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Alice MOINE

Femme de dos


Le roman débute par une scène fascinante et brutale : « Le goéland tournoyait au-dessus des rochers à la recherche de son déjeuner. De son œil perçant, il avisa quelque chose qui émergeait du maquis et piqua droit dessus. Avant d’attaquer, il hésita pourtant. La forme était humaine [...] Des vêtements déchirés jaillissait un bout de chair. L’odeur du sang séché affola ses sens. [...] L’attaque fut brève, trois coups plantés dans la jambe aussi raide qu’un tronc. Le goût du sang l’enivra et il récidiva jusqu’à ce que la jeune fille se redresse enfin, menaçant d’une pierre son manteau argenté. Dans un cri terrifiant, l’oiseau prit son envol loin de la furie, cheveux courts, teint livide et membres ensanglantés, à qui sans le savoir il venait de redonner vie. » La proie s’appelle Jeannette et c’est l’héroïne du livre.

Le scénario se construit sur l’entrelacs de deux temporalités.
Celle de l’adolescence du personnage marquée par le tournage du film Les Innocents d’André Téchiné tourné dans sa maison familiale, par la découverte de l’amour avec Tristan le photographe de plateau et par l’accident en fin de tournage où elle faillit perdre la vie.
Celle, vingt-huit ans plus tard, de Jane ou Mademoiselle H qui a conservé du drame une légère claudication et une absence totale de souvenirs des faits due au choc traumatique. Entre-temps elle n’a plus revu ni Tristan, dont seule une photo qu’il avait prise d’elle marchant de dos sur une digue lui confirme qu’il a vraiment existé, ni la maison du bord de mer, ni sa mère. C’est maintenant une directrice de casting parisienne reconnue pour la fiabilité de son instinct et la pertinence de son regard qui lui valent dans le milieu professionnel le surnom de "l’Œil". Experte en casting sauvage, elle traque dans la rue, un centre commercial ou  la sortie du métro, l’inconnu(e) qui correspond au cahier des charges qu’on lui a fourni. « Depuis toujours, elle avait la faculté de projeter sur un visage les potentiels d’un passé ou les prémisses d’un avenir. Quand l’un d’entre eux sortait du lot, elle s’efforçait de balayer tous les accessoires et particulièrement l’habit, traîtresse enveloppe. [...] Celle qu’un jour un célèbre producteur avait surnommé l’Œil analysait les dérapages et regardait au travers. » Elle a monté son entreprise et se donne toute à son métier jusqu’à s’aménager un loft au-dessus de ses bureaux pour être totalement disponible. Nicolas la seconde avec complicité et des stagiaires dont il a régulièrement la responsabilité viennent compléter l’équipe.

Dans la deuxième scène un producteur célèbre et ami lui confie la recherche d’une "perle rare" pour  le premier rôle de La Femme de dos de Telo Ruedigger, un photographe d'art mondialement célèbre pour ses provocations et dont personne ne connaît le visage. Les œuvres de l'artiste dégagent un grand pouvoir émotionnel et bouleversent particulièrement la casteuse qui croit voir dans l'un des clichés du dossier comme un écho à celui que Tristan à pris d’elle autrefois.
 
C’est alors que Souad, la fidèle employée de maison, qui après avoir élevé la petite Jeannette s’occupe maintenant de la mère, l’informe au téléphone que celle-ci a été victime d’un AVC, qu’elle est en soins intensifs et que l’hôpital réclame d’urgence sa présence. Après quelques hésitations en raison du peu de proximité affective entre la fille et la mère, Jane cède à la pression de Souad et s’organise un aller-retour à Toulon.
Mais c’est une Magda en coma profond qu’elle retrouve et le séjour forcé se prolonge. Le personnel soignant la pousse à parler et toucher la malade pour la stimuler car aussi infime soit-elle la chance que la femme dans le coma l’entende et se réveille ne peut être exclue. Alors, après lui avoir fait sans entrain la lecture, Jane lui parle de son travail, d’elle, de ces lettres d’amour de Tristan qu’elle a découvertes dans la maison, de ces pans de passé qui restent enfouis et des souvenirs qui affluent mais qu’elle ne parvient pas à rassembler de façon cohérente. C’est la première fois que Jane parle librement à Magda. La vieille guerrière finira-t-elle par rouvrir les yeux et reprendre sa vie trépidante ?

