPHINE : Ça change rien tout ça. Moi j'ai p'us envie d'faire d'l'argent avec mes tableaux. (Elle désigne de nouveau la Vierge.) C'est elle qui décide, et ça lui plaît pas cette histoire. V'là, et p'is c'est tout. »

Séraphine s’enfonce de plus en plus dans la maladie mentale et un internement mettra fin à sa période de création picturale. Elle a peint 114 toiles entre 1912 et 1932. Elle restera à l’asile jusqu’à sa mort en 1942.

Parallèlement, nous voyons aussi les drames vécus par le marchand d’art. D’origine allemande, il est expulsé de France en 1914. Sa collection est dispersée.
« Moi qui avais toujours considéré la France comme ma seconde patrie, voilà que j'étais perçu comme un ennemi au pays des droits de l'Homme. Un courrier de ma sœur restée à Paris m'apprenait que mes biens, avaient été saisis. Elle n'avait rien pu faire pour s'opposer. L'huissier avait été intraitable. Mes tableaux avaient été arrachés des murs sans aucun soin, puis jetés dans un camion où on les avait entassés avec des carcasses de viandes saisies chez un boucher.
En l'espace d'une heure mes 12 Picasso, 22 Braque, mes Douanier Rousseau, les œuvres de Marie Laurencin et les peintures de Séraphine, tous mes tableaux que j'avais choisis avec soin, aimés comme mes propres enfants, tous avaient été bradés aux enchères à l'hôtel Drouot et livrés aux vautours. »

Il erre en Allemagne avec Helmut, son compagnon mais son pacifisme, son homosexualité, son goût pour « l‘art décadent » sont incompatibles avec la montée du nazisme et font de lui un paria.
Il revient en France en 1924, recommence à acheter des œuvres mais quinze ans plus tard la Seconde Guerre mondiale provoque à nouveau le pillage de son appartement et de sa nouvelle collection. Lui parvient à se réfugier dans le Gers et mourra à Paris en 1947.

Outre cette confrontation de deux destins à la fois créatifs et dramatiques, le livre comprend un premier texte, Miroir de la folie, où l’auteur en une vingtaine de pages présente la genèse de son projet, ses motivations et les difficultés de sa réalisation.

Des photographies de Wilhem et de Séraphine, des reproduction en couleur d’œuvres et d’extraits de la correspondance de la peintre accompagnent les deux textes et participent aussi à la qualité de ce livre tout à fait passionnant. 

Ma Séraphine est une création pour le Festival Off d'Avignon 2023, dans une mise en scène de Josiane Pinson, avec Marie Bénédicte Roy dans le rôle de Séraphine et Laurent Charpentier dans celui de Wilhelm Uhde. (Espace Roseau Teinturiers, jusqu’au 29 juillet).

Serge Cabrol 
(10/07/23)      



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Théâtre







Patrice TRIGANO, Ma Séraphine
Maurice Nadeau

(Juin 2023)
122 pages - 18














Patrice Trigano,

né en 1947 à Paris,
est expert en tableaux, collectionneur, galeriste
et écrivain.



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Lien vers le Théâtre :
Espace
Roseau Teinturiers