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Patrice DELBOURG


Faire Charlemagne



On se souvient peut-être – mais si on l’a oublié, c’est tant mieux – du roman Toute la noirceur du monde de Pierre Mérot (Flammarion, 2013). Un mauvais roman, à l’écriture sans imagination, dont le personnage principal était un professeur de lycée qui n’en pouvait plus de son métier, adhérait à un parti d’extrême droite et poussait un de ses élèves à commettre un massacre. Le personnage principal de Faire Charlemagne est lui aussi un prof qui n’en peut plus, dont l’enseignement conduira à un drame dans sa classe, mais Patrice Delbourg déploie dans le roman son talent d’écriture, et ça change tout.
 
Antonin Chapuisat enseigne les Lettres dans un grand lycée parisien. Il est en fin de carrière, célibataire, alcoolique, malade. Il est désespéré, sans doute, en tous cas au-delà du désenchantement. Ses élèves de Seconde et Première ne s’intéressent pas à la littérature, le chahutent. Mais le vieux prof, plutôt que de se laisser abattre, choisit de n’enseigner que ce qui lui plaît, fait fi des auteurs du programme, et pérore sans fin, devant un public ignare, sur Céline, Huysmans, Drieu ou Béraud. Il traîne encore sur sa thèse – à son âge ! – sur ce dernier, cet Henri Béraud passé de la gauche à la plus parfaite ignominie en publiant dans Gringoire durant la guerre. Les parents d’élèves râlent, le proviseur en rajoute, mais le vieux prof garde le cap de sa désobéissance.
 
Faire Charlemagne – titre qui renvoie à une expression presque oubliée, et qui signifie quitter la table de jeu alors que l’on est vainqueur, sans donner la possibilité à l’adversaire de se refaire – est moins le portrait d’un prof en déchéance que celui d’un homme vieilli qui n’a jamais quitté son quartier, qui n’est jamais sorti de sa coquille, qui fuit les relations, quelles qu’elles soient. Chapuisat est veuf d’une vie qu’il n’a pas vécue, et même jamais envisagée. Ce qu’il aime, c’est la forme, le style. Oubliant que sans fond, sans histoire, le style est peu de chose… Sa vie « stylée » est vide, il n’est même pas en colère, c’est autre chose. Il trouve dans l’ignorance et la désinvolture de ses classes bigarrées, et des parents d’élèves, un motif de racisme, mais c’est une beurette délurée accueillie comme un dernier espoir, installée dans son appartement, qui clôt l’aventure de sa petite vie.
 
Ce roman est d’un pessimisme terrifiant, où le style rachète tout. Que l’on en juge :
 
« Il piétinait à survivre. Haïssait cette tristesse insondable portée sur lui-même. Divorcé de toute espérance, il vaguait dans le morne. Chancelant contre la pierre d’un bajoyer, couleur de mer en colère, ses yeux n’étaient plus qu’une fente. A la devanture d’une marchande de couronnes mortuaires, il essuyait une nouvelle crise de lipothymie entre givre et chrysanthèmes. Il s’adossait contre une loggia moutonnée de géraniums, il exhibait les oignons de ses chaussettes et les coutures fatiguées de son unique veste de tweed pour un dernier numéro de claquettes. » (p.91)

Christine Bini 
(29/08/16)    
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Le Cherche Midi

(Août 2016)
256 pages - 17,50





Patrice Delbourg,
né en 1949, poète, romancier, chroniqueur, animateur d'ateliers d'écriture, a publié une trentaine d'ouvrages.


Visiter son site :
www.patricedelbourg.net


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