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Dominique PARAVEL

La Collection


En plein exode des congés estivaux, Gabriel Bernier, nouveau conservateur d’un petit musée dans le Mâconnais, file vers la Méditerranée au volant de son Duster, en compagnie de son épouse Ania. Autant dire que Gabriel Bernier se conforme à un rituel. « Quant à lui il filait droit vers Villefranche-sur-Mer, ses plages exiguës, ses cafés grillés de soleil, ses touristes bronzés jusqu'à l'os », pris au piège, « alors qu’il ne rêvait que de la mer Baltique. Froide et glauque, impropre à la baignade, idéale. Quelque part entre la Suède et la Lituanie, dans cet espace maritime que l'imagination peine à se représenter, existait une île dont la beauté spectrale le hantait. Dures falaises, blanches silhouettes furtives des arbres, paysage effilé par le vent. C'était là, dans ce lieu inhumain, qu'il rêvait de promener sa silhouette alourdie et son ennui. »

Faisant une halte sur une aire de repos autoroutier, il peine à trouver une place et stationne finalement face à deux poubelles jaunes. Après avoir acheté ses paquets de cigarettes, plusieurs Duster pointent leur uniformité mais aucun n’est le sien, même celui devant les poubelles. Commence une recherche avec le sentiment d’avoir des perceptions confuses. À un moment, il a eu l’impression de mourir. Mais, maintenant, il est bien vivant et il cherche, tel un Ulysse bilieux, à rejoindre sa Pénélope plus jeune que lui de vingt ans, le « front large et visage carré, une sorte de bœuf de labour obstiné dans son sillon, résistant aux compromis, aux assemblages hasardeux de genre, attitude qui lui avait coûté son poste de conservateur du musée Poule de Pontoise ». Son épouse, avec laquelle il venait de se brouiller par un refus cassant à une de ses demandes, ne répond pas à ses appels téléphoniques. L’a-t-elle quitté avec la voiture, l’abandonnant sur l’aire de repos ? Isolé, Gabriel balade sa soixantaine conservant malgré tout à l’esprit que « sa tâche de conservateur consiste à présenter les toiles suivant un parcours astucieusement élaboré […] Tâche des plus ardues. Hormis leur laideur et leur contiguïté historique, rien ne relie les tableaux entre eux. »

Il conserve l’espoir de retrouver son épouse. « Ania allait apparaître, au détour d’une poubelle ou d’un transat. Il lui dirait : Tu t’es moquée de moi ? Qu’est-ce que tu as voulu me prouver ? Que sans toi je ne tiens pas debout, sans toi je rampe comme ces créatures immondes, sans pattes ni colonne vertébrale, qui hantent les fonds obscurs du monde et les aires d’autoroute ? » Il se fond dans la marée humaine, « des voyageurs en mal de distractions […] saisis par la chaleur à leur descente de voiture comme des boulettes dans une huile de friture, les voyageurs grésillaient un instant puis se laissaient mollement imbiber. » Déboussolé et désemparé, Gabriel s’en remet au hasard des rencontres pour comprendre ce qu’il endure. Plusieurs témoignages rapportent avoir vu Ania en compagnie d’un homme. La réalité d’une aire de repos autoroutier avec son hétérogénéité sociale se révèle étonnante à ses yeux ébahis, surtout lorsqu’elle prend l’aspect des tableaux dont il est le conservateur. Spectacle qui horrifie le « docteur en histoire de l’art » qu’il est. « Retrouver dans une œuvre d'art ce qu’on connaît déjà dans le réel témoignait d'une paresse de l'intellect. Seul équilibre parfait des couleurs et des formes pures, la beauté abstraite qui n’obéit à aucune contrainte autre que celle de l’harmonie, lui paraissait digne d’être regardée. » Son épouse lui reproche cette approche qui le déconnecte de la réalité « Tu aimes ce genre de peinture parce qu’elle est inoffensive, rien ne se libérera du cadre et te sautera à la gueule. »

