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Romain SLOCOMBE


Une sale Française


Le prologue évoque un vieux dossier d’archive, « Deux femmes y figuraient, qui auraient pu n’en faire qu’une seule : elles avaient presque la même date de naissance, le même prénom, Aline, les mêmes initiales, et leurs noms de famille, bien que s’orthographiant différemment, se prononçaient à peu près semblablement, au point que la police française de l’épuration et la DST les ont confondues ». C’est le parcours de ces deux Aline que Romain Slocomble va ici nous raconter.  

Aline Beaucaire, née en 1911 d’une famille alsacienne (donc allemande puis française puis de nouveau en territoire annexé depuis 1940), est l’épouse de Roger peintre en bâtiment qui a reconnu l’enfant dont il n’était pas le père et maman d’un petit Paul. C’est une jolie femme que l‘on compare souvent à l’actrice française Mireille Balin, célèbre pour ses rôles de femmes fatales entre les deux guerres. Quand en 1940 son mari est fait prisonnier et envoyé dans un Stalag autrichien, elle confie Paul à ses parents, concierges à Mulhouse, pour partir à Stuttgart comme Travailleuse Volontaire. Bilingue et de bonne présentation elle incorpore l’équipe d’un grand hôtel comme femme de chambre. C'est là qu'Alice Beaucaire va rencontrer Herzog, Brancaleoni et surtout Louis Cat. C’est de ce dernier, un aviateur français beau, brillant, élégant et de quatre ans son cadet qu’elle tombera éperdument amoureuse. Elle le suivra quand il décidera de passer en zone libre pour gagner Alger via Marseille où il avait des amis qui pourraient les aider à y parvenir. Ils feront un détour par Arbois dans le Jura pour la présenter à sa famille composée d’un père principal de collège, une mère pharmacienne et une sœur atteinte enfant par la polio dont il semble proche. Enfin parvenus avec l’aide d’un passeur douteux et moult dangers qui auraient pu leur être fatals à Marseille, ils partagent quelques jours en tête à tête. Puis Louis retrouve d’anciennes connaissances, déjà croisées à Stuttgart qui l’introduisent auprès de truands corses bien installés dans cette grande ville cosmopolite devenue plaque tournante des réfugiés et des clandestins pourvoyeuse de généreux revenus à qui sait s’y prendre. Aline sent bien que Louis tout à ses affaires est en train de lui échapper mais la découverte d’un train de vie qu’elle n’aurait même pas rêvé quand elle faisait le ménage dans les hôtels la grise assez pour qu’elle s’en accommode et profite intensément du présent. Parfois des rafles, des arrestations arbitraires ou des exécutions dont elle est témoin et l’antisémitisme de son amant la mettent mal à l’aise mais ce n'est pas suffisant pour fragiliser ses rêves de midinette amoureuse vivant grand train. Et surtout la perspective de traverser la Méditerranée pour gagner Alger (qu’elle ne connaît qu’à travers le film « Pépé le Moko » qui l’a tant fait fantasmer) lui fait fermer les yeux sur ce qui la dérange.  « Ma vie n’a pas été rose mais j’aime rêver ». Se doute-t-elle déjà qu’elle pourrait payer bien cher sa fascination pour son beau gangster et sa légèreté ?

Aline Bockert, elle, est née en Suisse, nom de code « Jeanne » et plus ordinairement surnommée la « Panthère rouge ». Elle est connue des renseignements comme espionne suisse et comme une impitoyable milicienne nazie particulièrement active auprès de la Gestapo dans la persécution des Juifs pendant l’Occupation. La version féminine d’un monstre nazi qui semble jouir de la souffrance des autres.

En 1947, la Direction de la surveillance du territoire et la police de l’épuration chargées de retrouver et punir ceux qui ont trahi, reprennent donc le dossier d’Aline Beaucaire, apparemment redevenue une femme ordinaire. Ils veulent s’assurer que cette femme de ménage, compagne de Louis Cat à Marseille condamnée pour pacte avec l’ennemi à deux ans de prison en avril 1942, n’est pas le double de la fameuse « Panthère rouge » disparue depuis plusieurs années des radars. Ils ont en effet découvert que les deux femmes nées pratiquement le même jour en plus d’avoir les mêmes nom et prénom ont été durant la guerre repérées aux mêmes dates à Stuttgart, Mulhouse et Marseille. Cela ne peut que parasiter le traitement du dossier d’Aline Beaucaire et provoquer le doute. Les Aline n’en font-elles qu’une seule ? Qui est vraiment cette sale Française ? La victime naïve d’un Français ayant rejoint le combat nazi qui l’aurait séduite et manipulée ou un être amoral et vénal sans foi ni loi ? Est-elle aussi innocente qu’elle espère le faire croire ? Comme le disent les policiers qui l’interrogent : soit elle est une menteuse aguerrie soit une nunuche de première.

