"Papiers collés"
Lectures de
Claude Darras
Note liminaire
J'ai repris la plume et l'encrier de mes
"Papiers collés" dont j'ai emprunté l'intitulé
à l'écrivain et poète Georges Perros (23 août
1923-24 janvier 1978).
À l'enseigne des Encres vagabondes, notes et pensées anciennes
se mêlent désormais aux réflexions nouvelles, les unes
et les autres épousant le désordre de l'existence et les variations
météorologiques des états d'âme du diariste.
Issus de lectures journalières et plurielles, ces "Papiers collés"
saisonniers distinguent cinq rubriques : Carnet (notes et pensées
du journal proprement dit), Lecture critique (texte de critique et d'analyse
littéraire), Billet d'humeur (commentaire personnel), Portrait
(d'un auteur) et Varia (recueil de notes diverses)
Papiers collés n° 59 (Automne 2026) Ouvrir en PDF : 
Carnet :
Notes
Billets d’humeur :
Le cachou du père Lajaunie
Les Renoir de Donald Trump
Papiers d’oranges
Des singes secouristes
Lectures critiques :
Charles de Freycinet, homme d’État et génial bâtisseur
L’Odyssée chinoise selon Bruno Guigue
Il était une fois la nature, de la dernière glaciation à nos jours
Dominick Dunne : un procès hollywoodien
Portraits :
Braconnier du savoir, Edgar Morin nous a quittés
Les trois cultures d’Albert Memmi
Le miraculeux jubilé de la revue Doc(k)s
L’encyclopédie des graminées de Rick Darke
Varia :
Le littoral marin est fragilisé par l’artificialisation
Une nouvelle discipline, la neuropolitique
Internet sape-t-il les fondements de la démocratie ?
Les neuf cents ans de l’ordre de Prémontré
In memoriam :
Gilbert Ganteaume s’en est allé :
Histoire d’un peintre ouvrier
Carnet : Sincérité
Il y a une chose qui m’a toujours frappé, c’est la difficulté qu’on éprouve à se trouver des défauts, et comme ceux des autres nous sautent aux yeux, la sincérité envers soi-même, ce n’est sans doute pas autre chose que ce regard d’un autre en soi, regard rarement bien placé, changeant « objectif ». On éprouve l’impression de sincérité quand l’angle est bon, c’est-à-dire écartelant.
(Georges Perros, « Lexique », 1955, Œuvres, Quarto Gallimard, 2017)
Droit devant moi
Ce matin j’ai brisé mes chaînes
Et je marche et j’oublie…
Et mon cœur chante.
Oublié
Oubliant
Oubliant la haine et la misère.
(Jules Mougin, « Faubourgs », 1945)
La loi des séries
Les éditeurs ont la déplorable manie d’inciter les écrivains de leur catalogue à prolonger un succès par un deuxième livre semblable à celui qui a plu : « Le faux séduit, considérait à cet égard Louis Calaferte, surtout en art ».
De la précarité
À l’annonce du décès d’un de ses proches, Michel Cleenewerck de Crayencour, le père de Marguerite Yourcenar (1903-1987) lançait : « On s’en fout, on n’est pas d’ici, on s’en va demain. » Éloge impromptu de la précarité de toute chose.
Silence, je pense !
« Le drame, énonce l’écrivain italien Leonardo Sciascia (1921-1989), c’est que les hommes ont de moins en moins de silence pour pouvoir penser. »
Intellectuel et homme politique
Pour l’historien Pascal Ory, « l’intellectuel est un homme du culturel mis en situation d’homme politique ».
(Mardi 30 juin 2026)
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Billet d’humeur
Le cachou du père Lajaunie
Nous devons beaucoup à la corporation des apothicaires-herboristes dans la boutique desquels nos ancêtres allaient chercher la drogue ou la potion apte à soulager douleurs et névroses et à prolonger la vie. En 1880, l’un d’entre eux conçoit au cœur du vieux Toulouse un médicament susceptible à la fois de combattre l’un des fléaux de l’époque, l’halitose, autrement dit la mauvaise haleine, et d’adoucir les maux de gorge. Au secret de son officine, rue des Changes, dans le quartier d’Esquirol de la Ville rose, Léon Lajaunie (Cintegabelle, Haute-Garonne, 31 mars 1841-Toulouse, 20 septembre 1914) multiplie les expérimentations pour fabriquer un remède efficace, capable à la fois de rafraîchir l’haleine et d’adoucir la gorge. En fondant et en brassant de la réglisse, connue pour ses vertus adoucissantes et digestives, à du cachou officinal, une substance aromatique, de couleur brun foncé, extraite du bois et des gousses fraîches de l’acacia catechu qu’on utilise depuis le XVIIe siècle comme astringent en médecine et comme colorant en teinturerie, il obtient une pâte noirâtre à laquelle il incorpore, entre autres produits, de la menthe anglaise, de la poudre d’iris et de la résine de lentisque. Aplatie et étalée sur un marbre huilé selon une épaisseur d’un millimètre, ladite pâte recouverte de feuilles d’argent est séchée à l’étuve avant d’être découpée en granules carrés qui seront vernis avec un mélange de benjoin et de grains de mastic. Convaincu du succès de son cachou, le pharmacien s’enquiert de sa création auprès de son ami Cyrille Caire, horloger de l’Isle-Jourdain (Gers) qui a l’idée, pour contenir les bonbons, de fabriquer une boîte ronde et métallique de 45 millimètres de diamètre qu’il est loisible de ranger dans sa poche à gousset. Il confie la fabrication de la petite boîte à Bernard et Joseph Sirven, imprimeurs et publicistes toulousains. Quinze ans plus tard, en 1905, les deux frères reprendront l’entreprise Lajaunie et le brevet de la confiserie pour 200 000 francs, en échange de juteuses royalties (un centime par boîte vendue). Détenus par différentes enseignes (aujourd’hui sous le giron du confiseur italo-néerlandais Perfetti Van Melle - propriétaire de Mentos, Chupa Chups et Hollywood), les Cachous Lajaunie qui vendaient 10 millions de boîtes jaune et noire dans les années 1980 ont connu les meilleurs propagandistes au cinéma, des Tontons flingueurs, de Georges Lautner, en 1963, au Magnifique (1973), de Philippe de Broca, avec Jean-Paul-Belmondo, et à la télévision, avec le journaliste Yves Mourousi qui diffuse le dimanche 28 avril 1985 un clip vantant la fameuse pastille en pleine interview du président François Mitterrand !
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Lecture critique
Charles de Freycinet, homme d’État et génial bâtisseur
La postérité associe communément Charles de Saulces de Freycinet (Foix, 1828-Paris, 1923) au développement du réseau ferré et au gabarit du canal de navigation fluviale demeuré jusqu’à nos jours une norme européenne. On sait peu qu’il fut l’homme de confiance de Léon Gambetta durant la guerre de 1870, qu’il accéda quatre fois à la présidence du Conseil et qu’il exerça le ministériat des Affaires étrangères, de la Guerre et des Travaux publics. L’itinéraire de cet ingénieur polytechnicien est tout à fait atypique. Né le 14 novembre 1828 à Foix, sous Charles X, il descend d’une grande famille protestante et franc-maçonne du Dauphiné et connaît deux terres d’ancrage, le Tarn-et-Garonne et l’Ariège. Son père, Casimir Frédéric de Saulces de Freycinet (Montélimar, 1786-Nègrepelisse, 1862), est arboriculteur puis receveur des impôts indirects ; sa mère, Anne Nancy Malet (1791-1871) est native de Montauban. Jeune étudiant à l’École polytechnique, le sergent fourrier qu’il y est devenu prend part aux événements de février 1848 qui mettent un terme à la monarchie de Juillet. Précocement féru de sciences et de techniques, il épouse les théories saint-simoniennes qui proposent la transformation de la société et appellent à une utopie industrielle conçue en opposition à l’ordre social issu de l’Ancien Régime : avec quinze de ses camarades, il est nommé aide de camp du gouvernement provisoire et reçoit les compliments d’Alphonse de Lamartine avant de regagner les bancs de l’école ! Durant ses études, il se passionne pour le développement des chemins de fer dont l’expansion est liée au Second Empire et il s’intéresse aux grands principes d’assainissement urbain ainsi qu’à l’hygiène des manufactures. Le jeune ingénieur des mines débute en 1852 sa carrière professionnelle dans l’administration des travaux publics à Mont-de-Marsan et la poursuit à Chartres puis à Bordeaux. En 1856, la Compagnie des chemins de fer du Midi l’appelle au poste de chef de l’exploitation du réseau, une fonction qu’il assumera jusqu’en 1862. Il épouse à Bordeaux, en 1958, Jeanne Alexandrine Bosc (1837-1926), protestante bordelaise qui lui donnera une fille, Anne Cécile (1859-1942). Entré au service de l’État comme ingénieur ordinaire des Mines de première classe, il s’illustre comme délégué du ministre auprès du département de la guerre (Léon Gambetta), consécutivement à la défaite de Sedan (le 1er septembre 1870, durant le conflit franco-allemand). Malgré des conditions difficiles, il parvient à réformer l’état-major et à pourvoir l’équipement des mobilisés. Ministre des Travaux publics, il élabore en juillet 1879 un vaste et audacieux plan d’aménagement du territoire alliant le développement des infrastructures, des chemins de fer (8 700 kilomètres de voies ferrées d’intérêt local), des voies de navigation (à petit gabarit) et des ports, considérant que la revanche à prendre sur l’ennemi doit être portée par une économie et une industrie puissantes et aptes à soutenir un effort de réarmement, de mobilisation voire de guerre. Ministre d’État sous la cinquième combinaison Briand (1915-1916) ne déclare-t-il pas : « Depuis quatre semaines, je suis suspendu à l’héroïque défense de Verdun. Qu’il me tarde de voir la fin de tout cela, et cette revanche que j’attends depuis quarante-cinq ans ! Je n’ai que la crainte de partir avant ». Ministre de la Guerre en 1889-1890, il ramène de cinq à trois ans la durée du service militaire, crée le Conseil supérieur de la guerre et l’état-major général, réorganise les troupes de réserve et fait adopter le fameux fusil Lebel. Préfectorale (préfet du Tarn-et-Garonne), gouvernementale (délégué à la Guerre), parlementaire (il remplit cinq mandats sénatoriaux de 1876 à 1921) puis ministérielle, la carrière politique de Charles de Freycinet se construit, se développe et atteint son apogée dans l’intervalle 1870-1893. Historien clermontois, Julien Bouchet (né en 1984) souligne dans son ouvrage « Charles de Freycinet, bâtisseur de la République » qu’il se préoccupa aussi de la situation des colonies françaises et épaula Jules Ferry dans son combat pour la laïcité. Le biographe avoue que le tribun n’avait pas une voix charismatique : le critique et romancier Robert de Bonnières l’avait surnommé « la Souris blanche ». Dans les Croquis parlementaires (La Revue politique et littéraire ou La Revue bleue), Sybil alias Charles Benoist témoigne de l’attitude sobre et discrète du personnage : « Sa voix aigrelette, mais harmonieuse quand même, sa voix de pipeau, de fifre ou de flûte, sa voix qui sonne comme le murmure d’un tout petit ruisseau sur de tout petits cailloux. On verra longtemps sa fine tête, son buste grêle, son geste sobre. (…) Il est volontiers ironique, mais d’une ironie particulière qui chatouille plus qu’elle ne pique et dans la composition de laquelle il entre plus de miel rosat que de feuilles de ronces ».
