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Mathias ÉNARD

Boussole


« Face à la violence, nous avions plus que jamais besoin de nous défaire de cette idée absurde de l'altérité absolue de l'Islam et d'admettre non seulement la terrifiante violence du colonialisme, mais aussi tout ce que l'Europe devait à l’Orient – l'impossibilité de les séparer l'un l'autre, la nécessité de changer de perspective. Il fallait trouver [...] une nouvelle vision qui inclue l'autre en soi. Des deux côtés. »

Du premier tome de À la recherche du temps perdu, un critique, dont la postérité a heureusement oublié le nom, disait, à peu près, que c'était l'histoire de quelqu'un qui n'arrivait pas à trouver le sommeil et nous donnait envie de dormir. Si Boussole de Mathias Énard nous raconte aussi l'histoire d’une insomnie, celle du narrateur musicologue Franz Ritter, contrairement à ce qu'affirmait péremptoirement ce triste critique, à l'instar du narrateur de la Recherche ou de Shéhérazade, sa nuit blanche va non seulement nous tenir éveillés du premier chapitre (11h20) jusqu'au dernier (6h00) mais aussi nous émerveiller, provoquant, comme le petit Marcel avec les projections de sa lanterne magique, un foisonnement effarant de souvenirs musicaux, livresques, de déambulations lointaines et d’amours obsédantes.

Ah encore écouter le cœur déchiré de celui qui renonce à l’être aimé dans le Voyage d'Hiver de Schubert ! Ah voir intactes les ruines de Palmyre, au petit matin, dans un présent non dévasté ! S'oublier dans la lancinante musique d'Arvo Pärt ou le chant envoûtant du chanteur kurde Shahram Nazeri. Siroter encore un petit verre de Grüner veltliner en se promenant dans Vienne, la porte de l’Orient. Encore voir Sarah nue dans Téhéran désert, encore frissonner à Hainfeld, le château de Carmilla, la première vampire, et du premier traducteur des Mille et une nuits. Comment ne pas être fasciné par l’Orient, le grand Autre et l'Autre Soi, qui hante notre culture, nos rêves et nos souvenirs des pyramides ou lamaseries, en passant par la poésie de Hafez et la désespérance de Sadegh Hedayat.

« Mardrus traduit en mer les milliers de feuillets des Mille et une nuits ; il a grandi au Caire, étudié la médecine à Beyrouth, l'arabe est pour ainsi dire sa langue maternelle [...] La redécouverte des Nuits par la traduction de Mardrus provoque une vague d'adaptations, d'imitations, de prolongations du chef-d’œuvre, comme cinquante ans plus tôt, Les Orientales de Hugo, les poèmes de Rückert ou Le divan de Goethe. Cette fois-ci on pense que c’est l’Orient lui-même qui insuffle directement sa force, son érotisme, sa puissance poétique dans l'art du tournant du siècle, on aime la sensualité, la violence, le plaisir, les aventures, les monstres et les génies, on les copie, on les commente, les multiplie. »

Où se situe la culture occidentale ? Le Danube n’est-il pas le fleuve qui relie le catholicisme à l'Islam ? Et du château de Joseph von Hammer-Purgstall, du cœur de la Styrie, ne s’élèvent-il pas les Kindertotenlieder de Mahler inspirés de la poésie de Hafez ?
Sarah, l'orientaliste lumineuse, l’amour unique du narrateur, qui emporte au bout du monde, à l’Orient de l’Orient, son existentiel chagrin, n'est-elle pas le symbole même de l'Orient inaccessible et mystérieux dont nous avons tous rêvé, encouragés par tant d'écrivains, de poètes, de musiciens, de voyageurs, d’explorateurs et de fumeurs d’opium ?

« Il était extraordinaire, en arpentant les pages du Journal de Constantinople, Écho de l’Orient, à la bibliothèque, de se rendre compte à quel point la ville avait de tout temps attiré […] tout ce que l'Europe comptait de peintres, de musiciens, d'hommes de lettres et d'aventuriers […] Découvrir que, depuis Michel-Ange et Vinci, tous avaient rêvé du Bosphore était absolument merveilleux. »
Est-ce l’Orient ou Sarah qui tient Franz, qui nous tient plus qu'éveillés, désirants. Cette soif d'Orient, ce désir inextinguible de l'autre qui nous ferait bien échanger nos boussoles sages et frileuses qui toujours indiquent le Nord contre celle de Beethoven, une boussole de "farces et attrapes", toujours pointée vers l'Est. C'est cette boussole que nous tend Mathias Énard en espérant ainsi, même si l'espèce humaine ne fait pas de son mieux ces temps-ci, que l'intelligence triomphe de l'obscurantisme.

« L'Europe a sapé l'Antiquité sous les Syriens, les Irakiens, les Égyptiens ; nos glorieuses nations se sont approprié l'universel par leur monopole de la science et de l’archéologie, dépossédant avec ce pillage les populations colonisées d'un passé qui, du coup, est facilement vécu comme allogène : les démolisseurs écervelés islamistes manient d'autant plus facilement la pelleteuse dans les cités antiques qu'ils allient leur profonde bêtise inculte au sentiment plus ou moins diffus que ce patrimoine et une étrange émanation rétroactive de la puissance étrangère. »

Puisse ce livre retisser les liens qui assemblent Occident et Orient dans une même tapisserie.

Sylvie Lansade 
(05/11/15)    



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Actes Sud

(Août 2015)
400 pages - 21,80 €

Prix Goncourt 2015


Portrait © Mélania Avanzato
Mathias Énard,
né en 1972, a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone. Il a publié une dizaine de livres et obtenu plusieurs prix dont le Prix Décembre, le Prix du Livre Inter, le Prix Goncourt des lycéens et le Prix Goncourt 2015.



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