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Jan CARSON


Le fantôme de la banquette arrière


Ancrées dans l’Irlande du Nord où vit leur autrice, les seize nouvelles de ce recueil ont la double qualité de nous inviter à arpenter avec elle ce territoire dont elle ne cesse d’explorer les complexités. En début et en fin de ce recueil aussi noir que férocement drôle deux bébés victimes de l'égoïsme, du sens de la propriété d’un adulte ou d'un conflit familial, viennent en écho et donnent le ton. Le Fantôme de la banquette arrière, dans la nouvelle-titre du recueil, quant à lui prend un tour clairement politique avec ce passager clandestin et catholique qui s’est immiscé dans la tournée de vente de confitures de la grand-mère protestante accompagnée de sa petite-fille. Rien d’anormal bien sûr à ce que la très jeune Ruth se lie avec ce fantôme dont on apprend qu’il est celui du propriétaire d’origine  du véhicule que le grand-père vient d’acquérir, ni à ce que celui-ci disparaisse à la frontière comme si de rien n’était. « Tout ce que connaît Ruth : haies, tourbières, champs de fermiers et deux fois par ans – si elle est en veine – un saut à Newcastle juste pour vérifier que la mer n’a pas bougé. Elle est allée une fois à Belfast lors d’une sortie de l’école maternelle pour assister à une pantomime. C’était avant la mort de sa maman. Depuis Granny ne l’a plus jamais autorisée à se rendre dans la grande ville. En ville il y a toujours des bombes. » (Le fantôme de la banquette arrière). C’est effectivement le portrait d'une Irlande du Nord toujours hantée par ses fantômes, ceux des vieilles légendes, comme ceux, plus proches et tout prêts à renaître, de la guerre civile des Troubles, que Jan Carson en de multiples scènes dresse ici. Après, tout est effectivement une question de point de vue. Celui de la narratrice du premier récit indignée de devoir partager la plage déserte où elle se baigne quotidiennement avec un couple envahissant flanqué d’un affreux bébé mangeur de sable ou celui de ce père qui, face à la disparition inexplicable de ses deux gamins turbulents avalés par les tuyaux du maxi-toboggan d’un fast-food en conclut qu’il n’aurait jamais dû accepter de quitter Londres pour Belfast. Dépêchez-vous de filer à Londres pour admirer le dernier cheval de Grande-Bretagne avant qu’il ne se transforme en poney. Frissonnez devant ces méduses qui, depuis la mort de leur fils, apparaissent, s’accumulent dans le jardin de ses parents ou bien face à cette main rouge sanglante (symbole de l'Ulster protestant) trouvée dans un frigo et dont il est bien difficile de se débarrasser.  Il y a aussi un père inconséquent qui, pour avoir la paix, fait une promesse à sa fille qu’il sait ne pas pouvoir tenir et cet autre qui en respect des traditions dépose à la veille du mariage sa fille encore adolescente chez le vieux célibataire vicieux désigné par tout le village comme expert en initiation sexuelle. Respecter ou non les traditions ? Croire ou non aux superstitions ? Une vache vaut-elle plus qu'une femme que pour la sauver le père déroge à ses croyances religieuses ? Dans cette Irlande rurale stricte et protestante qui ne permet ni d'aller au cinéma, ni d'écouter de la musique pop ou de lire des livres non contrôlés par la paroisse, comment grandir ?

Les sujets sont divers. On y croise le journalisme avec, lors de heurts à Londonderry, le geste d’un manifestant orangiste lançant un bébé en feu en direction des forces immortalisé en 1969 par le photographe Gilles Caron (En général, les gens se contentent de lancer des briques), on y voit la vie rurale (Bombée), les coutumes archaïques, paternalistes et sexistes (Victor Soda). La vie familiale et plus particulièrement le lien paternel ou maternel aux enfants est présent dans une majorité des nouvelles mais plus particulièrement dans Foire d’empoigne, Méduse et Caravane. Le deuil fait aussi partie des sujets récurrents associé parfois à la solitude (Colonnes). Avec Top McElhatton apprend à conduire Jan Carson traite de façon originale le thème du handicapà travers le personnage de Top, gamin presque aveugle de quatorze ans qui vit seul avec sa mère. « Il sait que sa présence rend les gens nerveux. Des fois, ils le bombardent de paroles (…) Des fois ils lui posent des questions et répondent à sa place, comme s’il n’avait pas toute sa tête (…) Une ou deux fois un abruti s’est adressé à sa chienne (...) On attend encore la réponse de la chienne. »  

L‘autrice y opère parfois un glissement vers le fantastique et la dystopie pré-apocalyptique dans Colonnes, Pendant qu’ils ont encore des chevaux, Foire d’empoigne.
La dernière nouvelle où deux frèresont choisi de lutter dans des camps opposés avec autant de ferveur renvoie bien évidemment avec un clin d’œil appuyé à la Bible et ses frères ennemis Caïn et Abel.
Parfois cependant les choses finissent mieux que le début de l'histoire ne le laissait présager...