Julien Bouchet, professeur agrégé et docteur en histoire
© Photo X, droits réservés
- Charles de Freycinet, bâtisseur de la République, par Julien Bouchet, éditions Atlande, 288 pages, 2024.
Portrait
Braconnier du savoir, Edgar Morin nous a quittés
Né à Paris (IXe arr.) le 8 juillet 1921, Edgar Morin s’est éteint dans la même ville le vendredi 29 mai 2026, à 104 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers grands intellectuels français du XXe siècle. Ami de soixante-cinq ans, l’écrivain Régis Debray l’appelait son « grand frère », qui se définissait lui-même comme un « braconnier du savoir ». Adepte de la sociologie, de la psychanalyse, de la littérature et de l’interaction entre les disciplines, il était l’enfant unique de Vidal et Luna Nahoum, juifs séfarades originaires de Salonique, modernes et laïcisés depuis trois générations, émigrés à Ménilmontant. Bonnetier dans le quartier des marchands du Sentier, Vidal Nahoum pensait qu’Edgar allait lui succéder. Le 28 juin 1931, Luna meurt d’une crise cardiaque, alors que son fils n’a pas encore fêté ses 10 ans. L’enfant est envoyé chez une tante, non loin du Père-Lachaise où on l’assure que sa mère est partie en voyage. Quelques jours après, dans le square qui jouxte le cimetière, il aperçoit son père, entièrement vêtu de noir. « J’ai tout de suite compris, bien sûr, dira-t-il plus tard. Je lui en ai voulu toute ma vie de m’avoir empêché de lui dire adieu. ». S’il grandit et étudie à Paris, la guerre le révèle à lui-même. Juin 1940 : son père est mobilisé et le jeune homme prépare ses examens. Il prend le dernier train pour Toulouse où, prenant en charge deux ans durant des étudiants étrangers, il se lie à l’écrivaine Clara Malraux, au philosophe Vladimir Jankélévitch et au poète Jean Cassou. Il entre au Parti communiste et dans la Résistance (il deviendra lieutenant des Forces françaises combattantes en 1943), dans le même réseau que François Mitterrand, Marguerite Duras, Robert Antelme et Dionys Mascolo, dont il deviendra l’ami. Son premier pseudonyme de la clandestinité, Edmond, est susceptible d’être éventé ? Il va en changer. Il a aimé L’Espoir (1937), le roman d’André Malraux, et l’un de ses personnages, Magnin : il sera son nom de résistant. Mais à Toulouse, où se tient une réunion du réseau, la camarade qui l’accueille a mal compris le patronyme et le présente à tous en ces termes : « Voilà Morin ». Morin et Nahoum deviendront, à la Libération, ses deux noms, séparés par un tiret. Communiste à 20 ans, il s’affranchit de la « ligne stalinienne » du PCF dont il est exclu en 1951. Cette première rupture inaugure, semble-t-il, son refus chronique de toutes orthodoxies et des chapelles idéologiques. Entré au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) en 1950, il complète une œuvre dense et hétéroclite avec plusieurs ouvrages dont « L’Homme et la Mort » (1951), « Les Stars » (1957) et « L’Esprit du temps » (1962). Il professe en quelque sorte une sociologie de l’imaginaire et de la culture de masse. Par ailleurs, « La Rumeur d’Orléans » (1969) rend compte d’une enquête sociologique sur l’enlèvement supposé de jeunes filles par des commerçants juifs dans des cabines d’essayage du centre-ville d’Orléans. Appelé à étudier en 1965 les conséquences de la modernisation dans une commune du pays bigouden, en Bretagne, il observe, aidé par des étudiants bretons, les effets du remembrement, la métamorphose des adolescents et le rôle des femmes en qualité d’« agents secrets de la modernité ». Il en tirera le « Journal de Plozévet, Bretagne » (1965) et « La métamorphose de Plozévet » (1967). Dans « La Méthode », œuvre fleuve et encyclopédique - six volumes rédigés en une trentaine d’années (1977 à 2004) - il forge un concept qui passe à la postérité, au point d’inspirer des décennies plus tard un président de la République (Nicolas Sarkozy) : la « pensée complexe » où il exprime une forme de pensée acceptant les interdépendances de chaque discipline, les imbrications de chaque domaine de la pensée. Lu dans toute l’Europe et jusqu’en Amérique latine, traduit dans une trentaine de langues, docteur honoris causa de plus d’une dizaine d’universités étrangères, le sociologue fut un des rares penseurs français écoutés bien au-delà des frontières de l’hexagone. Il s’engagea toute sa vie au profit de l’émancipation des opprimés, des exploités, des humiliés, des offensés et il milita pour l’universalité des droits de l’homme et de la femme. Quatre femmes ont partagé sa vie : Violette Chapellaubeau (1917-2003), philosophe dont il eut deux filles, Irène (sociologue) et Véronique (anthropologue), Johanne Harrelle (1930-1994), mannequin et comédienne canadienne, Edwige Lannegrace (1932-2008) et la sociologue Sabah Abouessalam (Marrakech, 1959). En 2002, sa tribune « Israël-Palestine : le cancer », cosignée avec l’universitaire Sami Naïr et l’écrivaine Danièle Sallenave dans les colonnes du quotidien Le Monde, lui vaut une condamnation pour « diffamation raciale », qui sera annulée par la Cour de cassation au nom de la liberté d’expression. Quand on lui demandait quel livre l’aidait à vivre et à espérer, il en citait plusieurs : « Une saison en enfer de Rimbaud. Et les pensées d’Héraclite. Montaigne pour le scepticisme, la rationalité et la générosité. Dostoïevski pour la compassion, le sens de la misère humaine et le côté mystique : il m’émeut profondément. »
Edgar Morin : le sociologue était aussi un cinéphile averti.
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- Science avec conscience, éditions du Seuil, 320 pages, 1982 ;
- Le Rose et le noir, Galilée, 112 pages, 1984 ;
- Autocritique, Seuil, 256 pages, 1994 ;
- Mes démons, Stock, 330 pages, 2008 ;
- Introduction à la pensée complexe, Points, 160 pages, 2014 ;
- Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Points 160 pages, 2015 ;
- L’Entrée dans l’ère écologique, L’Aube, 166 pages, 2020 ;
- Où est passé le peuple de gauche ? L’Aube, 112 pages, 2021 ;
- Réveillons-nous ! Denoël, 80 pages, 2022 ;
- Leçons d’un siècle de vie, Fayard/Pluriel, 160 pages, 2022 ;
- Penser l’Europe, Gallimard, 288 pages, 2022 ;
- La Complexité humaine, Flammarion, 370 pages, 2024 ;
- La Méthode de la méthode, Actes Sud, 400 pages, 2024 ;
- Y a-t-il des leçons de l’histoire ? Denoël, 112 pages, 2025.
Lire aussi :
« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé… », propos introductif de mes « Papiers collés » de l’été 2013 où j’évoquais l’ouvrage « Le Chemin de l’espérance » qu’Edgar Morin et Stéphane Hessel avaient cosigné en 2011 aux éditions Fayard. Les deux intellectuels appelaient à une « nouvelle Renaissance », en écho à celle qui, aux XVe et XVIe siècles, avait revitalisé l’apport de la pensée et de la culture grecque pour construire une civilisation. Ils y répétaient encore et encore leur credo universaliste : dessiner une France plus solidaire, forger une Europe politique, préparer un monde moins inégalitaire.
Varia : Le littoral marin est fragilisé par l’artificialisation
« L’installation des sociétés humaines sur le littoral a, très tôt dans l’histoire, conduit à la transformation et à l’artificialisation des milieux côtiers. Si ces aménagements ont principalement concerné le compartiment terrestre, l’espace marin a également été colonisé, aussi bien en surface que sur le fond. En Provence et sur la Côte d’Azur, l’expansion significative de l’artificialisation de la partie maritime du littoral a eu lieu dans les années 1970 jusqu’aux années 1990. Par la suite, la protection de l’herbier de posidonies a permis de stopper la progression des aménagements sur l’espace marin. En 2022, on estime que l’artificialisation du littoral marin régional concerne 4 003 hectares, qui ont été gagnés sur la mer, et 188 kilomètres de linéaire de côte, qui ont été artificialisés par des digues et des aménagements (inventaire MEDAM : côtes MEDiterranéennes françaises Inventaire et impact des Aménagements gagnés sur le domaine marin).