D’emblée, parmi cette marée humaine, « Un père brachycéphale et rasé, une mère à la face camuse, quatre enfants… » sortent du cadre et rappellent à Gabriel une toile de son musée, Pique-nique en Franche-Comté, de 1892. « Par un paradoxe du vivant, les plus laids semblent les plus acharnés à se reproduire. Sur cette aire d'autoroute de juillet, tant de corps décidés à s'exposer quoi qu'il en coûte, jeune fille au ventre bourrelé débordant d'un short, vieille ripolinée, famille grasse, large, montées sur des pattes d'éléphant, avachies dans des joggings, claquettes avec chaussettes, troupeaux impavides. À chaque instant, pensa Gabriel, ces imbéciles pouvaient retrouver leur véhicule, poser leurs fesses sur le tissu familier de leur siège et s'en aller. Lui seul était enfermé en plein air, prisonnier d’une île sur le grand fleuve autoroutier. » Le réel lui saute « à la gueule ». Son esprit d’esthète petit-bourgeois l’anime toujours, très acerbe, rassurant à la fois. Il est donc bien conscient et encore lui-même. Pourtant, sa conscience continue à se fractionner. Il ne rencontre que des personnages hétéroclites ressemblant à des figures qui se seraient échappées d’autres tableaux de sa Collection. « Quelle est, se dit Gabriel, cette intrication d’êtres peints et réels, de morts et de vivants ? » Cette alternance de réalité et de flottement, sur une aire de repos, prend l’allure d’une épopée sinon cauchemardesque, a minima déstabilisante.

Dominique Paravel concentre l’intrigue de son livre, La Collection, en un lieu inhabituel, pourtant très fréquenté. Une fraction d’humanité y assume la banalité de son quotidien et devient le théâtre du cheminement mentalement perturbé de Gabriel. Il repense à ses années de jeunesse oubliées avec ses frustrations, égaré dans un monde dont il paraît ne pas partager les aspirations et les enthousiasmes. Il espère toujours revoir son véhicule, sa femme et secrètement qu’un tableau, non identifié, soit un Bonnard. Un espoir du vieil homme contre l’absurdité du moment. Lui reviennent aussi, au fil de l’eau, en pensées, ses décisions trop péremptoires, voire ses lâchetés, sa négligence auprès de ses enfants et d’une épouse décédée, ou d’Ania, sa nouvelle compagne qu’il contrarie souvent. Sa fille lui a fait des reproches. « Blanche n'avait jamais manifesté de sympathie envers Ania, qu'elle jugeait vulgaire, sauf quand leurs intérêts commerciaux concordaient, Gabriel fut donc stupéfait de l'entendre prendre sa défense et l'accuser, lui, de négligence et d'égoïsme comme il l'avait fait avec leur mère. » Il se heurte à lui-même pendant que d’autres, employés, routiers ou quidams, révèlent leurs richesses cachées et le guident dans le chaos de sa vie et de son âme. Pourtant, rien au premier abord ne les prédisposent à se distinguer de la masse, au contraire, mais ils sont étonnants de pragmatisme ou d’érudition, directs et simples à la fois, indubitablement déconcertants par rapport à ses a priori. Sont-ils réels ? Sa perception d’autrui se modifie, dépose une part d’humanité qui sert à faire évoluer la sienne et à envisager, quand un semblant de normalité ressurgit, de bifurquer et changer de vie. « La beauté pouvait être une offrande du temps, se dit-il, la beauté est aussi cette confiance accordée au temps, à cet autre qui vient lentement en nous. »

 Rien n’est ordinaire dans ce récit. Le regard de Dominique Paravel porté sur notre univers contemporain, empreint de sagacité parfois cruelle et ironique, reste paradoxalement bienveillant grâce à la maestria de son écriture. Notre monde souvent dérisoire et ses travers, en effet, portent aussi à sourire, et cela ne lui échappe pas. L’atmosphère volontairement pesante du début, imaginons-nous ahuris et abandonnés au milieu de nulle part comme sur une aire de repos, s’allège au fur à mesure de la narration. Dominique Paravel métamorphose un homme et un territoire. Gabriel gagne notre empathie, il n’est plus l’être monolithique arrivant sur le parking. Notre prochain arrêt sur une aire de repos s’en trouvera durablement affecté et c’est une des forces de ce roman.

Michel Martinelli 
(04/03/24)    



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Lectures







Dominique PARAVEL, La Collection
Serge Safran

(Janvier 2024)
140 pages - 16,90
















Dominique Paravel,
a vécu son enfance à Lyon, et plus de vingt ans à Venise. La collection est son 5e livre de fiction.















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