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Éloïse

Cohen de Timary



Babylone Underground





Babylone Underground raconte une histoire à première vue complètement loufoque. Pourtant, elle est tirée d’un fait réel. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Je me suis inspirée d’un fait divers qui a eu lieu en 2002, en Angleterre. Un Anglais a monté une arnaque à l’assurance-vie avec sa femme : il s’est fait passer pour mort, a touché l’argent et s’est enfui avec sa femme sous une nouvelle identité pour commencer une autre vie ailleurs. C’est cette idée de se faire passer pour mort afin de repartir de zéro qui m’a inspirée. Mais je me suis totalement détachée du reste de ce fait divers pour la suite du récit – mon personnage hérite en effet d’une identité de femme, ce qui n’est pas le cas de cet Anglais… Tous les personnages de Babylone Underground sont inventés, la plupart des lieux évoqués n’existent pas, les situations racontées sont issues de mon imagination. Mais tout cela a été composé à partir de fragments réels ; car j’avais le souci d’ancrer le livre dans une réalité brute, parfois sauvage. Il y a d’abord ce fait divers qui est mon point de départ, mais il y a aussi tout ce que je raconte sur la condition des transsexuels ou encore sur les réseaux de traite des blanches. Tout cela vient de témoignages que j’ai pu recueillir en Argentine, mais aussi  d’articles, de documentaires. Ça peut paraître étonnant quand on lit le roman, car il y a également une forte présence de l’imaginaire, et à plusieurs reprises l’irruption du merveilleux ou de la magie dans le récit. Mais je tenais justement à cela : mêler une réalité dure, parfois violente, à la poésie et au pouvoir de l’imaginaire. En mêlant réel et imaginaire, je voulais inscrire le récit dans une sorte d’entre-deux qui correspond à ce que vit le narrateur. Il est entre deux mondes : il est officiellement « décédé » mais commence une autre vie sous une nouvelle identité.

Donc vous êtes allée à Buenos Aires ?
Oui, j’ai vécu en Argentine il y a quelques années. Je connais donc un peu le pays, et la ville en particulier. J’ai interviewé un certain nombre de transsexuels là-bas, tous les détails sur leur condition sont donc réels. J’ai commencé à écrire le livre en 2013, lorsque je suis partie faire un voyage d’une année autour du monde. S’il est certain que beaucoup de choses que j’ai vues ou de gens que j’ai rencontrés au cours de cette année ont imprégné mon récit et mon imaginaire, Babylone Underground reste une fiction totalement inventée.

Vous voulez dire que tous ces personnages sont fictifs ?
Oui, totalement. Même s’ils m’ont été inspirés par diverses personnes réelles. Et puis tout ce qui concerne la situation des transsexuels est vrai, je n’ai rien inventé là-dessus. J’avais envie de faire connaître cette situation, souvent violente et difficile, mais sans faire quelque chose de militant ou de documentaire. Des choses très fortes peuvent passer par la fiction.

Les noms des personnages sont vraiment incroyables (Pepita Dollar, Ezra Yankelowitz, Maggy d’Anvers, etc). Comment les avez-vous inventés ?
Tous ces noms se sont en quelque sorte imposés « naturellement ». Ils me sont venus au cours de l’écriture et je savais que c’étaient eux, comme une évidence.

L’histoire fait penser à un conte de fées moderne, une fable. Est-ce voulu ?
Ce n’est pas voulu dans le sens où je ne suis pas partie avec ma fiche bristol en disant « je veux écrire un conte moderne ». Mais il se trouve qu’il y a des éléments qui peuvent rappeler le conte, comme ce mélange entre une réalité brute (notamment toute la partie en Amérique latine) et une dimension plus poétique. Mais c’est un conte sans morale, je n’ai pas de leçon à donner sur quoi que ce soit…

Le fait de ne jamais juger vos personnages est remarquable. Même si Babylone Underground n’a ni morale ni leçon à donner, avez-vous un message à faire passer aux lecteurs ?
Si le roman aborde des questions de société, comme celle du genre, c’est avant tout une ode à la liberté. En se faisant passer pour mort et en commençant une nouvelle vie, le narrateur entame une quête identitaire au cours de laquelle il va devoir se réinventer, chercher à savoir qui il est vraiment pour pouvoir vivre tel qu’il l’entend. Et le fait qu’il doive endosser une identité de femme lui facilite les choses d’une certaine manière. Car s’il ne remet pas en cause son identité sexuelle ni son genre (il reste malgré tout un homme,  et un homme qui aime les femmes), il doit toutefois vivre en se travestissant. Il change donc dans le regard des autres et il est ainsi amené à s’interroger sur ce qui fait son identité. Le fait de côtoyer le milieu des transsexuels est très important de ce point de vue là. Car ils/elles représentent pour moi un acte radical de création de soi. Les transsexuels naissent avec un sexe biologique qui ne correspond pas à leur identité ressentie. Ils/elles ne sont pas nés dans le bon corps. Et ils agissent envers et contre tout pour s’affirmer, souvent au péril de leur vie – en Argentine, l’espérance de vie d’un transsexuel est de 35 ans… Ils/elles font preuve d’une liberté absolue par rapport à la biologie, à l’inné. Le récit a lieu en grande partie en Argentine et ce n’est pas un hasard car c’est le premier pays à avoir voté une loi sur l’identité de genre. Ce qui veut dire que chacun peut choisir son état civil en fonction de l’identité qu’il ressent, sans devoir passer par une expertise psychiatrique ou devant le juge ni subir de traitements chirurgicaux.