« L’artificialisation du littoral marin a répondu aux besoins de la plaisance et du transport maritime avec la création d’infrastructures portuaires, et aux besoins d’aménagements urbains et touristiques avec la construction de routes, de terre-pleins, de parkings, d’aéroport et de plages. Ces aménagements ont gagné sur le domaine marin en détruisant purement et simplement les écosystèmes littoraux se trouvant à leur emplacement. On estime actuellement, en Provence-Alpes-Côte d’Azur, qu’environ 10 % des petits fonds de 0-10 m ont été ensevelis sous des aménagements : 20 % dans les Alpes-Maritimes, 12,8 % dans le Var et 6,5 % dans les Bouches-du-Rhône. La destruction des habitats est l’une des atteintes majeures à la biodiversité car elle est souvent irréversible. En mer, les petits fonds concernés par ces destructions étaient majoritairement compris entre 0 et 10 m de profondeur (et dans une moindre mesure jusqu’à -20 m). Ces fonds sont exigus, ne se trouvent qu’à proximité de la côte et ont des rôles écologiques uniques. Ils constituent des nurseries pour de nombreuses espèces, notamment de poissons, comme tous les habitats côtiers peu profonds, que ce soit le sable, la roche ou les herbiers. Ils sont le lieu d’une intense production primaire en raison du fort éclairement, où des communautés végétales uniques se développent à l’instar des forêts sous-marines de Fucales. Enfin, la biodiversité y est particulièrement riche. La destruction des petits-fonds constitue donc une atteinte forte au milieu marin, à laquelle il faut ajouter d’autres modifications d’ordre paysager, mais aussi les conséquences liées aux travaux de construction et aux activités générées par ces installations. Par exemple, lors des pics de fréquentation d’usagers sur les plages qui accueillent une activité balnéaire, des concentrations importantes de composés anti-UV contenus dans les crèmes solaires peuvent se retrouver dans l’eau de mer. Ainsi, à Marseille, une contamination géochimique et organique (dioxyde de titane, oxyde de zinc, octocrylène et avobenzone) a pu être démontrée sur la plage du Prophète, avec près de 52 kg de crème solaire relargués dans l’eau par jour avec une fréquentation de 3 000 baigneurs. »
Extrait de « La mer, milieu et ressources fragiles », un propos de Sandrine Ruitton (Aix Marseille Université, Université de Toulon, CNRS, IRD, Mediterranean Institute of Oceanography (MIO), Marseille), issu de l’ouvrage « Maritimité(s) en région Provence-Alpes-Côte d’Azur », dirigé par Sophie et Samuel Robert (Aix Marseille Université), publié par les Presses universitaires de Provence, 242 pages, 2024.
Carnet : une légende mal culottée
Il faudrait bien, une fois pour toutes, entériner l’idée selon laquelle le bon roi Dagobert fut écrit à la fin de l’Ancien Régime, sur un air de chasse nommé Fanfare du cerf, afin de railler, non pas Dagobert, le roi des Francs (632 à 639), mais bien Louis XVI, roi des Français.
(Mercredi 22 juillet 2026)
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Billet d’humeur
Les Renoir de Donald Trump
Au milieu des années 1990, le journaliste Mark Boyden (Saint-Louis, 1951) suit Donald Trump (New York, 1946), alors promoteur immobilier en pleine ascension, pour en établir le portrait à destination du magazine Playboy. Invité dans l’avion privé de l’homme d’affaires, son hôte se vante, en désignant un tableau accroché dans la cabine, de posséder dans sa collection un Renoir valant selon lui plus de dix millions de dollars… Amateur d’art, le journaliste connaît bien le tableau en question - Les Deux Sœurs (sur la terrasse) - puisqu’il l’a souvent contemplé dans sa jeunesse à l’Institut d’art de Chicago. Et il n’imagine pas que le musée chicagoan ait accroché un faux à ses cimaises… Exécutée en 1881, l’œuvre (huile sur toile, 100,5 x 81 cm) représente une jeune femme vêtue d’une chemise de flanelle bleue et coiffée d’un chapeau rouge au côté de sa petite sœur au chapeau fleuri avec un panier contenant des pelotes de laine de couleurs. Pierre-Auguste Renoir (1841-1919) a travaillé cette toile dès avril 1881 sur la terrasse de la maison Fournaise, à Chatou, au bord de la Seine, un lieu dont il affectionnait le pittoresque au point d’y avoir réalisé plus de trente peintures au milieu des plaisanciers et des canotiers. À l’époque, seule la jeune femme avait été identifiée comme étant une actrice de la Comédie-Française, Jeanne Darlaud (1865-1919). Le peintre a vendu le tableau à Paul Durand-Ruel à Paris le 7 juillet 1881 pour 1 500 francs. Transférée en 1922 à la galerie new yorkaise du marchand d’art parisien, la toile a été vendue 100 000 dollars en 1925 à Annie Swann Coburn, collectionneuse et mécène américaine, avant d’être léguée en 1932, après la mort de sa détentrice, à l’Art Institute of Chicago où elle est exposée depuis 1933. En 2015, pareille méprise a bien failli se reproduire à l’occasion d’un reportage photographique du quotidien britannique Daily Mail dans l’appartement du président des États-Unis. Un des clichés montrait une autre peinture à l’huile de Pierre-Auguste Renoir, « La Loge » (80 x 63,5 cm, 1874) accrochée dans le bureau de Melania Trump, femme du président. Comme l’Institut d’art de Chicago l’avait rappelé pour Les Deux Sœurs, la Courtauld Gallery de Londres a tenu à réaffirmer l’authenticité de La Loge qu’elle détient depuis 1948 (Samuel Courtauld l’avait achetée en 1925). Pour toute excuse, le président Trump ne pourra pas dire qu’il a pris le faux pour le vrai et le vrai pour le faux…
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Lecture critique
L’Odyssée chinoise selon Bruno Guigue
Depuis l’Antiquité, la Chine se voit comme l’empire du Milieu : puissance continentale, elle est l’héritière d’une civilisation qui aura profondément influencé ses voisins (Japon, Corée, Viêtnam) sans jamais chercher à les conquérir. Pour mieux appréhender sa position actuelle sur l’échiquier mondial, Bruno Guigue (Toulouse, 1962) incite dans son livre « L’Odyssée chinoise - De Mao Zedong à Xi Jinping » à remonter au milieu du XIXe siècle lorsque, agressée par l’Occident, elle subit un violent dépeçage de la part de puissances européennes avides d’espace bien au-delà de leurs terres d’Afrique. Provoquée par le Royaume-Uni, la guerre de l’Opium de 1840-1842 force l’ouverture de la Chine à l’Occident. Par une série de traités inégaux, les puissances étrangères amputent le territoire, chacune pour son compte, parfois ensemble. Toutes interviennent dans la révolte des Boxers, en 1900, provoquant un mouvement nationaliste inédit. Dès 1850, chacune prend sa part du découpage territorial : au nord, les Russes contrôlent la province de l’Amour, avant le Xinjiang et la Mongolie ; à l’ouest, les Britanniques s’emparent du Tibet et de la Chine centrale ; au sud, les Français accaparent les provinces côtières du Yunnan et du Guangxi. Quant aux Japonais, qui ont pris le Fujian (en face de Taiwan) et décapité la tutelle de la Chine sur la Corée, ils tentent de transformer l’empire du Milieu en colonie à partir de 1937. Le pays retrouvera sa souveraineté, notamment contre l’envahisseur japonais combattu de 1937 à 1945, et prendra place dans le concert des nations au lendemain du lancement de la bombe atomique sur Hiroshima par l’armée américaine le 6 août 1945. Quatre ans plus tard, après trois décennies de luttes entre les deux grands mouvements nationalistes chinois, les communistes manifestent la réussite de leur stratégie politique avec la fondation d’une République populaire de Chine qui doit faire face à des défis considérables. « Au moment où l’URSS, avec Khrouchtchev, se lance dans une vaste réforme du système soviétique, Mao suggère de ne pas se laisser aveugler par le prestige d’un modèle extérieur, rapporte l’auteur. Il faut désormais bâtir le socialisme futur "en comptant sur ses propres forces". C’est l’idée-force qui va présider au lancement du "Grand Bond en avant" en 1958. » Close à la mort de Mao Zedong (1893-1976), la Révolution culturelle (1966-1976) a profondément marqué les esprits à travers des affrontements politiques et idéologiques, durs et violents, qui ont meurtri toute une génération. « Pendant un quart de siècle, Mao Zedong a été aux commandes du pays le plus peuplé du monde, considère l’écrivain et politologue. Ce fut une période mouvementée, traversée de crises et ponctuée de violences. Mais le pays a été unifié, modernisé, équipé. […] Fondation du nouveau régime, unification du pays, abolition du patriarcat, industrialisation, alphabétisation, éradication des épidémies, allongement de l’espérance de vie : l’héritage légué par le Grand Timonier à ses successeurs est colossal. » Sur la scène internationale, la Chine a conquis son autonomie stratégique avec la détention de l’arme nucléaire en 1964 et elle a fait son entrée au Conseil de sécurité de l’ONU (Organisation des Nations unies) en 1971 ; en 2002, elle a adhéré à l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Deuxième économie mondiale et moteur central de l’expansion planétaire, la Chine représente à elle seule environ un tiers de la croissance mondiale : n’a-t-elle pas enregistré en 2025 un excédent commercial record proche de 1 200 milliards de dollars ? « Son objectif prioritaire est la croissance, a rappelé Bruno Guigue à la journaliste Mendelssohn Moses en septembre 2022, appuyée sur la modernisation des entreprises publiques dominant les secteurs-clé, la constitution d’un puissant secteur privé, le recours aux capitaux étrangers et les transferts de technologie en provenance des pays plus avancés. Contrairement à ce qu’on dit parfois, c’est Mao Zedong lui-même qui a initié ce processus en 1972 en rétablissant les relations avec les États-Unis. Pour développer le pays, il fallait dîner avec le diable, et les communistes chinois ont appris à le faire. » Forte de 1,412 000 000 habitants (dont 95 millions d’adhérents au parti communiste), la Chine contemporaine n’est pas sauve de contradictions et d’« erreurs de parcours » (région autonome du Tibet, réclusion des Ouïghours, revendications sur Taiwan) de ses dirigeants. « Elle a ses faiblesses et ses fragilités, reconnaît Bruno Guigue, mais elle continue d’avancer. Elle développe son marché intérieur, poursuit la transition écologique et entend devenir un "pays socialiste puissant et prospère" à l’horizon 2049. » Ardent propagandiste du « miracle économique chinois », il va jusqu’à mettre en exergue l’esprit universaliste dont ce pays se réclame par une déclaration de Xi Jinping à la conférence sur le dialogue des civilisations asiatiques tenue à Pékin, en mai 2019 : « Les civilisations n’ont pas besoin de se heurter les unes les autres. Ce qu’il faut, ce sont des yeux pour voir la beauté de l’ensemble. Nous devons conserver le dynamisme de nos civilisations et créer les conditions pour que les autres puissent s’épanouir. Ensemble, nous pourrons rendre le jardin des civilisations du monde coloré et vibrant ».
