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Philippe LACOCHE

Au fil de Creil


Neuf nouvelles ayant pour décor une ville située à la frontière de l'Île de France et de la Picardie, au bord de l'Oise.
On retrouve ici les ingrédients habituels de Philippe Lacoche : les femmes, la musique et les gens simples.

Des femmes, il y en a beaucoup : Roberte, septuagénaire sensuelle et coquine, ancienne maîtresse de Victor Bruges, hussard élégant et écrivain mythique, qui entreprend un jeune écrivain venu au salon du livre local ou Brigitte/Fatima qui fit basculer le destin du "maître" (Roberte ou la mémoire du corps) ; Une jeune brunette, danseuse dans un cabaret parisien qui, pour séduire un amant Afghan exigeant sur la fermeté des seins, vient chez un étrange ébéniste creillois pour se faire fabriquer un soutien-gorge en bois et manque de ravager tout un quartier (Prunelle, brune incendiaire) ; Odile, belle prisonnière de son corps et de son entretien, embringuée dans une relation adultérine sordide et une passante, lassée d'attendre son magistrat d'époux surmené, qui prend plaisir à s'exposer aux vents fripons pour soulever ses jupes légères et attirer les amants potentiels (Une jolie Creilloise) ; Une belle rousse qui enflamme un pizzaiolo solitaire à peine entre-aperçu, sans même s'en rendre compte (La lionne d'automne) ; Henriette, cette grosse et vieille cheftaine de la confrérie de la "tarte à clou" ancrée dans l'histoire locale qui cache une bien lourde culpabilité (La confrérie de la tarte à clou) ; Une ancienne starlette de cinéma devenue dentiste, que ses photos en pin-up déshabillée dans les magazine rattrapent des années après (Catherine Nouvelles). Parfois celles-ci se confient, à d'autres, elles sont habillées par les mots et les désirs des hommes...

La musique, rock bien évidemment, est la raison de vivre de ce guitariste d'un jeune groupe massacré par un critique lors de ses débuts qui paiera bien cher son article (Délicieuses ordures), joue un rôle tragique dans la vie d'Henriette de la tarte au clou, quand un air des Stones s'impose sur "La lionne d'automne".
Autres thèmes récurrents chez l'auteur : la fréquentation des bars, lieux de prédilection d'un bon nombre des personnages masculins qui y traînent jusqu'à s'y perdre et la pratique de la pêche avec une très forte présence du fleuve dans tout le recueil.

L'ancrage dans la société d'aujourd'hui avec ses pathologies est particulièrement accentué dans l'histoire de ce duo de pieds nickelés broyés par le monde de l'entreprise, qui projettent sans y parvenir, d'enlever le polytechnicien et généticien humaniste Albert Jacquard, pour régler leurs problèmes de fin de mois avec la rançon exigée (L'enlèvement d'Albert Jacquard). A la nouvelle suivante, on retrouve les mêmes, plus tard, licenciés de leur entreprise, qui montent leur petite entreprise de restauration sur des bases très personnelles (La lionne d'automne). Il y a aussi la magistrale figure de Roland, ce vieux communiste, qui dans sa maison de retraite joue les insoumis (Le fibrome d'Aigreline Faucre).

Mais quand on y regarde mieux, chacun de ces micro-récits, par le biais d'une situation anodine ou d'un personnage périphérique – comme la septuagénaire à l'Audi dans La lionne d'automne quand elle lâche ses vingt mille euros sans frémir ou le magistrat qui règle les affaires de naturalisation dans La belle Creilloise – génère son lot de réflexions cinglantes ou moqueuses à l'adresse de cette société libérale qui vide les têtes, marche à l'envers et rejette à ses marges les siens.
Ici, tous les personnages sont décalés, souvent rêveurs ou idéalistes, cherchant refuge face à la grossièreté et à la brutalité d'un quotidien sans saveur, dans la chaleur des corps, de l'alcool ou de l'amitié. Tous empruntent, sans presque s'en apercevoir, des chemins incongrus.

Ces neuf nouvelles qui ne craignent ni l'usage de la sensualité et de l'érotisme, ni la tendresse que l'auteur prend plaisir à laisser s'installer, sont brillantes et pleines d'émotion. L'humour peut y être ravageur et l'ensemble, passablement déjanté, dégage un parfum de légèreté, a des allures de pochades aptes à provoquer le sourire. Mais en arrière-plan, derrière le rire et la fantaisie, le ton peut se faire grinçant et cacher une critique feutrée mais constante de ces temps d'hygiénisme, de libéralisme fou, de bien-pensance intellectuelle et de consommation, auquel Philippe Lacoche semblerait bien préférer l'air d'antan. On sent comme un relent de nostalgie dans ces manifestations d'admiration pour les Hussards et les auteurs comme Marcel Aymé, Jacques Perret, entre autres, qu'il connaît sur le bout des doigts, comme un vieil attachement non démenti à la lutte de classes et à sa jeunesse.

Avec ses "maîtres", Philippe Lacoche partage une rigueur de construction sans faille, une élégance d'écriture peu courante et une légèreté de principe qui fait la nique au désespoir.
De belles nouvelles à se mettre sous la dent par pur plaisir.

Dominique Baillon-Lalande 
(02/02/13)    



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Le Castor Astral

(Novembre 2012)
120 pages - 12










Photo  Arnaud Plancq
Philippe Lacoche

né en 1956 dans l'Aisne, écrivain, journaliste et parolier, Prix Populiste 2000, a déjà publié une quinzaine de livres.











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