N’est-ce pas difficile, en tant que femme, d’écrire dans la peau d’un homme qui, en plus, se travestit en femme ?
C’est ce que j’aime avec l’écriture d’un roman, passer d’un univers à l’autre, d’un sexe à l’autre. Je me suis naturellement glissée dans la peau de mon personnage, sans me poser la question. De la même manière, mon personnage ne se pose pas la question d’être dans la peau d’une femme, il vit les choses. On est dans l’instant, dans le présent. Tout va très vite dans le roman, les actions et les péripéties s’enchaînent, on n’est pas du tout dans un récit psychologique où le lecteur entre dans les pensées et états d’âme du narrateur. Je voulais au contraire que le rythme de l’écriture traduise cette urgence que mon personnage porte en lui : il est entre deux mondes, dans une sorte de no man’s land identitaire où il « vit » en étant officiellement « décédé »... Entre deux mondes aussi car son périple l’entraîne de l’Ancien monde (l’Europe) vers le Nouveau monde (l’Amérique latine). 

Le récit est en effet très rythmé et va crescendo. Pourquoi ?
Mon obsession était d’accrocher le lecteur du début à la fin. Cette histoire me tenait à cœur, j’avais envie de la partager. Donc je ne devais pas ennuyer le lecteur. J’ai écrit avec cette obsession en tête. Le récit est donc assez court, vif, il n’y a pas beaucoup de gras.

D’où vient le titre Babylone Underground, qui n’apparaît jamais dans le roman ?
Les termes « Babylone » et « Underground » ont pour moi un fort pouvoir d’évocation imaginaire. En les mettant ensemble, j’entends cet entre-deux si caractéristique du livre, cet espace entre rêve et réalité (ainsi qu’entre vie et mort, homme et femme), cet espace à la marge où les normes sont remises en cause et peuvent être repensées, réinventées plus librement. Le titre fait aussi écho au passé juif du narrateur (dont le père, un certain Isaac-Elie Rosenbaum, a changé d’identité pour échapper aux nazis et est devenu « Antoine Galibert »), avec l’épisode de l’exil des Hébreux à Babylone.

Le titre vous est-il venu d’emblée ?
Non, il m’est venu au cours de l’écriture, un peu comme les noms des personnages. C’est ce que je trouve très stimulant et excitant avec l’écriture : il y a une part de conscient et d’inconscient qui se mêle. Il y a des choses qui ne sont pas contrôlées consciemment mais qui ont du sens. Par exemple, le narrateur est père de deux fils, qui sont jumeaux. Et la question de l’identité est vécue de manière très forte chez les jumeaux, elle est au cœur de leur existence. Comme elle est au cœur du roman… Je n’ai pas choisi consciemment de mettre des jumeaux dans le roman, mais c’était pourtant une évidence au moment de l’écriture, je voyais mon narrateur père de jumeaux.

La phrase de Michel Foucault*, mise en exergue, sonne comme un préambule. L’avez-vous trouvée avant de commencer l’écriture du livre ? 
J’avais lu L’Archéologie du savoir il y a quelques années, mais je suis retombée sur cette phrase au cours de l’écriture. Elle correspond parfaitement à l’histoire, alors je l’ai mise en exergue. Foucault est par ailleurs un penseur que j’admire énormément.

Il y a d’autres phrases dans le livre, les vôtres cette fois-ci, qui pourraient le résumer. Par exemple « Le corps de ne dit pas toujours la vérité ». Les aviez-vous en tête avant de commencer le récit ? 
Non, je n’avais pas de phrases en tête avant d’écrire. Il y a en effet celles qui restent et qui sont plus importantes que d’autres. Celle-là en est une, la dernière aussi.

* « Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état civil ; elle régit nos papiers. Qu’elle nous laisse libres quand il s’agit d’écrire. » (L’Archéologie du savoir)


Propos recueillis par Jeanne de Bascher
(Avril 2015)






Éloïse Cohen de Timary
est née à Paris en 1982.

Babylone Underground
est son premier roman.










Babylone Underground


(Lire sur notre site
l'article de
Jeanne de Bascher)









"En se faisant passer pour mort et en commençant une nouvelle vie, le narrateur entame
une quête identitaire
au cours de laquelle il va devoir
se réinventer."