Bruno Guigue est un ancien élève de l’École normale supérieure
et de l’École nationale d’administration. © Photo X, droits réservés
- L’Odyssée chinoise - De Mao Zedong à Xi Jinping, par Bruno Guigue, éditions Delga, 400 pages, 2025.
Lecture complémentaire :
- Bruno Guigue : « Si les Occidentaux sont si hargneux, c’est parce qu’ils voient s’effriter leur suprématie », entretien de l’auteur avec Mendelssohn Moses, dans Afrique Asie, mensuel numérique d’analyse politique, économique, sociale et culturelle, 16 septembre 2022.
Portrait
Les trois cultures d’Albert Memmi
Au carrefour de trois cultures, arabe, juive et française, deux préoccupations majeures dominent la vie et l’œuvre d’Albert Memmi (Tunis, 15 décembre 1920-Paris, 22 mai 2020), la judéité de son identité et le bilinguisme de ses origines, des considérations qu’il analyse avec la clairvoyance du sociologue qui sait déjouer les illusions des apparences et les tromperies de la réalité. Dans un des poèmes dont son « Journal » est constellé, il se présente tel « Un Don Quichotte comique./ Sioniste quand les juifs ne l’étaient pas/ Pro-arabe quand les juifs deviennent sionistes et anti-arabes./ Hésitant à l’égard des Arabes en Tunisie./ Pro-arabe en France/ Et bientôt la réconciliation entre Arabes et Français/ …alors il sent qu’il devient pro-israélien. » Pour les avoir endurés lui-même, il comprend les souffrances provoquées par le dualisme linguistique, et le déchirement culturel qu’il entraîne : « La possession de deux langues n’est pas seulement celle de deux outils, c’est la participation à deux royaumes psychiques et culturels, écrit-il dans "Portrait du colonisé". Or ici, les deux univers symbolisés, portés par les deux langues, sont en conflit : ce sont ceux du colonisateur et du colonisé. » Fils de Fraji Memmi, bourrelier juif d’origine italienne, et de Maïra Sarfati, Berbère analphabète, il naît le 15 décembre 1920 dans le ghetto juif de la Hara, à Tunis. Il grandit au milieu de ses huit frères et sœurs dans la langue arabe (le dialecte tunisien est sa langue maternelle). De 4 à 12 ans, il fréquente l’école rabbinique où il apprend le français et l’hébreu puis l’école primaire de l’Alliance israélite universelle. Élève consciencieux et brillant, il poursuit sa scolarité au lycée français de Tunis grâce aux bourses accordées par le gouvernement tunisien et la communauté juive. Au lycée Carnot, le soutien de deux professeurs profitera à ses débuts littéraires (Jean Amrouche, 1906-1962) et à la passion de la philosophie (Aimé Patri, 1904-1983). En 1939, à la faculté d’Alger, il entreprend des études de médecine que la Seconde Guerre mondiale interrompt. Lors de la brève occupation du pays par les Allemands (novembre 1942-mai 1943), il est envoyé dans des camps de travail dans l’Est tunisien. Après la Libération de la France, en 1944, il rejoint Alger puis Paris pour reprendre ses études, de philosophie cette fois, à la Sorbonne. C’est à ce moment-là qu’il rencontre une jeune lorraine et catholique, Germaine Dubach (1924-2009), future agrégée d’allemand et peintre amateur, qu’il épouse en 1946 et avec laquelle il aura trois enfants (une fille et deux garçons). Le couple s’installe à Tunis en 1949 ; l’un et l’autre y enseignent pendant sept ans. Il milite activement pour l’avènement du socialisme dans les rangs du nationalisme tunisien, également attentif à l’action des communistes, sans adhérer totalement à aucun des deux mouvements. Il y côtoie l’anthropologue Paul Sebag et le philosophe François Châtelet. À Tunis, où il est appelé à diriger un centre de psychopédagogie de l’enfant, il prend part au lancement de l’hebdomadaire Afrique-Action, ancêtre de Jeune Afrique. En 1956, année de l’indépendance de la Tunisie, les Memmi se fixent définitivement à Paris, rue Saint-Merri, dans le IVe arrondissement. Il sait que « la nouvelle nation sera légitimement mais inévitablement arabe et musulmane : les minoritaires comme moi n’y auraient pas de place ». Pressentant les dangers et les tensions nés de la fin du protectorat français (instauré en 1881), il entrevoit la fin du Maghreb de sa jeunesse, celui où Arabes, Juifs, Français, Maltais, Italiens, Grecs et Russes cohabitaient le plus heureusement du monde. Avec son retour en France, il mène une double carrière d’écrivain et de sociologue. Attaché au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) dès 1957 et chargé de conférences à l’École pratique des hautes études l’année suivante, il est chargé de l’enseignement culturel à l’École des hautes études commerciales à partir de 1958. Apatride russe et juif, vivant en France depuis 1925, Georges Gurvitch (1894-1965), professeur à la Sorbonne, se prévaut de tenir, après J. Amrouche et A. Patri, le rôle du mentor qui l’a formé à la sociologie et soutenu au Centre d’études sociologiques qu’il a fondé. De 1968 à 1971, à l’Institut de psychanalyse de Paris, il enseigne les relations entre la psychanalyse et la littérature. Maître de conférences puis professeur, en sociologie, à l’université de Paris X, il dirige l’unité d’enseignement et de recherche des sciences sociales (1970-1975). Considéré à Paris comme un des principaux représentants de la jeune littérature maghrébine, il noue des amitiés durables avec Louis Aragon, Albert Camus, Jean-Paul Sartre et Vercors, avant de poursuivre sa carrière comme professeur itinérant aux États-Unis (Washington, Princeton et Seattle). Dans ses récits et essais, il analyse la vraie nature de la décolonisation ainsi que les mécanismes du racisme et le jeu des rapports de dominance dans les sociétés, les couples, le monde du travail, chez les noirs africains ou américains, les femmes et les domestiques, proche en cela de l’écrivain et poète Aimé Césaire, de l’ethnologue et philosophe Octave Mannoni et du psychiatre et militant Frantz Fanon. Naturalisé français en 1967, il établit dans les « Cahiers de sociologie de la connaissance », un parallèle entre la judéité et la négritude. Que les ouvrages soient des fictions, des essais ou des enquêtes sociologiques, on relève l’empreinte de la formation philosophique et des expérimentations psychologiques dans l’analyse sociologique des situations humaines décrites : toute son œuvre pratiquement est construite à partir d’éléments biographiques. Ainsi son premier roman préfacé par Albert Camus, « La Statue de sel » (1953) offre une description savoureuse et amère du ghetto juif de son enfance et d’une Tunisie cosmopolite aujourd’hui disparue. Alexandre Mordekhaï Benillouche, le narrateur, est son double dans le récit d’une éducation à la fois intellectuelle, culturelle et sentimentale dominée par les figures tutélaires du père et de la mère au cœur d’un espace protecteur, l’impasse Tarfoune en l’occurrence, à la lisière du ghetto juif. Pareillement autobiographique, « Agar » (1955) raconte l’échec d’un couple mixte (lui juif tunisien, elle française catholique) et recense certains des thèmes habituels de l’écrivain (crise identitaire, heurts culturels, oppression, dépendance, domination). Précédé du « Portrait du colonisateur » et préfacé par Jean-Paul Sartre en 1957, « Portrait du colonisé » connaît un retentissement public considérable et accroît sa célébrité dans le monde entier. Il s’agit d’un drame linguistique subi par l’être colonisé soumis à une situation de bilinguisme inégal. Dans cet essai, il analyse en philosophe ce qu’il avait montré un peu plus tôt en romancier dans « La Statue de sel ». En 2004, l’Académie française lui a décerné le grand prix de la francophonie pour l’ensemble de son œuvre écrite en français. Une place du quatrième arrondissement parisien porte son nom depuis juin 2022.
Albert Memmi © Photo X, droits réservés
- Agar, par Albert Memmi, éditions Gallimard, 189 pages, 1984 ;
- Le Désert, Gallimard, 243 pages, 1989 ;
- Le Mirliton du ciel, Julliard, 160 pages, 1990 ;
- Le Buveur et l’Amoureux : Le prix de la dépendance, Arléa, 254 pages, 1998 ;
- Le Pharaon, Le Félin, 358 pages, 2001 ;
- Portrait d’un juif, Gallimard, 342 pages, 2003.
Varia : une nouvelle discipline, la neuropolitique
« Grâce aux outils de la science, nous avons un moyen nouveau de distinguer les idéologies qui distordent nos capacités cognitives des conceptions du monde qui nous rapprochent de la sensation que nous avons de la réalité. Nous sommes capables de quantifier de manière inédite le mal que font les idéologies rigides. Cela permet d’être à l’écoute des courants changeants et des nouveaux mouvements idéologiques. En montrant que le nationalisme invite à un type de rigidité mentale qui s’étend à une grande partie de l’appareil cognitif, nous pouvons ainsi nous demander quels sont les types de groupements nationaux et patriotiques qui sont sains pour le cerveau. Peut-on imaginer des frontières collectives qui suscitent l’amour, l’altruisme et l’investissement culturel, sans ériger de barrières psychologiques inflexibles et créer des comportements pétris de préjugés ? La solidarité sans idéologie est-elle possible ? […]
« Je crois que la science peut nous inciter à réévaluer nos préférences, nos habitudes, et les critères qui permettent de dire si une conception du monde est oppressive ou libératrice. Si l’idéologie est interconnectée à la réalité biologique, alors cela signifie que les enjeux de nos choix et de nos engagements idéologiques sont bien plus grands que nous ne le pensons. L’idée selon laquelle "le personnel est politique" prend alors un tout autre sens. En étudiant l’interaction entre le cerveau humain et l’idéologie, nous pouvons inaugurer une nouvelle méthode critique. »
Dans cet ouvrage traduit en quinze langues, Leor Zmigrod (Trenton, 1995), chercheuse au Churchill College et au departement de psychologie de l’université de Cambridge (Royaume-Uni), pose les jalons d’une nouvelle discipline, la neuropolitique, qui nous invite à identifier, à comprendre et à corriger nos modes de pensée rigides. En quelque sorte, Le Cerveau idéologique apparaît comme un manuel scientifique de résistance à l’endoctrinement et aux extrémismes.
