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Jérémy BOUQUIN


Enfants de La Meute



Jérémy Bouquin n’hésite pas à faire couler le sang, on en a déjà parlé ici en présentant un de ses précédents romans, Une femme de ménage. Mais cette fois-ci l’humour et le fantastique ne sont plus de mise, on est dans la réalité brute, l’univers de la grande délinquance et des trafics où la raison des armes est toujours la plus forte. Ce roman est noir, très noir, noir serré, avec très peu de sucre. Le petit bout de sucre s’appelle Yannis, un gamin de huit ans qui se retrouve au cœur d’une tempête dont il ne peut comprendre ni les causes ni les effets. Autour de lui, le cyclone va se déchaîner…

Quand s’ouvre le roman, Yannis est dans la voiture de Gary en route pour la montagne. Ce pourrait être une belle histoire bucolique mais l’heure n’est pas à la légèreté. Joe, le père de Yannis, un parrain de la drogue, est en prison pour une longue peine et aujourd’hui est la date prévue pour son évasion. Joe a demandé à Gary de mettre son fils à l’abri, au vert, loin des cités, pendant qu’il s’arrache de la centrale et disparaît dans la nature. Quand les choses seront calmées, il reverra son fils.

Gary n’a pas eu à réfléchir longtemps pour trouver une destination bien isolée : la cabane de son grand-père, au fin fond des forêts du Jura où sa mère les conduisait, son frère et lui, pendant les vacances jusqu’à quinze ou seize ans.
« Je pensais ne jamais revenir là. "Le trou du cul du monde" comme disait maman. »
Le village s’appelle La Meute. Une vingtaine de maisons avec une église et une petite épicerie. Le grand-père habite hors du village, près d’une mare, au milieu des bois…

La première partie du roman nous fait découvrir la cabane et son occupant, dans un aussi triste état l’une que l’autre. La cabane, « on croirait une ruine, les murs sont couverts de planches, elles-mêmes couvertes de nouvelles planches, impossible de savoir comment l'ensemble peut tenir. La toiture est de travers, les poutres sont vermoulues.
Un coup de vent, une tempête et tout s'écroulerait comme un château de cartes. »
Avec le chien – « un bâtard entre le berger allemand et le doberman » –, la mare, la barque, on a un beau décor de film.
Le grand-père est tout aussi défraîchi, un vieil ermite alcoolo, raciste et facho, installé là depuis des décennies.
« Les années 1970, l'immigration massive, les boat-people, les pieds-noirs, le vieux n'en voulait pas.
Il est venu dans le Jura pour oublier ce monde de merde. Un délire au début, partir avec ma grand-mère et sa fille. Genre : fuir l'humanité, la racaille.
Il voulait être berger.
La dope, l'alcool, le retour à la nature. Élever ses chèvres, ses moutons, vivre en autarcie... il a embarqué tout le monde dans son trip.
À force de se défoncer la gueule à tout et rien, il a perdu la boule.
Sa femme et puis ma mère, elles se sont barrées. »
Et il est resté seul, avec son chien. Il n’a plus revu personne, ni sa femme, ni sa fille, ni ses petits-enfants depuis plus de quinze ans.
La première partie, c’est ce retour sur le passé. L’enfance de Gary, ses relations avec sa mère, la rencontre avec Joe… Mais c’est aussi les retrouvailles (difficiles) entre Gary et le grand-père et l’étonnante empathie qui se noue entre « papy » et Yannis.

Mais depuis la première page, Gary pianote sur son smartphone pour trouver du réseau et avoir des nouvelles. Le temps passe, l’évasion devrait être terminée, mais toujours pas d’infos.
Et puis, d’un seul coup, le portable crache une volée de messages plus catastrophiques les uns que les autres. L’opération est un fiasco et un vrai méchant, un chien fou et enragé, s’est lancé sur leurs traces pour récupérer Yannis…
La deuxième partie, c’est la guerre. Il faut se méfier des nouvelles technologies. Même dans "le trou du cul du monde", on peut être trahi par son portable si on oublie un instant les précautions élémentaires.
On a changé de narrateur, le « je » est maintenant celui du chasseur, impitoyable et déterminé, un « je » qui réserve quelques surprises au lecteur.
La tempête se déchaine, dans tous les sens du terme et la chasse à l’enfant se déroule dans une atmosphère d’apocalypse.
« Une sacrée saucée. Pas de répit. La tempête. Les troncs dansent, les coups de tonnerre claquent de plus en plus fort. Impossible d'y voir à plus de cent mètres. […]
La route est quasiment impraticable, la pluie dégueule le long des gorges, de légères coulées de boue se déversent de la falaise.
Des branches jonchent l'asphalte, je roule au pas. Je tourne un moment, pour me rapprocher le plus possible du haut de la montagne. Des rafales de pluie, de grêle viennent fouetter la carrosserie. »

Jérémy Bouquin ne fait pas dans la demi-démesure, il engendre le bruit et la fureur, il est sans pitié pour ses personnages et ses lecteurs. Mais il y a, derrière toute cette violence, une description par touches aussi expressives qu’efficaces de tous les protagonistes et des relations qui les unissent dans l’amour ou la haine, l’attirance ou le ressentiment. On en sort aussi éprouvé que les personnages (ou presque)… N’oubliez pas de préparer une boisson chaude ou un petit remontant pour accompagner votre lecture !

Serge Cabrol 
(03/11/17)    



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Noir & polar









Rouergue Noir

(Novembre 2017)
176 pages - 18










Jérémy Bouquin,
né en 1975, autodidacte, vidéaste, réalisateur de courts et moyens-métrages, scénariste sur la Bd polar “Le Privé” et animateur radio, est l’auteur de nombreux romans et nouvelles..



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de Jérémy Bouquin :
Une femme de ménage