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Daniel ARSAND

Un certain mois d'avril à Adana


Adana, ville de Cilicie en Turquie. Avril 1909. Les Turcs et les Arméniens s'opposent mais où se situent les différences : "Le trottinement d'une bête abolit la vision, ou l'en détourna. De même qu'un chuintement dans les feuillages, une brise, un oiseau. L'animal invisible est plus qu'un animal - un univers qui chuchote ses mystères. Mais qui peut les interpréter ? Hovhannès découvrit un ru, y but son eau amère. On aurait pu prendre cette haute carcasse virile qu'était l'apprenti charpentier pour celle d'Isfandiar. Dans la nuit, qui est turc, qui est arménien, qui est qui ? Il but, il but, puis pissa sur l'obscurité à ses pieds."
Daniel Arsand nous conduit au cœur de cette ville quelques jours avant les massacres pour y découvrir les habitants dans leur vie quotidienne.

L'ancien royaume arménien était aboli depuis près de cinq siècles. L'Empire ottoman agonisait selon certains qui affirmaient : "Les Turcs, et en particulier les membres du parti Union et Progrès, qui s'imposait, qui réduisait peu à peu le sultan à un fantoche, en affirmant donc que les Turcs haïssaient les chrétiens les accusaient de vouloir reconquérir leur puissance d'autrefois."

Ce roman présente différents parcours de vie. Les chapitres très courts passent d'un personnage à un autre, d'une famille à une autre. Les vies se croisent et s'entrecroisent comme dans tous les lieux où différentes communautés cohabitent. Peu à peu, nous sentons, comme les personnages, que la haine monte et va éclater au grand jour dans un massacre prévisible mais auquel l'on ne veut pas croire tant l'on pressent qu'il sera horrible. Diran Mélikian le poète, Atom Papazian l'orfèvre, Vahan Papazian le neveu qui revient de Constantinople chargé d'un lourd secret, Yessayi Zénopian le médecin qui va brutalement changer le cours de sa vie, Toros Véramian, l'avocat… nous permettent de mieux saisir les perceptions individuelles de chacun, leurs analyses de la situation qui se prépare et avec eux d'entrevoir les rivalités politiques et de pouvoir. Parfois le conflit naît de rumeurs, parfois de faits réels comme un viol, parfois de deux jeunes qui s'aiment mais le jeune homme est Turc et la jeune fille Arménienne, une honte pour les deux familles.

L'explosion de la haine larvée commence par petites touches comme un volcan qui gronde et qui lance des gerbes de feu avant le ravage final. L'inquiétude monte et les phrases très courtes de Daniel Arsand claquent comme les coups de pistolet des premiers combats.

L'amitié forte résiste aussi malgré les raisons de se haïr et les solidarités vont émerger au milieu des atrocités des massacres : L'officier de gendarmerie de Nadjarli, Toplama Oghlou, sauva la vie de cent trente-cinq saisonniers en les cachant dans sa vaste demeure. Son père parla en arménien à un Arménien. Façon de lui prouver son respect. L'officier distribua à ses protégés des figues sèches, des jarres de lait de brebis, de la viande boucanée. Il se réjouit de les voir dévorer et boire. À l'aube il demanda à ses fils d'accomplir l'impossible pour que ces hommes soient encore vivants demain, après-demain et au-delà. Ses fils promirent et tinrent parole.
L'instinct de vie émerge malgré l'horreur.

La construction du roman par éclats qui passent d'un personnage à l'autre, d'une famille à l'autre, l'écriture poétique par moments, elliptique et saccadée à d'autres, créent une très belle harmonie pour rendre toutes les émotions, de l'espoir à la crainte, de la peur à la terreur pour revivre ce moment terrible de l'histoire turque et arménienne que certains auraient aimé pouvoir gommer pour ne pas avoir à affronter la honte de ce qu'ils ont osé faire.

Un moment très fort qui ne peut laisser le lecteur indifférent. L'écriture fluide nous porte jusqu'au terme de ce texte que nous ne pouvons lâcher une fois commencé.

Brigitte Aubonnet 
(29/08/11)    



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Lectures









Editions Flammarion

384 pages - 20 €



Libretto

Mars 2015, 10 €



Daniel Arsand


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