Extraits de l’ouvrage de Leor Zmigrod, « Le Cerveau idéologique - Comment décoder les marqueurs de la pensée dogmatique », traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Christophe Jaquet, éditions Flammarion, 400 pages, 2025.
Carnet : le triomphe du cucul
« Ce sont les artisans de la dissolution de la culture dans le tout-culturel qui laminent tout geste créateur de l’individu isolé dans son génie. L’élitisme reste l’ennemi puisque tout vaut tout ; une bande dessinée et un roman de Nabokov, un slogan publicitaire et un poème d’Apollinaire, un match de football et un ballet, un clip et un opéra de Verdi. Ultime paradoxe, c’est au moment où le patrimoine culturel de l’humanité est disponible, grâce aux techniques de reproduction et de communication, que ces œuvres de l’esprit sont supplantées par la production envahissante de la cuculture ; "le triomphe du cucul sur la pensée", écrit Alain Finkielkraut dans "La défaite de la pensée" ». (Propos critiques de Jean Montalbetti, journal Le Monde).
Confiteor
L’épreuve du confessionnal a fasciné l’adolescent que j’étais : dire ses péchés à un prêtre, pour être un peu puni et toujours pardonné. Cette mécanique automatique de remise du pardon permettait sans doute à chacun d’entre nous une meilleure connaissance de son âme.
Les approximations de la mémoire
Curieux comme chez certains écrivains, des sentiments qui avaient été d’amour déçu ou de dépit amoureux puissent se changer en pitié. Plus singulier encore que la mémoire puisse transformer en beauté ces lointaines souffrances et désespérances. Comme quoi la mémoire peut se révéler trompeuse.
Humour vache
L’humour peut aussi devenir désespéré, énonçait en avril 1988 l’écrivain et journaliste uruguayen Eduardo Galeano (1940-2015) : à en croire une feuille satirique clandestine, « l’opposition, qui hier exigeait la tête de Pinochet, se contenterait aujourd’hui de le voir mieux coiffé ».
Ce qu’est un historien
« N’êtes-vous pas un peu historien, Monsieur Darras, lorsque vous racontez la genèse de la forêt alpestre de Boscodon ? », m’a demandé un auditeur lors d’une causerie à la bibliothèque de l’Alcazar, à Marseille. « Je voudrai l’être davantage, lui a-je répondu, car cet état impose une connaissance si parfaite de ses sources et du site forestier concerné, un esprit critique toujours en éveil, une imparable méthode d’analyse, des qualités que je ne possède malheureusement pas totalement. » (Reportez-vous à « La Forêt de Boscodon », par Claude Darras et David Tresmontant, Naturalia Publications, 2019).
La démarche, physionomie du corps
À la journaliste Claire Devarrieux (quotidien Le Monde) qui lui demande comment qualifierait-il sa démarche, l’écrivain Patrick Modiano livre un raisonnement inattendu : « On a tendance à croire qu’on a une démarche assez assurée, normale, répond-il. On ne se rend pas compte. C’est un problème de morphologie, on ne peut pas savoir. C’est comme les gens qui écrivent leur autobiographie, on ne peut pas se voir de dos, on ne peut pas non plus entendre sa voix. »
Au clair de la lune
Lorsqu’il explique l’origine de son roman Moon Palace, pensé en 1969, quand les Américains ont posé le pied sur la lune, et publié vingt ans plus tard, l’écrivain Paul Auster (1947-2024) ne cache pas une certaine désillusion : « Les premiers pas de l’homme ont réduit ce symbole de l’amour et de l’inspiration à une pierre morte dans le ciel. »
(Mercredi 19 août 2026)
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Billet d’humeur
Papiers d’oranges
Le catastrophique recours aux fongicides et l’accroissement des camions frigorifiques ont remisé les délicats papiers qui emballaient jadis les oranges de Jaffa ou de São Paulo. Souvent décorés de saynètes délicieusement naïves, ces fins papiers aux couleurs chatoyantes apparaissent autour des oranges ou des citrons à la fin du XIXe siècle. Autant que faire se peut, ils protègent ces fruits fragiles cueillis à maturité des champignons parasites ou des maladies cryptogamiques, du transport chaotique ou de la manutention brutale. Ils indiquent la marque, l’origine et le calibre du fruit de l’oranger (Citrus sinensis) ainsi que les contrôles sanitaires auxquels il est soumis. Le plus souvent imprimées à l’aide d’un tampon en caoutchouc, les images des papiers d’agrumes parcourent tous les méridiens, porteuses de messages publicitaires et/ou exaltant les pays ensoleillés. Si elles procèdent de la culture populaire, elles restent le plus souvent anonymes. La grande distribution a eu raison de ces emballages soyeux quoique fripés, en remisant l’agrume dans de vilains filets. Le papier d’orange s’est donc effacé mais il est devenu un objet de collection qui a inspiré artistes et littérateurs. Ainsi, Alphonse Daudet, Paul Eluard, Jacques Laferrière, Pablo Neruda, Francis Ponge et Paul Valéry lui ont dédié quelque poème ou madrigal. Aujourd’hui, les collectionneurs - appelés agruminvélopapyrophilistes - épluchent la moindre information susceptible de les mettre sur la piste des raretés. Rappelez-vous comment certains de ces papiers d’oranges fonctionnaient à la manière des feuilletons incitant à collectionner les aventures de Robinson Crusoé ou les facéties des personnages de Walt Disney de même que les sportifs célèbres, les champions de ski, les peintres ou les musiciens, les prix Nobel, les avions supersoniques ou les satellites artificiels. Sujet récurrent, la mythologie mobilisait les designers du siècle dernier sollicités par les primeuristes. Parmi les papiers d’oranges les plus recherchés figurait le onzième des travaux d’Hercule qui se joua du titan Atlas en dérobant les pommes d’or du jardin des Hespérides. Un temps d’ailleurs, les botanistes rangèrent les oranges avec les autres agrumes dans la famille des hesperidia. Aux Pays-Bas, l’orange est restée la « pomme de Chine » que les Néerlandais associent au fruit du péché originel.
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Lecture critique
Il était une fois la nature, de la dernière glaciation à nos jours
Rendre à la nature sa raison d’être et de demeurer la pourvoyeuse de toute vie sur la terre : la démarche de Stéphane Durand (né en 1970) s’impose en un temps où nos contemporains dissertent continûment de la nature sans vraiment la connaître. Nous nous devons de respecter et de révérer la nature comme nous avons l’obligation de respecter et de révérer toute vie. « Cette notion pourrait même devenir la base d’une morale nouvelle », pensait déjà le médecin et philosophe Albert Schweitzer. La collection, « Mondes sauvages », que S. Durand a créée à l’enseigne d’Actes Sud constitue une sorte d’encyclopédie qui ouvre une multitude de portes vers les merveilles de la nature. Dans « 20 000 ans ou la grande histoire de la nature », il remonte le temps de la nature en France, à la fin du Pléistocène, au maximum du dernier âge glaciaire, point culminant de la dernière glaciation qui a commencé il y a environ 115 000 ans et s’est terminée il y a 11 700 ans avec le début de l’Holocène. Sachant toutefois que l’homme moderne - Homo sapiens sapiens - est arrivé en Europe 20 000 ans avant le maximum glaciaire, en plein âge de glace, il y a 40 000 ans environ. À peine arrivés sur le [futur] continent européen, les hommes modernes ont représenté les plus beaux spécimens de la faune qui peuplait la région sur les parois de pierre de Chauvet, fascinés par les lions, les ours, les mammouths et les aurochs.« Pour tenter de brosser les tableaux vivants de la France sauvage, considère le scientifique, il faut pratiquer l’écologie historique, une discipline scientifique en plein essor à la croisée des sources les plus variées : climatologie, géologie, hydrologie, biologie, archéozoologie, génétique mais également histoire et littérature. » On apprend ainsi que la Provence est la première région à bénéficier du réchauffement climatique : « On y observe bien la succession classique genévrier/bouleau/pin sylvestre avec un long âge d’or des pins entre - 12 000 et - 10 000 ans. Cette région est alors couverte de forêts de pins sylvestres. » Des hardes d’aurochs, nous dit-on, fréquentaient les faubourgs de Clermont-Ferrand, tandis que des chamois et des bouquetins trottinaient aux portes de Marseille. Il n’y a pas si longtemps, du reste, douze mille ans ou guère davantage, que l’effectif des ours pouvait supporter la comparaison avec celui des humains : aujourd’hui, quelques dizaines de plantigrades rescapés subsistent à l’état sauvage dans la même superficie qu’autrefois, confinés sur le promontoire pyrénéen et disséminés sur une longueur de 250 kilomètres contre plus de cinquante millions d’hominiens. Le lecteur de l’ouvrage est immergé dans les profondeurs marines, là où les herbiers de posidonies ressemblent à des prairies mais fonctionnent plutôt comme des forêts sous-marines aux troncs couchés. « Les posidonies sont des plantes à fleurs, lit-on, descendantes d’une lignée d’abord apparue sur la terre ferme il y a 100 millions d’années environ et retournée à la mer. Exactement comme les cétacés 50 millions d’années plus tard. » L’auteur reprend la légende selon laquelle Amsterdam aurait été bâti sur des arêtes de harengs. Il évoque naturellement l’état alarmant de la biodiversité, plus précisément les disparitions d’espèces qui l’emportent sur les nouvelles apparitions. Deux phénomènes jouent simultanément à cet égard : l’action humaine, si intense et dommageable, et le réchauffement climatique, parfois dévastateur. L’auteur reste cependant résolument optimiste. La nature évolue sans cesse, selon lui, mais elle s’adapte en permanence à toutes les situations, avec ou sans l’homme : « Il faut préserver la part d’imprévu de la nature, sa capacité à rebondir. Déjà, le chevreuil forme des troupeaux dans les grandes plaines cultivées ; le faucon crécerelle, le faucon pèlerin et le hibou grand-duc nichent et chassent dans nos plus grandes villes ; les chamois s’ébattent au bord de la Méditerranée, dans le maquis de l’Esterel : c’est du jamais vu depuis 20 000 ans ! Ils ne nous attendent pas : ils proposent d’eux-mêmes de nouvelles façons d’habiter le monde. »
- 20 000 ans ou la grande histoire de la nature, par Stéphane Durand, Actes Sud,
246 pages, 2018
Autres volumes de la collection Mondes sauvages à lire :
- Le Retour de Moby Dick - Ou ce que les cachalots nous enseignent sur les océans et les hommes, par François Sarano, 240 pages, 2017 ;
- Ré-ensauvageons la France - Plaidoyer pour une nature sauvage et libre, Par Gilbert Cochet et Stéphane Durand, 176 pages, 2018 ;
- L’Ours, l’autre de l’homme, par Rémy Marion, 208 pages, 2018 ;
- Parmi les arbres - Essai de vie commune, par Alexis Jenni, 128 pages, 2021 ;
- L’Effet castor - Les leçons d’un bâtisseur de mondes, 384 pages, 2026.