Pas question cependant pour la casteuse d’abandonner la quête du visage nouveau et différent attendu par Telo. Le temps presse et déjà le producteur s’impatiente. Elle ratisse consciencieusement la ville de Toulon et ses environs. C’est grâce à une panne au péage de l’autoroute qu’elle croise Charline, une employée qu’elle s’imagine pouvoir être cette "perle rare" incarnant La femme de dos. Elle lie connaissance, obtient son adresse, tente de l’apprivoiser mais devine vite que l’acceptation enthousiaste qu’elle obtient d’habitude lorsqu’elle propose un rôle n’est cette fois pas gagnée d’avance. La toute jeune femme, plus pragmatique que rêveuse, reste méfiante et n’a pas les mains libres. Elle veille au quotidien sur une mère brisée par son patron et dépressive. Jane persuadée qu’elle a trouvé avec elle la candidate idéale, s’obstine. Elle alterne séduction et propos rassurants pour que Charline accepte de tenir le rôle proposé, seule occasion pour la casteuse de rencontrer ce Telo qui pourrait contre toute vraisemblance être cet amour de jeunesse perdu et enfin retrouvé.

Mais qui cherche à effrayer Jane avec des messages malveillants bombés sur les murs d’enceinte de la propriété ? Quelle est cette présence qui semble la surveiller ?  Pourquoi ? Qui est ce nageur qui traverse la baie chaque jour comme le faisait Tristan ?    


Alice Moine, chef monteuse pour la publicité et le cinéma, choisit d'installer son intrigue au cœur de cet univers professionnel dont elle connaît de près tous les rouages. Outre l’ancrage dans le réel que cela donne au roman, c’est pour le lecteur peu au fait des coulisses de l’élaboration d’un film riche de renseignements. Cela s’illustre aussi par le caractère très cinématographique des scènes et de leur enchaînement, par des dialogues parfaitement maîtrisés et des descriptions très visuelles. Les références culturelles contemporaines émaillent le roman et en arrière-plan c’est ici l’image, la photo et les apparences que l’auteur questionne. 

L’amour est aussi au rendez-vous. Le manque d’amour maternel, celui de la magnifique et généreuse Souad à laquelle le lecteur s’attache et sur qui il aimerait en savoir plus, et surtout ce lumineux amour de jeunesse avec Tristan qui en disparaissant de façon brutale et non expliquée a laissé dans le cœur de l’héroïne un éclat de verre. Enfin, en clin d’œil au cinéma peut-être, le surprenant happy-end amoureux que l’auteur nous concocte ajoute au récit comme un goût de romance. 

Mais derrière cet aspect sentimental, ce livre truffé de mystères et de rebondissements  avec un mort, un obsédé sexuel et quelques trafics assez médiocres, s’apparente surtout à un polar habilement mené qui se plaît à égarer son lecteur sur des fausse pistes et entretient le suspense jusqu’aux dernières pages.
 
Une discrète critique de notre société, amenée de façon indirecte par la suggestion plus que par la démonstration, vient parfois se glisser dans ce récit porté par une écriture simple et vive.
Jane entre force et fragilité est d’une émouvante ambiguïté et le personnage de la jeune Charline qui lui fait écho, combative et plus maline qu’elle ne le paraît de prime abord, s’étoffe au fil du roman. Si les rôles masculins comme le producteur imbu de lui-même, le médecin, le notable de province malsain ou l’assistant dandy accro à la consommation qui amène sa touche de drôlerie sont plus caricaturaux, ils n’en jouent pas moins fort correctement leurs rôles de faire valoir ou de diversion, enrichissent le scénario et contribuent au dynamisme de l’ensemble.

Un roman efficace où la tension, l’émotion et le plaisir sont au rendez-vous.

Dominique Baillon-Lalande 
(28/05/18)    



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Lectures







Serge Safran

(Février 2018)
352 pages - 19,90

















Alice Moine,
née à Toulon en 1971,
est chef monteuse pour la publicité et le cinéma.
Femme de dos
est son deuxième livre.






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le précédent livre
d'Alice Moine :

Faits d'hiver