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Hisham MATAR


Mes amis



Plus qu’un livre sur l’exil, c’est un livre sur un drame qui non seulement prolonge l’exil bien au-delà de ce qui était prévu, mais coupe les liens du narrateur avec sa famille, avec son enfance, compromet son avenir. Khaled, le narrateur et son ami libyen Mustapha, faisaient partie des victimes de la fusillade qui eut lieu devant l’ambassade de Libye à Londres le 17 avril 1984, fusillade visant les manifestants venus protester contre la dictature et perpétrée par le personnel de l’ambassade.
Khaled est le fils d’un historien réputé. Après 1969, année où Kadhafi accède au pouvoir, son père refuse tous les postes universitaires et autres emplois financés par l’État, pour exercer comme professeur d’histoire dans un modeste collège de Benghazi. Il s’agissait de disparaître, de ne pas éveiller les soupçons, de continuer à mener ses recherches en toute discrétion, sans jamais rien publier. Il a un intérêt particulier pour l’essor du nationalisme dans le monde arabe, qu’il décrit comme le « cadeau d’adieu des colonisateurs ».
Dans les années 1980, la famille de Khaled écoute religieusement les émissions en arabe de la BBC et particulièrement la chronique de Mohammed Mustapha Ramadan, originaire de Benghazi. Lors d’une émission mémorable, le prestigieux journaliste lit une nouvelle écrite par un jeune Libyen étudiant à Dublin, Hossam Zowa. Un homme est mordillé puis dévoré peu à peu par un chat qui ronronne à ses pieds. Quand le chat a dévoré ses pieds, ses jambes et ses bras et s’attaque à son oreille, l’homme dit non, et le chat s’éloigne, « laissant l’homme reprendre enfin le cours de sa vie. ». Cette nouvelle est une métaphore de la résignation de l’homme face à la dictature et au pouvoir de décision qui peut être le sien.
À cette époque, les régimes arabes autoritaires se débarrassent des journalistes dissidents en exil.  C’est ce que l’on a appelé « l’assassinat de la parole ». Peu après cette lecture, Mohammed Mustapha Ramadan annonce qu’un journaliste libanais, revenu à Beyrouth pour les funérailles de sa mère est exécuté. Puis c’est au tour de Ramadan lui-même d’être abattu à la sortie de la mosquée.
 En 1983, Khaled part étudier en Ecosse, à Édimbourg. Il y rencontre d’autres Libyens dont Mustapha qui devient son ami et l’entraîne à cette fameuse manifestation où Khaled et lui-même seront blessés. D’autres étudiants sont clairement alliés du régime et après leur hospitalisation, il est trop dangereux d’y retourner. Il y côtoie aussi Rana, une étudiante libanaise qui devient une amie dévouée. À sa sortie d’hôpital, Khaled devra trouver du travail et s’inscrire à une autre université. Mais la peur d’être reconnu et achevé par les partisans du régime va le hanter longtemps. Il est convaincu que toutes les victimes de la fusillade de l’ambassade figurent à tout jamais sur une liste noire.
« Les opportunités, qui avaient jadis, été à ma portée – me voir attribuer une bourse d’études, décrocher un travail respectable, obtenir un emprunt bancaire et, surtout, pouvoir vivre en homme libre – étaient à présent plus qu’incertaines. »
À la peur s’ajoute la honte d’avoir déçu son père et sa mère, de les mettre en danger par sa faute, et la souffrance de ne pas pouvoir parler ouvertement avec eux car les conversations sont écoutées systématiquement.
Ce roman a une construction en boucle, telles des arabesques qui suivent les chemins parcourus par sa mémoire et dans les rues et parcs londoniens que le narrateur sillonne depuis trente-deux ans. Des rues, places et cafés où il retrouvait ses amis, Mustapha, Rana et plus tard Hossam Zowa dont il n’avait pas oublié la nouvelle écoutée à la radio.
Il y a quelque chose d’étrange dans ce livre : tout en étant au centre du récit, le narrateur reste effacé, souvent timide, taiseux des émotions qui l’envahissent, laissant la première place à ses amis et à la littérature anglaise que Khaled étudie d’arrache-pied.
Lors de son entretien d’admission à l’université de Birkbeck, la cheffe du département, pour tester les connaissances de Khaled en littérature anglaise, lui lit un extrait de Mrs Dalloway de Virginia Woolf que Khaled n’a jamais lu ce qui étonne ce professeur. Alors on l’interroge sur les livres qui lui plaisent. Il parle de Sénèque et de Rhys, d’Hossam Zowa, et d’Abû-l-Alâ’ Al-Ma’arrî. « Trois cents ans avant Dante, ai-je expliqué, il a écrit l’Épître du pardon, dans lequel un poète descend aux enfers. Vous n’en avez jamais entendu parler, vraiment ? » Jolie leçon pour se moquer de l’eurocentrisme.
Quand ses amis retournent en Libye à la chute de Kadhafi, Khaled comprend que l’endroit qui lui manquait le plus était aussi celui où il avait le plus peur de retourner.  « L’idée qu’on peut rentrer est un mythe, tout comme l’idée qu’avoir connu un déracinement vous rend meilleur à l’heure d’en affronter un autre. »
Ses amis ne cessent jamais de désirer une vie différente, mais lui a réussi à ne pas désirer une vie différente, et « c’est déjà un accomplissement ».
Les phrases longues, admirablement traduites par David Fauquemberg, ce qui en rend la lecture aisée, expriment aussi les tourments de l’âme du narrateur. Dans La Terre qui les sépare écrit en 2017, Hisham Matar raconte l’histoire de son père, opposant à la dictature, enlevé en Égypte où il s’était réfugié et jamais réapparu. Hisham n’avait que dix-neuf ans quand son père disparaissait, l’âge de Khaled quand il part au Royaume-Uni. On comprend à quel point ce personnage endosse ce que l’auteur a éprouvé jeune homme.

Nadine Dutier 
(17/01/24)    



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Hisham MATAR, Mes amis
Gallimard

(Janvier 2024)
496 pages - 23,50

Version numérique
14,99


Traduit de l'anglais
par David Fauquemberg










Hisham Matar
est né en 1970.
Son livre, La terre qui les sépare (Gallimard, 2017),
a obtenu le Prix Pulitzer et
le Prix du Livre étranger France-Inter-JDD.







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