Portrait
Le miraculeux jubilé de la revue Doc(k)s
Protéiforme poésie ! Il est notoire qu’à son propos on puisse invoquer son extraordinaire diversité : diversité des formes qu’elle adopte, des objectifs qu’elle se donne, des images qu’elle restitue d’elle-même, des risques qu’elle encourt. Cette diversité qui n’est pas sauve de contradictions et de fureurs, de climats variables et de secousses sismiques engrange une quantité phénoménale d’esthétiques, de genres, de techniques, de tons que nous pouvons désormais apprécier ou non dans des livres et/ou hors des livres. L’accélération folle des technologies de notre civilisation lui apporte de nouvelles opportunités dont elle use et mésuse sans état d’âme. La confrontation aux démarches plastiques nouvelles et le détournement des lieux d’exposition, tout comme l’importation dans le champ poétique même du théâtre, de la performance et de l’installation (vidéoprojection, traitement technicisé du son, hétérogénéité médiatique), procèdent d’une volonté exploratoire qui n’a de cesse de faire sortir la poésie d’elle-même. Dites-vous bien que le poète n’est pas seulement celui qui utilise les mots. Il est celui qui les disloque, qui les crie, qui en mélange les sons et les signes. Il est celui qui crée, au sens grec du mot - avec des laisses, des notes de musique, des couleurs, des volumes, des architectures, des faits divers ou politiques - tout ce que l’on veut : des moments de vie, des tribunes et des débats, des appels à la sédition. À Marseille et Ajaccio, les Doc(k)ers - les poètes de la revue DOC(K)S) - sauront vous convaincre que la poésie n’a rien d’aimable ni de rassurant : elle vient bousculer la réalité et remettre en cause notre rapport à un monde décadent et déshumanisé (reportez-vous à l’invasion russe en Ukraine, à la troisième guerre du Golfe et à l’intrusion américaine au Venezuela). Pour étayer leur croisade, ils en appellent à deux de leurs plus fameux devanciers, Arthur Rimbaud et Antonin Artaud.
De Ventabren à Bastia
Il y a tout de même quelque chose d’assez miraculeux dans la longévité de la revue DOC(K)S, une revue de poésie créée en 1976 par le poète et artiste Julien Blaine (né Christian Poitevin, à Rognac, le 19 septembre 1942). Animée et dirigée jusqu’en 1989 depuis sa maison de Ventabren, dans les Bouches-du-Rhône, la revue est ensuite gérée depuis Ajaccio sous la responsabilité éditoriale du groupe multimédia Akenaton (Philippe Castellin, poète, et Jean Torregrossa, plasticien). Au décès de Philippe Castellin, en octobre 2021, les éditions Éoliennes (Xavier Dandoy de Casabianca, Bastia) et le collectif Poésie is not dead (François Massut, Paris et Charleville) prennent le relais. Résolument tournée vers une « poésie visuelle » dont Julien Blaine est un des pionniers avec Henri Chopin et Bernard Heidsieck, la revue DOC(K)S apparie dès l’origine l’usage de la langue, des vocables, à celui des outils de diffusion que sont la photographie, la photocopie, les arts plastiques, le mail art, etc. À chaque parution, elle réunit une trentaine de poètes, français et étrangers. Internationale et nomade, elle s’inscrit dans une ligne très ouverte. Aux premières livraisons, plusieurs familles d’écriture se coudoient dans la collection : il ne s’agit pas d’établir un courant, mais de défendre des œuvres singulières, parfois très éloignées les unes des autres.
Une moisson phénoménale !
Le numéro le plus récent est paru en février 2026 avec la contribution de plus de 200 auteurs et autrices et 456 pages de poésies écrite, visuelle, concrète, sonore, numérique, performative et typographique. De 1976 à 2026, 167 numéros auront été élaborés et distribués en 51 volumes suivant 5 séries distinctes : une moisson phénoménale récoltée en un demi-siècle ! Du 28 mars au 13 juin 2026, le jubilé de la revue a servi de prétexte à une remarquable exposition au Centre international de poésie de Marseille (Cipm), conçue par le Cipm avec la collaboration de Poésie is not dead et l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (Imec) - qui dispose d’un fonds Julien Blaine. Le DOC(K)S #2 2026 est issu de la 5e série, envisagée comme « un laboratoire expérimental des langages poétiques ». « Si elle s’inscrit dans la continuité éditoriale des précédentes, la 5e série intègre toutefois de nouvelles sections, notamment un chapitre dédié à la typographie expérimentale, remarque à bon escient Vannina Bernard-Leoni, consultante en innovation sociale et culturelle. Le format multimédia évolue (Poésie Sonore, Poésie Action/Performance, Vidéos-Poèmes, Poésie numérique), le DVD étant remplacé par une carte USB et la création de QR codes renvoyant à la chaîne Youtube de la revue. »
Les Doc(k)ers historiques
Selon X. Dandoy de Casabianca et F. Massut, la revue doc(k)sienne relève en droite ligne du mouvement underground, c’est-à-dire d’une culture alternative, expérimentale et d’avant-garde, qui impose son indépendance en marge des circuits commerciaux officiels et traditionnels. Ils expliquent comment la création artistique et poétique des Doc(k)ers a été nourrie par l’inter/transdisciplinarité inventée et développée par nos aïeux, depuis Mallarmé et les multiples mouvements d’avant-garde (Incohérents, Futurisme, Dadaïsme, Surréalisme, Situationnisme, Lettrisme, Fluxus, etc.) de ces 150 dernières années. Tous deux se plaisent à citer quelques-uns des Doc(k)ers historiques et associé(e)s qui les ont influencés : Cozette de Charmoy, Esther Ferrer, Liliane Giraudon, Michèle Métail, Chiara Mulas, Orlan, Fernando Aguiar, Jean-Pierre Balpe, Julien Blaine, Philippe Bootz, Jean-François Bory, Philippe Castellin (†), Henri Chopin (†), Jacques Demarcq, Jacques Donguy, Charles Dreyfus-Pechkoff, Bartolomé Ferrando, Christophe Fiat, Giovanni Fontana, Bernard Heidsieck (†), John Giorno (†), Michel Giroud (†), Joël Hubaut, Max Horde, Richard Kostelanetz, Arnaud Labelle-Rojoux, Richard Martel, Jean-Luc Parant (†), Charles Pennequin, Serge Pey, Seiji Shimoda, Tanabé Shin, Pierre Tilman et Jean Torregrosa. Je leur emboîte le pas pour saluer d’autres poètes, artistes ou performeurs dont les contributions doc(k)siennes m’ont séduit au gré de quelques lectures vagabondes : Nadine Agostini, Démosthène Agrafiotis (†), Yassine Boussaadoun, Patrice Cazelles, David Christoffel, Ma Desheng, Frédérique Guétat-Liviani, Peter Hart, Ray Johnson, Claudie Lenzi, Jean Monod, Natyot, Clemente Padin, Hugo Pontes, Christian Prigent, André Robèr, Maurizio Spatola, Lucien Suel, Christophe Tarkos (†) et Laura Vazquez. Tous ces contributeurs ont aidé DOC(K)S à grandir, à prospérer et à se hisser à la proue des revues de poésie les plus établies aujourd’hui, en termes de longévité, de créativité ou de représentativité de la poésie contemporaine. DOC(K)S reste une revue étonnamment vivante, l’encre de ses feuillets est de celles qui ne sèchent pas.
Julien Blaine et le premier numéro de DOC(K)S, de mai 1976,
à l’occasion du jubilé de la revue. © Photo Patrice Carré, Droits réservés
La revue DOC(K)S est disponible chez les éditeurs :
- Éditions Éoliennes, Xavier Dandoy de Casabianca, 9, descente des Chartreux, 20200 Bastia. Courriel : xddc@orange.fr
- Les Presses du Réel, Raphaël Brobst et Laurent Cauwet, 35, rue Colson, 21000 Dijon. Courriel : rb@lespressesdureel.com
Varia : Internet sape-t-il les fondements de la démocratie ?
