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Les sujets sont divers. On y croise le journalisme avec, lors de heurts à Londonderry, le geste d’un manifestant orangiste lançant un bébé en feu en direction des forces immortalisé en 1969 par le photographe Gilles Caron (En général, les gens se contentent de lancer des briques), on y voit la vie rurale (Bombée), les coutumes archaïques, paternalistes et sexistes (Victor Soda). La vie familiale et plus particulièrement le lien paternel ou maternel aux enfants est présent dans une majorité des nouvelles mais plus particulièrement dans Foire d’empoigne, Méduse et Caravane. Le deuil fait aussi partie des sujets récurrents associé parfois à la solitude (Colonnes). Avec Top McElhatton apprend à conduire Jan Carson traite de façon originale le thème du handicapà travers le personnage de Top, gamin presque aveugle de quatorze ans qui vit seul avec sa mère. « Il sait que sa présence rend les gens nerveux. Des fois, ils le bombardent de paroles (…) Des fois ils lui posent des questions et répondent à sa place, comme s’il n’avait pas toute sa tête (…) Une ou deux fois un abruti s’est adressé à sa chienne (...) On attend encore la réponse de la chienne. » L‘autrice y opère parfois un glissement vers le fantastique et la dystopie pré-apocalyptique dans Colonnes, Pendant qu’ils ont encore des chevaux, Foire d’empoigne.
L'Histoire et les habitants de l'Irlande du Nord sont bien évidemment ici la matière première dont l’autrice, hantée comme la plupart des Irlandais du Nord par la mémoire des « Troubles » fratricides qui ont déchiré le pays si profondément et pendant de si longues années, se sert pour dresser une cartographie de sa terre natale et pour tracer un portrait lucide et parfois mélancolique d’un monde où tout ou presque peut arriver. Baignant dans un climat de guerre de religion aujourd’hui larvé mais encore nourri de souvenirs, de peurs, de douleurs partagées, ces récits rédigés depuis le camp des parpaillots et des presbytériens évangélistes ne s’attachent ni aux combats ni aux combattants des deux camps mais, évitant la tentation de la simplification et du manichéisme, tentent de dépasser les haines et les préjugés qui les nourrissent pour l’envisager à hauteur du quotidien de la population modeste de Belfast et de sa campagne environnante et à travers les êtres eux-mêmes. Oscillant entre un réalisme sans concession et un fantastique sombre ces seize nouvelles révèlent les relents amers du conflit politico-religieux de l’Ulster qui perdurent et montrent à quel point le brasier peut à la moindre occasion se rallumer. Avec une écriture travaillée l'autrice mélange l’analyse sociologique ancrée dans une réalité tangible chargée du poids de la tradition ancestrale, des principes presbytériens, de la dureté d'une vie et du conflit qui toujours revient à la surface et des éléments irrationnels comme les ressentis, les intuitions, sensations, etc. Impeccablement construites dans la pure tradition d’efficacité anglo-saxonne, ces nouvelles conjuguent en outre au réalisme la capacité de convoquer le surnaturel comme un élément parfaitement intégré au quotidien. Ce faisant, si en choisissant pour ses personnages le parler populaire de son Irlande du Nord elle en illustre plus précisément encore les stéréotypes sociaux et communautaires qu’ils ne cessent de reproduire et la division religieuse facteur de méfiance, de haine et de violence qui les définit, en renouvelant à chaque nouvelle l’angle de vue, la perspective, la temporalité, en décidant de dépasser cette empreinte indélébile du conflit sur plusieurs générations pour faire basculer ses récits du réalisme au surnaturel, dans un univers de l’étrangeté, l’absurde et la dérision à la Beckett, elle leur confère une dimension commune et universelle. Si on ajoute à cela un savoir-faire incontestable dans le choix des titres donnés à ses nouvelles et sa façon de les terminer avec des fins ouvertes, en suspens entre drame et miracle, un sens de l'observation aigu, un goût prononcé pour les légendes urbaines et les personnages étranges ou borderlines et un vrai talent pour croquer des situations quotidiennes dans ce qu’elles nous disent du pays, de ses personnages et de la déraison des hommes, on a un petit aperçu de ce que peut donner le réalisme magique à l’irlandaise et au plaisir acidulé que Jan Carson, avec son recueil Le fantôme de la banquette arrière distille. Dominique Baillon-Lalande (17/12/24) |
Sommaire Lectures ![]() Sabine Wespieser (Octobre 2024) 320 pages - 23 € Traduit de l'anglais (Irlande du Nord) par Dominique Goy-Blanquet ![]() Jan Carson vit à Belfast, où elle est née dans une famille protestante. Après deux romans parus chez le même éditeur, Le fantôme de la banquette arrière est son premier recueil de nouvelles traduit en français. Retrouver sur notre site son premier roman : ![]() Les Lanceurs de feu |
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