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Matthieu GOUNELLE

Toujours l’aimer



Voilà un livre étrange, douloureux, impitoyable, poétique. Une déclaration d’amour et de mort, une réflexion sur la maternité et sur l’enfance.
La narratrice a abandonné son bébé sur une plage à marée montante.
Face aux juges, elle raconte. Elle ne cherche pas à expliquer ou justifier, elle parle simplement de son bébé, Matthieu, et détaille tous les instants de ce voyage à La-Plage.

Son bébé, elle l’a beaucoup aimé. Il avait tout pour lui. Il était beau, doux, sage.
« À la maternité, on lui a presque rendu un culte. Parents, médecins, infirmières trouvaient tous les jours un prétexte pour se faufiler dans ma chambre et se pencher sur son berceau, comme s'il avait été une divinité bonne et infiniment puissante. Ils étaient captivés par ses yeux et par sa douceur. »
Elle adorait sentir son odeur, l’embrasser, le chatouiller, l’entendre rire.
Elle n’avait rien à lui reprocher sauf ce qu’il allait devenir, un garçon, un homme.
Elle voulait qu’il demeure un bébé.  « C'est un mauvais moment à passer, l'enfance. Du moins lui aurai-je évité cela. Je veux dire, je lui aurai évité bien des tourments : se forger des illusions, bâtir un monde imaginaire à la recherche duquel on consume en vain sa vie. À quoi nous sert l'enfance ? À nous préparer au malheur. À nous décevoir. À nous tromper. J'ai détesté mon enfance. Mais j'en ai assez dit sur ce sujet. »

Elle évoque ses parents. « Pourquoi parler de ma mère ? Elle n'était ni froide ni cruelle. Elle m'aimait, je crois, et prétendait me protéger des colères de mon père. […] Pourquoi ne m'interrogez-vous pas sur mon père ? Faut-il que ce soit toujours les mères les coupables ? Je vous le dis, ce sont les hommes les ogres – ils nous poursuivent toute notre vie –, et qui croit leur échapper, les oublier, prend sur ses épaules un pesant fardeau dont il est impossible de se débarrasser. »

Elle a refusé de vivre en couple. « Moi, je m'entendais bien avec son père. Je n'ai jamais voulu lui faire du mal mais il n'a pas compris que je refuse de vivre avec lui. Il aurait voulu que nous nous installions ensemble, que nous fabriquions une sorte de nid. Il aimait tant Matthieu. Au début, il a bien été un peu désemparé : il n'avait pas plus que moi désiré cet enfant. Mais, très vite, il l'a reconnu, alors même que je persistais dans ma volonté de vivre seule. Il le voyait occasionnellement, quand son travail lui en laissait le loisir. Cela semblait lui suffire. »

Elle parle du voyage en train, de leur arrivée à La-Plage, de la nuit à l’hôtel, et de cette promenade au bord de la mer où elle l’a déposé sur le sable avant de s’enfuir.
Elle reste dans une sorte de déni.
« Je sais que les femmes qui tuent leur enfant font horreur. On les regarde avec effroi, les yeux rem­plis d'épouvante et de mépris. Bien plus sévè­rement que les hommes qui, à la guerre, tuent les enfants des autres. […] Mais je n'ai pas tué mon enfant. Abandonner ce n'est pas tuer. Dans l'abandon, on laisse une chance. Une chance pour la vie, une chance pour être sauvé. Je crois aux miracles. »
« Quelqu'un aurait pu le trouver et l'emporter. Pas si loin, il y avait des pêcheurs de coques et de palourdes. Ils auraient pu nous apercevoir, intervenir. Dans le fond, il a eu sa chance. […] Moi, je n'ai aucune certitude concernant ce qui s'est passé après que j'ai quitté la plage, et tourné le dos à la mer. »

Dans ce court roman, une centaine de pages, Matthieu Gounelle livre avec beaucoup de finesse et de délicatesse les propos de la narratrice qui raconte cette journée particulière où elle a déposé son bébé sur le sable. Sans qu’elle cherche à se justifier, le lecteur comprend ce qu’elle ressent, son rapport à son bébé, ce qui l’a menée à cet acte, l’univers hors-sol dans lequel elle évolue. « Où la mer a-t-elle pu l'emporter ? Sur quelles rives ? Les courants sont puissants et portent loin. Il a pu vivre dans la mer pendant des jours, avoir été recueilli dans la demeure d'une déesse sur une île sans nom. Cela s'est vu déjà, une déesse amoureuse d'un mortel. Qui peut affirmer que je l'ai tué ? Qu'il est mort ? Qui ? Mon geste était un geste d'amour. »

Serge Cabrol 
(22/11/24)    



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Matthieu GOUNELLE, Toujours l’aimer
Arléa

(Août 2024)
104 pages - 17 €










Matthieu Gounelle,
astrophysicien, professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle et responsable de la collection nationale de météorites du Muséum, est l’auteur de nombreux ouvrages dont Les météorites dans la collection Que sais-je ?


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