« Internet enferme-t-il ses usagers assidus dans des chambres d’écho ? À ce propos, les avis divergent. Une chambre d’écho peut être définie comme un environnement où, par le fait des algorithmes chargés de sélectionner le peu qui est présenté à l’usager d’une plateforme, parmi les millions d’informations disponibles, cet usager n’est plus exposé qu’à des opinions qui renforcent les siennes. C’est ce qu’on appelle souvent des "bulles de filtre". Ainsi sont alimentés les biais de confirmation et le sentiment que les autres points de vue sont illégitimes. Certaines études s’inquiètent de la création de véritables "agrégats sociaux homogènes" sous l’effet de l’enfermement dans des "silos d’information". Mais d’autres prétendent, au contraire, que les médias sociaux diversifient le menu informationnel de leurs utilisateurs. Ici encore, il est nécessaire de tenir compte de la géographie. En conclusion, les auteurs de l’étude Max-Planck écrivent que les médias numériques sont "des armes à double tranchant", dont les effets sont à la fois bénéfiques et nocifs pour la démocratie, et que ces derniers dépendent en grande partie de la région du monde et des régimes politiques considérés. De manière générale, il faut admettre que les sociétés démocratiques ne peuvent fonctionner sans un consensus portant sur le constat partagé d’un certain nombre de réalités. Or les nouveaux médias numériques ont tendance à disloquer ce consensus et à faire vivre les citoyens dans des réalités différentes. La polarisation politique, a fortiori si elle est attisée par des puissances étrangères aux régimes autoritaires, comporte un risque sérieux de déstabilisation institutionnelle pour les démocraties. C’est le phénomène que l’on observe en ce moment aux États-Unis. Il faut espérer que l’Europe saura éviter une situation qui rapproche dangereusement les Américains de la guerre civile. »
Extrait de « Ce qu’Internet fait à la démocratie », un dossier de Brice Couturier, journaliste et essayiste, issu de « Médias et démocratie », dans les Cahiers français, n° 435, 120 pages, septembre octobre 2023, La Documentation française.
Carnet : c’était au café de Flore…
Le poète Bernard Delvaille se plaît à raconter que c’est un jour de printemps de l’année 1917 que Guillaume Apollinaire présenta André Breton à Philippe Soupault en leur disant : « Il faut que vous deveniez amis ». Le surréalisme est né ce jour-là. C’était à la terrasse du café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés.
Le temps de vivre
Quand on considère les décennies qui nous précèdent, on ressent un curieux sentiment de bizarrerie. La rétrospection donne le vertige et tous ces moments, épars, de vie nous rendent songeurs. Comment alors ne pas accorder nos pensées diffuses avec les mots d’Angélus Silésius, poète et mystique allemand (1624-1677) : « Je ne sais pas ce que je suis, je ne suis pas ce que je sais. »
Le trèfle et le bourdon
Savez-vous que la fleur de trèfle (Trifolium) est constituée de telle sorte qu’elle ne peut être fécondée que par le bourdon, muni d’une langue assez longue pour atteindre le nectar dans son éperon. Si les bourdons du Royaume-Uni disparaissaient, les prairies de trèfle sécheraient et disparaîtraient à leur tour.
(Lundi 14 septembre 2026)
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Billet d’humeur
Des singes secouristes
Des primatologues suggèrent que nos cousins les chimpanzés (Pan troglodytes) pourraient en savoir plus que nous sur les vertus médicinales des plantes. Depuis une trentaine d’années en Ouganda, dans la forêt de Budongo, certains de ces scientifiques ont observé comment les primates utilisaient leur proche environnement pour se soigner. Ils ont ainsi pu jauger leurs connaissances des ressources végétales de leur écosystème à travers les feuilles mâchées, les écorces et les résines qu’ils utilisent pour prévenir ou soigner des maladies frappant leur communauté. Les singes ont recours à plusieurs techniques. Certaines feuilles de plantes ou d’arbrisseaux sont mâchées pour en extraire le jus et crachées sur les plaies de blessures. D’autres sont ingérées pour agir de l’intérieur. Il leur arrive aussi de consommer de l’écorce, du bois mort, ou de s’essuyer au moyen de feuilles plus ou moins rugueuses afin d’évacuer des parasites intestinaux. Les chercheurs ont identifié une vingtaine de plantes, parmi celles entrant dans les soins dispensés, aux propriétés antibiotiques et antiparasitaires. Au nombre de ces herbacées, quelques-unes figurent en bonne place dans la pharmacopée humaine. Dans le cadre de leurs recherches, en Ouganda mais aussi au Gabon, les primatologues ont eu la surprise de voir plusieurs chimpanzés appliquer des insectes volants préalablement mâchés sur des plaies présentes sur le corps de leurs congénères, généralement après une bagarre. Le geste médical est intervenu plusieurs centaines de fois au sein d’un même groupe. S’ils renforcent la cohésion et la solidarité de la tribu simiesque, ces comportements se transmettent d’une génération à l’autre. Sachant que les abeilles mellifères et les mouches bleues sont appréciées par nos apothicaires pour leurs effets antimicrobiens ou anti-inflammatoires, on n’a pas encore déterminé quelles espèces d’insectes, censées offrir des bienfaits similaires, étaient choisies par les singes secouristes.
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Lecture critique
Dominick Dunne : un procès hollywoodien
Producteur et assistant réalisateur, Dominick Dunne (Hartford, Connecticut, 1925- New York, 2009) s’est lancé, bientôt sexagénaire, dans une carrière de chroniqueur judiciaire, après que sa fille Dominique (1959-1982), qui joua le rôle de Dana Freeling dans le film d’épouvante de Tobe Hooper Poltergeist (1982), ait été étranglée par son petit ami. Rédactrice en chef du magazine Vanity Fair, Tina Brown lui propose alors de tenir le journal du procès qui s’intitulera Justice : A Father’s Account of the Trial of His Daughter’s Killer (« Justice : un père raconte le procès du meurtrier de sa fille »). Lefty Flynn, le coupable, obtient les circonstances atténuantes et une peine légère le sanctionne, deux ans et demi de prison. Le verdict indigne son père et le rend particulièrement sensible aux violences conjugales, aux droits des victimes et aux tribulations de la justice. Accrédité par la suite à différents procès par Vanity Fair dont il deviendra bientôt le rédacteur en chef, sa chronique mensuelle, « Letter from Los Angeles », qui mêle reportage et mondanités, passionne son lectorat, et plus spécialement les procès à sensation de Claus von Bulow, accusé du meurtre de sa femme, une riche héritière, des frères Erik et Lyle Menendez, meurtriers de leurs parents, ou de William Kennedy Smith, neveu du sénateur Ted Kennedy accusé de viol. En 1994, il est convaincu de la culpabilité de l’acteur et footballeur américain des Buffalo Bills, Orenthal James Simpson (appelé O.J. Simpson), dans le meurtre de son ex-épouse, Nicole Brown, et d’un de ses amis, Ronald Goldman. Le double crime a été perpétré dans l’appartement du joueur à Brentwood, en Californie. Quand bien même les preuves s’avèrent multiples et accablantes, les onze avocats du sportif allèguent une enquête à charge et des preuves fabriquées : O.J. Simpson est noir, riche et célèbre ; les policiers sont blancs et jaloux de la réussite de l’accusé. Les avocats de la défense ne cessent de clamer que leur client est victime d’un procès racial et tentent d’influencer dans ce sens les douze jurés dont neuf sont noirs. Le procès s’enlise avec le défilé au prétoire d’une kyrielle de témoins et d’expédients juridiques. Commencé en juillet 1994, il s’achève au mois d’octobre 1995 : il y aura un dernier procès en 1997, au civil, au terme duquel l’accusé sera reconnu coupable et condamné à payer 33,5 millions de dollars de dommages et intérêts.
Ami de Nancy Reagan, de Lady Di, d’Elizabeth Taylor, de Jack Nicholson, de Diane Keaton et de Gloria Vanderbilt, D. Dunne prend ses quartiers au Château Marmont, hôtel des stars à Los Angeles, et tout en suivant les péripéties du procès, il mène sa propre enquête à Los Angeles et à Hollywood dans l’entourage des protagonistes de l’affaire, attentif aux confidences des maîtresses de maison comme des maîtres d’hôtel, aux potins des procureurs et des avocats, aux bavardages des hommes politiques et du show business, aux commérages des gens de cinéma et de l’édition. L’ouvrage « Une autre ville que la mienne » est paraît-il le récit à peine romancé du procès d’O.J. Simpson et de ses coulisses où l’écrivain et chroniqueur judiciaire est incarné par Gus Bailey, auteur à succès et journaliste. « Si je n’avais pas tenu ce journal, je serais devenu fou, confiera Dominick Dunne quelque temps plus tard. Ce que j’ai vu dans ce tribunal m’a empli d’une rage que seule l’écriture pouvait contenir. » Du romancier, on peut retenir deux best-sellers, traduits en français, « Une femme encombrante » (1990) et « Une saison au purgatoire » (1993).
- Une autre ville que la mienne (Another City, Not My Own), de Dominick Dunne, traduit de l’anglais (États-Unis) par Alexis Vincent, éditions Séguier, 480 pages, 2018.
Portrait
L’encyclopédie des graminées de Rick Darke
Parmi les multiples centres d’intérêt de l’Américain Rick Darke, les graminées (ou poacées) occupent une place si importante que l’écologiste et horticulteur a consacré une remarquable encyclopédie à cette famille de plantes, de l’ordre des glumiflores, qui compte plus de 6 000 espèces. La passion du naturaliste pour ces plantes pourtant si communes lui serait venue dès l’adolescence lorsque « mon ouïe devint réceptive à leurs sons, où mon œil anticipa leur présence dans les marais ou dans d’autres espaces ouverts ». Depuis plus d’un quart de siècle, il étudie et photographie ces plantes dans l’environnement de sa propriété de Landenberg, en Pennsylvanie, au côté de son épouse, Melinda Zoehrer, mais aussi dans d’autres régions de la planète. Il les traque dans les zones humides, les espaces boisés, les jardins publics, les parcs naturels et même dans des friches industrielles et aux abords des infrastructures autoroutières. Il considère que « ces graminées sont dotées d’une grâce si exceptionnelle qu’elles constituent un paysage à part, un paysage qui est, selon moi, tout en émotion ».
