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Karine TUIL

Les choses humaines



Le moins que l’on puisse dire du dernier roman de Karine Tuil, c’est qu’il est dans l’air du temps ; un temps nauséabond, où les relations hommes-femmes peuvent se terminer en procès. Les hommes sadisent, les femmes subissent : les nombreuses affaires d’agression sexuelle de ces derniers mois l’ont largement prouvé.

Il fallait en faire un roman. Bien sûr. Il fallait que la littérature s’empare de ce sujet car il est toujours bien que la littérature s’empare d’un sujet. Georges Bataille, cité dans le roman, l’aurait sans doute abordé frontalement, sans narration, visant directement les pulsions de la chair, dont il aurait révélé qu’elles ont plus à voir avec Thanatos qu’avec Eros. L’être qui désire n’est pas un être bon : c’est un être qui veut prendre. Le désir, le désir seul, dénué d’amour, est affaire de pouvoir – c’est le drame du désir et qui le nie fait preuve d’une suspecte naïveté.

Karine Tuil, la romancière que nous connaissons pour son engagement à révéler les dysfonctionnements de la féroce machine qu’est le pouvoir l’aborde de façon narrative, presque journalistique. On suit ici le sort d’un jeune homme et de sa famille, jeune homme confronté au sort d’une jeune fille et de sa propre famille. Entre eux, un viol.

Le roman en montre l’avant et l’après, rien du pendant. De cette façon, le lecteur est à la place exacte des juges et des jurés : il juge le jeune homme à partir de ce que le jeune homme et la jeune fille rapportent. Le lecteur est cet ignorant soumis aux propos des avocats, à la pression sociale et à ses valeurs morales. Le lecteur devient voyeur par procuration, se trouve tel qu’il est lorsqu’on lui rapporte le procès de DSK ou de Weinstein. Soit il accuse, soit il tolère, soit il ne parvient pas à trancher. La justice est logée à la même enseigne puisqu’elle non plus n’a pas été là au moment où le jeune homme et la jeune fille ont eu la relation que l’un estime consentie et l’autre non. Lecteur et justice sont deux imbéciles qui vont pourtant avoir le pouvoir de condamner ou de gracier.

Or qui peut juger le désir ? Espérons que Les choses humaines, sous sa forme simple et romancée, permettra à chacun de réfléchir à la question et, au-delà, de se demander ce qu’est le désir. Espérons que le roman, si inscrit dans l’actualité, ne deviendra pas un coup médiatique, dont les critiques ne souligneront que l’affaire traitée voire chercheront à savoir qui se cache derrière chaque personnage. Si c’est le cas, le roman sera contreproductif. Dans le cas contraire, il sera un livre nécessaire.

Isabelle Rossignol 
(02/10/19)    



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Lectures







Karine  TUIL, Les choses humaines
Gallimard

(Août 2019)
352 pages – 21 €




Karine Tuil
née en 1972, a déjà publié dix romans traduits en plusieurs langues.

Bio-bibliographie sur
www.karinetuil.com


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