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Sylvain TESSON


La panthère des neiges


Le dernier livre de Sylvain Tesson offre dans une langue superbe à la fois le récit d’une de ces aventures de l’extrême dont l’auteur est coutumier, une célébration de la beauté sauvage et une méditation aux éclats tranchants comme un poignard, qui font parfois penser à la noirceur étincelante d’un Cioran.

Aventure de l’extrême, certes, puisqu’il s’agit de suivre le photographe Vincent Munier sur les traces de l’once ou panthère des neiges, que certains croient éteinte, au cœur de l’hiver tibétain, par des températures de -25°, à des altitudes voisines de 5000 mètres. Rien là qui puisse effrayer Sylvain Tesson après son séjour au bord du lac Baïkal dans le froid de Sibérie, mais cette aventure-là lui propose un autre défi : il devra, lui, l’homme de la mobilité, se plier à la discipline de l’affût, seul moyen d’apercevoir et de photographier les bêtes, c’est-à-dire demeurer sans bouger pendant des jours entiers sans aucune certitude de voir cet affût récompensé par une vision parfois très fugitive. Il s’agit d’apprendre la vertu de patience et de comprendre que, lorsque nous nous croyons seuls au sein d’un désert, les bêtes sont là, qui nous observent sans que nous les soupçonnions : « J’ai beaucoup circulé, j’ai été observé et je n’en savais rien, écrit l’auteur ; c’était mon nouveau psaume (…) Il résumait ma vie. Désormais je saurais que nous déambulions parmi des yeux ouverts dans des visages invisibles. Je m’acquittais de mon ancienne indifférence par le double exercice de l’attention et de la patience. Appelons cela l’amour. »

Cet amour attentif accordé aux présences animales, qui est aussi celui de Munier, va s’adresser à toutes les bêtes rencontrées au cours de l’expédition, qu’il s’agisse du loup, des niverolles ou du yack laineux et massif, « vaisseau du temps arrêté », semblable à lui-même depuis la Préhistoire. Elles sont autant d’étapes vers « l’Apparition », on a envie de dire l’épiphanie, tant elle semble empreinte d’un mysticisme quasi borgésien, de la souveraine des lieux, la panthère tant recherchée. Elle n’intervient que dans la troisième partie du livre, après un long cheminement, et chacune de ces « épiphanies » - il y en aura quatre - fait l’objet d’un chapitre émerveillé : « Ce fut une apparition religieuse. Aujourd’hui, le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré. Elle levait la tête, humait l’air. Elle portait l’héraldique du paysage tibétain. Son pelage, marqueterie d’or et de bronze, appartenait au jour, à la nuit, au ciel et à la terre. Elle avait pris les crêtes, les névés, les ombres de la gorge et le cristal du ciel, l’automne des versants et la neige éternelle, les épines des pentes et les buissons d’armoise, le secret des orages et des nuées d’argent, l’or des steppes et le linceul des glaces, l’agonie des mouflons et le sang des chamois. Elle vivait sous la toison du monde. Elle était habillée de représentations. La panthère, esprit des neiges, s’était vêtue avec la terre. » Et de conclure : « C’était le plus beau jour de ma vie depuis que j’étais mort. (…) J’avais attendu cette vision. Je l’avais reçue. Plus rien ne serait désormais équivalent en ce lieu fécondé par la présence. Ni en mon for intérieur. »

Bien sûr, Sylvain Tesson n’ignore pas combien pareils éblouissements peuvent être rares, et combien leur possibilité même est de toute part menacée par l’omniprésence de l’Homme. Les longues heures d’attente, d’ailleurs, sont propices aux rêveries métaphysiques. Un chapitre antérieur et très curieux évoque l’avant big-bang « une puissance magnifique et monomorphe » « une singularité première » pulsant dans le néant. Vint l’explosion. « Ce fut la rupture. Fin de L’Unicité ! » Les êtres se différencient, se multiplient, se spécialisent, se complexifient à l’infini grâce au moteur de l’Evolution. Ici apparaît un pessimisme radical qui fait songer à Schopenhauer : la Vie ne se perpétue que par le massacre universel, chaque vie particulière exigeant la destruction d’une autre vie pour se perpétuer : « si un Dieu était vraiment à l’origine de ce carnaval, il aurait fallu un tribunal de plus haute instance pour le traduire en justice. Avoir doté les créatures d’un système nerveux était la suprême invention dans l’ordre de la perversité. Elle consacrait la douleur comme principe. Si Dieu existait, il se nommait souffrance. »

La méditation de Sylvain Tesson ne s’appesantit cependant pas trop sur cette perspective vertigineuse. Mais elle insiste en revanche beaucoup sur le privilège monstrueux de l’Homme, qui « porte au plus haut degré la capacité de détruire ce qui n’est pas lui » et qui fait de cette capacité un usage sans mesure. S’il est vrai que « chaque être vivant est un éclat du vitrail originel », ces éclats se raréfient de plus en plus vite. L’auteur a des mots très durs pour les chasseurs. « Pourquoi détruire une bête plus puissante et mieux adaptée que soi ? Le chasseur fait coup double. Il détruit un être et détruit en lui-même le dépit de n’être point aussi viril que le loup et aussi découplé que l’antilope. » Bien sûr, la vie animale est construite sur l’équilibre entre proie et prédateur, mais précisément il s’agit d’un équilibre. Le prédateur ne poursuit pas ses proies jusqu’à leur extinction.

Sylvain Tesson en vient ainsi à citer Aristote et à affirmer avec lui que « chaque animal réalise sa part de vie et de beauté » par-delà le bien et le mal qui sont des notions humaines. Son incursion dans le séjour des panthères a été pour lui « une jouvence », et la vision de la bête, à chaque fois, « une électrocution de plaisir. » Mais tôt ou tard, il faut revenir à « l’épilepsie » de la modernité. A la fin du livre, l’auteur et ses compagnons, revenus en Chine, pénètrent dans une fête foraine dont ils ressortent en hâte, écœurés par « cette haine mondiale de la solitude et du silence. » Les derniers mots sont un adieu aux panthères, sans pathos, mais où l’on sent l’amertume de la   disparition proche. « La Terre avait été un musée sublime. Par malheur, l’homme n’était pas conservateur. »

Sylvie Huguet 
(20/11/19)    



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Gallimard

(Octobre 2019)
176 pages - 18 €













Sylvain Tesson,
né à Paris en 1972, géographe de formation, écrivain et voyageur,
a obtenu le Goncourt
de la Nouvelle 2009,
le Médicis essai 2011,
le Renaudot 2019...

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