Des plantes à fleurs et à fruits
Dans le langage contemporain, les graminées sont souvent désignées par le simple mot d’herbes ; il s’agit en fait de plantes monocotylédones, à feuilles engainantes simples et rubanées, à tige généralement creuse (chaume), à fleurs généralement hermaphrodites sans calice ni corolle, à inflorescences en épis, en grappes ou en panicules d’épillets. Le fruit de certaines d’entre elles, appelé caryopse (grain) contient une graine à albumen farineux (céréales). Les botanistes distinguent cinq groupes de plantes, les Graminées proprement dites (Gramineae ou Poaceae) et les familles apparentées des Cypéracées (Cyperaceae), Joncacées (Juncaceae), Restionacées (Restionaceae) et Typhacées (Typhaceae).
Coups de cœur à travers la planète
Au gré des pages superbement illustrées de l’ouvrage, l’auteur nous fait part de ses découvertes glanées partout, ses coups de cœur. Au nord de Kyoto, à Kitamura, au Japon, l’artiste et ancien universitaire Hiroyuki Shindo lui montre de quelle façon les autochtones utilisent le Miscanthus sinensis (susuki), le roseau de Chine ou eulalie pour couvrir les vieux toits de leurs maisons. Longeant les voies du chemin de fer de Pennsylvanie, il s’extasie de la couleur mordorée du panic élevé (Panicum virgatum) qui assortit ses gerbes à la couleur noire des rails et au rouge brique du ballast. En Nouvelle-Zélande, à Christchurch, il se réjouit de voir les paysages urbains accueillir des plantes indigènes ; ainsi, les berges érodées de l’Avon, la rivière qui traverse la ville basse en la coupant en diagonale, ont été restaurées et stabilisées par un jonc indigène, Carex secta (laîche cespiteuse), dont le feuillage vert olive à reflets orangés embrasse joliment le site. À Suhl, dans le land de Thuringe, en Allemagne, il rend visite à l’architecte paysagiste Karl Wienke qui a bâti autour d’une simple mare un habitat lacustre extraordinaire avec une collection de joncs.
Une nouvelle philosophie
Si l’on en croit Rick Darke, prises dans leur ensemble, les graminées ne courent aucun risque d’extinction, même si peu d’herbages originels ont survécu sans altérations jusqu’au XXIe siècle. Il est symptomatique que ces plantes et leurs parentes proches (carex, joncs, restios et massettes) étaient encore assez méconnues il n’y a pas si longtemps. On commence à peine à découvrir ces dernières années leur potentiel esthétique et leurs fonctionnalités diverses. « Mais on peut avancer, sans trop se tromper, soutient l’auteur, qu’elles joueront un grand rôle dans l’avenir, à mesure que notre perception du temps et de l’espace, de l’utile et de l’agréable, des représentations emblématiques et des objectifs concrets s’affinera. » Tout au long des saisons, avec de faibles coûts d’entretien, les poacées et leurs affiliés peuvent remodeler nos paysages stériles, ruraux et urbains, et apporter plus de beauté et de fantaisie à des espaces délaissés que n’importe quel groupe de plantes herbacées. L’Encyclopédie des graminées est une leçon à suivre, un enseignement dont chacun tirera les meilleures connaissances et les principes d’une nouvelle philosophie, au bénéfice de la nature et de la biodiversité.
Consultant-paysagiste, Rick Dark est diplômé de l’université du Delaware.
© Photo X, droits réservés
- L’Encyclopédie des graminées, par Rick Darke, traduit de l’anglais (États-Unis) par Erika Laïs, éditions du Rouergue, 480 pages, 2007.
Varia : les neuf cents ans de l’ordre de Prémontré
Né en 1121 à Prémontré, dans une vallée de la forêt de Saint-Gobain, près de Laon, dans l’Aisne, cet ordre de chanoines réguliers fondé par saint Norbert allie la vie contemplative communautaire à la vie pastorale active. Son développement considérable dans l’Europe médiévale n’est comparable qu’à celui de l’ordre cistercien, son contemporain. Cent ans après. Sa fondation, Prémontré comptait environ six cents maisons, du Danemark au Portugal, de la Bretagne à la Saxe, et jusqu’à Chypre et Jérusalem. Français d’origine, cet ordre canonial a traversé, non sans périls, la guerre de Cent Ans, la Réforme luthérienne, la Révolution française et les totalitarismes du XXe siècle. Sa longue histoire, passionnante, est trop méconnue. Pour la première fois, à partir des sources et des archives, elle est racontée au grand public dans un livre, « L’Ordre de Prémontré - Neuf cents ans d’histoire », comme une aventure. Chanoine régulier prémontré de l’abbaye de Mondaye (Calvados), le père Dominique-Marie Dauzet en est l’auteur inspiré. Depuis cent ans sont parues de très nombreuses monographies concernant différentes abbayes de l’Ordre. Souvent des érudits locaux ou régionaux se sont intéressés à l’histoire de telle maison, avec plus ou moins de bonheur, mais les meilleurs d’entre eux recourant aux chartes et aux autres sources pour composer des histoires d’abbayes de grande valeur (abbaye de Lac-de-Joux, monastères prémontrés de Castille et de Leon, abbayes d’Altenberg et de Leitzkau. Présent aujourd’hui dans les cinq continents de la planète, l’ordre de Prémontré, toujours en expansion, a fêté en 2021 son neuvième centenaire.
- L’Ordre de Prémontré - Neuf cents ans d’histoire, par Dominique-Marie Dauzet, éditions Salvator, 578 pages, 2021.
In memoriam : Gilbert Ganteaume s’en est allé
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Entouré de la douce affection des siens (de son épouse Denise et de leurs enfants Christiane et Michel), le peintre Gilbert Ganteaume a rendu son dernier souffle le vendredi 28 août 2026 à La Ciotat où il est né le mercredi 12 octobre 1932. Je l’avais rencontré au tout début de l’année 1988 et revu les années suivantes à la faveur d’expositions, principalement à Marseille. Nous nous étions retrouvés l’an dernier dans sa ville natale qui avait tenu à marquer les cinquante années de la réalisation du triptyque monumental et biblique réalisé par l’artiste en l’église Notre-Dame de l’Assomption. Je livre ici de larges extraits du portrait que je lui ai consacré dans les pages du quotidien Le Provençal le jeudi 31 mars 1988.
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Histoire d’un peintre ouvrier
Gilbert Ganteaume : dans la généalogie ciotadenne d’un amiral d’Empire
Si la houle des contes et des récits marins a bercé l’enfance de Gilbert Ganteaume, celui-ci s’est détourné très tôt de l’atavisme familial. Depuis six siècles que les Ganteaume plongent leurs branches dans la marine, il a préféré le compas et le trusquin du traceur aux boussole et sextant de ses ascendants. Métallurgiste vingt-cinq années durant, il a quitté les Chantiers navals ciotadens en 1971 pour se consacrer à la peinture découverte douze ans plus tôt. En 1988, il ajoute une nouvelle « période » à son œuvre, la campagne d’Égypte, que sa fantaisie associe à la campagne du lointain ancêtre, le comte Honoré de Ganteaume, amiral d’Empire qui souffla l’Empereur au nez et à la barbe des Anglais en 1798 ! Si l’on excepte les années d’académisme où Georges Delplanque, professeur à l’École des beaux-arts de Paris, est son premier maître à peindre, il manifeste une curiosité inlassable et une propension peu commune à débusquer les multiples sens de la création. En révolutionnaire conséquent, il ne cesse d’interroger les grands peintres, ses prédécesseurs : Turner, Monet, Staël, Zao Wou-Ki, Rebeyrolle. Leur influence qui exclut toute imitation servile est évidente dans la chronologie thématique de sa peinture. À 34 ans, la rencontre de Nicolas de Staël est déterminante. Le choc est si intense que désormais sa « manière » restera assujettie au génial créateur. « Nicolas de Staël m’a fait comprendre, m’explique-t-il, que peindre ce n’était pas dépeindre, mais transposer un certain état d’âme, une certaine poésie de la chose vue. »
La poésie en embuscade…
Quête initiatique, le cheminement du peintre est jalonné d’interrogations, d’exaltations et de révoltes jumelles où s’exhale indéfiniment une poésie toujours neuve, jamais complaisante. Même dans l’impressionnisme des huiles originelles (Les Oliviers, 1963), dans les rythmes simples des premières abstractions (Église de San Giorgio, 1966), dans l’âpre violence des bolides de course (1971), dans les masses solides et sensitives des natures mortes (1972), dans la douloureuse incantation du triptyque de Notre-Dame de l’Assomption (1974-1975), dans l’indignation de l’oppression politique (1984), même dans l’incandescence des soleils d’Égypte (1988), nous sentons la poésie en embuscade, prête à se maçonner en longues patiences, à chanter d’inoubliables mélopées, à brûler dans le brasier ardent de l’inspiration dont Max-Pol Fouchet prétendait - Gilbert Ganteaume aime à souligner l’humilité du propos - qu’il ne résulte de l’œuvre réalisée que la cendre.
Il avale la brise à longs traits…
Les différentes étapes qui bâtissent l’œuvre du peintre ne provoquent aucune rupture mais un prolongement logique dans sa recherche. Il raconte sa propre histoire, ses plaisirs, ses tourments, ses amours, ses colères, le présent comme le passé. Mais ce ne sont là que les matériaux mentaux de l’œuvre peint. Comme les sables généreusement liés sur la toile et peints à l’huile en sont les matériaux physiques. Sables terreux, micacé, feldspathique, calcaire ou coquillier, sables rouge, blanc, gris, ocre : la palette demeure étonnamment riche. Il me confie que son récent voyage en Égypte en a encore multiplié la variété chromatique.
Chemin du Sémaphore, de la hune de sa belle demeure, il m’invite à discerner dans les lointains les courriers de Corse ou de Tunisie qui croisent en Méditerranée. Il ne se sent plus de joie devant la majesté de la marine ainsi offerte qui dilate ses pupilles. Et il avale la brise à longs traits comme l’eau d’une gourde au désert des Pyramides.
Gilbert Ganteaume devant « La Cène »,
une fresque de dix mètres réalisée
en 1995 et montrée ici dans la
chapelle des Pénitents bleus de La Ciotat.
© Photo Christiane Ganteaume, droits réservés
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