 

                       L'Histoire et les habitants de l'Irlande du Nord sont bien évidemment ici la matière première dont l’autrice, hantée comme la plupart des Irlandais du Nord par la mémoire des « Troubles » fratricides qui ont déchiré le pays si profondément et pendant de si longues années, se sert pour dresser une cartographie de sa terre natale et pour tracer un portrait lucide et parfois mélancolique d’un monde où tout ou presque peut arriver. Baignant dans un climat de guerre de religion aujourd’hui larvé mais encore nourri de souvenirs, de peurs, de douleurs partagées, ces récits rédigés depuis le camp des parpaillots et des presbytériens évangélistes ne s’attachent ni aux combats ni aux combattants des deux camps mais, évitant la tentation de la simplification et du manichéisme, tentent de dépasser les haines et les préjugés qui les nourrissent pour l’envisager à hauteur du quotidien de la population modeste de Belfast et de sa campagne environnante et à travers les êtres eux-mêmes. Oscillant entre un réalisme sans concession et un fantastique sombre ces seize nouvelles révèlent les relents amers du conflit politico-religieux de l’Ulster qui perdurent et montrent à quel point le brasier peut à la moindre occasion se rallumer.

Avec une écriture travaillée l'autrice mélange l’analyse sociologique ancrée dans une réalité tangible chargée du poids de la tradition ancestrale, des principes presbytériens, de la dureté d'une vie et du conflit qui toujours revient à la surface et des éléments irrationnels comme les ressentis, les intuitions, sensations, etc. Impeccablement construites dans la pure tradition d’efficacité anglo-saxonne, ces nouvelles conjuguent en outre au réalisme la capacité de convoquer le surnaturel comme un élément parfaitement intégré au quotidien. Ce faisant, si en choisissant pour ses personnages le parler populaire de son Irlande du Nord elle en illustre plus précisément encore les stéréotypes sociaux et communautaires qu’ils ne cessent de reproduire et la division religieuse facteur de méfiance, de haine et de violence qui les définit, en renouvelant à chaque nouvelle l’angle de vue, la perspective, la temporalité, en décidant de dépasser cette empreinte indélébile du conflit sur plusieurs générations pour faire basculer ses récits du réalisme au surnaturel, dans un univers de l’étrangeté, l’absurde et la dérision à la Beckett, elle leur confère une dimension commune et universelle.

Si on ajoute à cela un savoir-faire incontestable dans le choix des titres donnés à ses nouvelles et sa façon de les terminer avec des fins ouvertes, en suspens entre drame et miracle, un sens de l'observation aigu, un goût prononcé pour les légendes urbaines et les personnages étranges ou borderlines et un vrai talent pour croquer des situations quotidiennes dans ce qu’elles nous disent du pays, de ses personnages et de la déraison des hommes, on a un petit aperçu de ce que peut donner le réalisme magique à l’irlandaise et au plaisir acidulé que Jan Carson, avec son recueil Le fantôme de la banquette arrière distille.
Ceux qui ont apprécié l’énergie puissante et positive du roman Les lanceurs de feu publié en 2021 par l’autrice devraient retrouver dans ce recueil les ingrédients qui les avaient alors séduits. Les autres quant à eux trouveront dans ce recueil décapant plein de raisons de l’apprécier. 

Dominique Baillon-Lalande 
(17/12/24)    



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Lectures







Jan  CARSON, Le fantôme de la banquette arrière
Sabine Wespieser

(Octobre 2024)
320 pages - 23 €




Traduit de l'anglais
(Irlande du Nord) par
Dominique Goy-Blanquet


























Jan Carson
vit à Belfast,
où elle est née dans une famille protestante. Après deux romans parus chez le même éditeur, Le fantôme de la banquette arrière est son premier recueil de nouvelles traduit en français.







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son premier roman :


Les Lanceurs de feu