             
                            Le lecteur aussi est décontenancé par cette midinette frivole à la moralité douteuse qui vit sa rencontre avec le sinistre Louis comme un conte de fées en perdant simultanément tous lien avec sa vie antérieure d’épouse d’un prisonnier, de mère et la réalité de la guerre. Mais Aline Beaucaire est une femme simple et la littérature sentimentale et le cinéma d’aventures qu’elle aime tant ne nous donnent-ils pas de nombreux exemples de ces actes de folie auxquels l’amour peut nous conduire ? N’a-t-elle pas aussi entrevu à travers ce coup de foudre réciproque une revanche possible sur cette vie triste et bouchée à laquelle depuis toujours elle se sentait injustement condamnée ? Quand Louis lui parle d’Alger comment celle qui ressemble à l’actrice Mireille Balin et a pour film culte « Pépé le Moko » de Duvivier ne se projetterait-elle pas avec lui dans cet avenir si semblable à ses désirs les plus intimes ? Comment laisser passer la chance qui se présente à elle de fuir au loin avec celui qu’elle aime vers une existence faite d’aventures, de voyages, de soleil et de passion ? On sent chez elle une soif immense de vivre quels que soient les moyens pour y parvenir. Alors ce bonheur volé au destin dont elle profite pleinement non sans un sentiment contradictoire de chance mais aussi d’usurpation, ce rêve éveillé dont elle a conscience qu’il pourrait brutalement s’effacer comme il est venu, elle veut les vivre intensément au présent. Il est trop tard quand à Marseille elle comprend que Louis n’a pas tenu sa promesse de cesser ses activités d’espionnage mais qu’importe, il est son homme, elle l’aime, il l’aime, ils sont heureux. D’autres lecteurs seront peut-être plus réticents à la croire et la comprendre mais pour ma part, malgré les coïncidences troublantes qui se dévoilent peu à peu et l’auteur qui semble beaucoup s’amuser à brouiller les pistes, il n’était pas possible qu’Aline, ce petit chat jouisseur charmant mais apparemment pas très malin, puisse faire une avec la Panthère rouge, même si les chats peuvent parfois être imprévisibles. Et c’est là la grande force d’Une sale française, où Romain Slocomble parvient à entretenir la tension et le suspense sur ces deux Aline qui pourraient bien n’en être qu’une jusqu'aux toutes dernières pages. Pour la Panthère rouge Romain Slocombe s’est inspiré d’Alice Mackert ou Alice la blonde devenue sous sa plume Aline Bockert, espionne pour le compte des services de renseignement de l'état-major allemand ayant réellement existé.  

La confession manuscrite rédigée par Aline Baucaire en 1947 à l’intention du chef du secteur de contre-espionnage de la Brigade de surveillance du territoire de Marseille forme l’essentiel de ce récit. Ce mémorandum est entrecoupé par des archives policières déclassées concernant Aline Bockert durant la période de l'Occupation et la Libération, reproduites sous leur forme et leur graphie d’origine. Cette construction par alternance rigoureusement respectée du début à la fin du romanentre le récit personnel plein d’émotion et d’une légèreté déconcertante écrit à la première personne par l’Alsacienne et les procès-verbaux rédigés en langage administratif, juridique et froid concernant la Suissesse, rythme ainsi la lecture et contribue à déstabiliser le lecteur déchiré entre compassion et dégoût qui en perd ses repères et ne sait plus comment se positionner.          

Dans son mémorandum Aline Beaucaire, de par sa naissance en Alsace et son bilinguisme, mentionne s’être sentie rejetée partout. « C'était un Alsacien qui commença par me traiter de sale Boche. Je m'enhardis à riposter : En Allemagne, monsieur le commissaire, le directeur de l'hôtel où je travaillais m'a traitée de sale Française. Il faudrait savoir ». Alsaciens ou Mosellans, ils ont été nombreux à être pareillement regardés de travers par les deux camps jusque dans les années cinquante. C’est un portrait très documenté de cette France des années sombres de l’Occupation et la Libération que l’auteur en noir et gris nous offre dans Une sale Française. À travers le quotidien de son héroïne, ce sont les dessous de la guerre avec la lutte pour la survie, les privations des uns et l’enrichissement des autres, le froid, les petits arrangements, la méfiance, la peur, les dénonciations, la traque des Juifs, la fuite, l’abandon des tirailleurs marocains, les trahisons, le meurtre, mais aussi la présence des services de renseignements allemands en Zone libre, le statut particulier d’une partie du Jura, la duplicité des passeurs et la dangerosité du franchissement de la ligne de démarcation, les mafias corses et les trafics en tout genre qui gangrènent Marseille, plaque tournante pour les fugitifs en transit. À travers l’aventure de Louis et de son amante mais aussi les divers procès-verbaux concernant la Panthère rouge c’est l’aspect international des réseaux de renseignements, la guerre des polices plus ou moins officielles, les liens entre policiers, truands et espions, les méthodes utilisées après-guerre pour retrouver et condamner les collabos, qui nous sont également dévoilés.  
À travers cette enquête entremêlant l’espionne historique et la femme ordinaire c’est aussi toute une population française confrontée à la complexité des engagements, avec, face à la petite fraction qui résiste dans l’ombre, ceux qui rejoignent la Légion des Volontaires Français (LVF) contre le bolchevisme auprès des Allemands sur le front russe, les pétainistes, les antisémites, les égoïstes, les lâches, les collabos et les bandits que met en scène Romain Slocombe. Et il le fait avec un tel réalisme mais aussi une telle ambiguïté qu’au fil du récit le lecteur plongé dans ce cloaque peu ragoutant finit par douter non seulement d’Aline mais de tous et de chacun. 

Suivi d’une bibliographie très étayée, ce récit entre documentaire et fiction jonglant avec adresse entre l’érudition historique, le portrait sensible de son héroïne mais aussi quelques scènes retranscrites avec beaucoup d’humanité notamment de la traque des Juifs, se garde bien de surjouer le jugement moral. En s’attachant aux individus dans leur singularité, en dépassant la problématique du bien et du mal et prenant en compte le poids du contexte face à l’inacceptable, c’est la difficulté même de faire la part des choses pour rendre une justice équitable que dans ce roman captivant et passionnant Romain Slocombe interroge non sans talent. 

Dominique Baillon-Lalande 
(21/02/24)    



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Seuil
(Janvier 2014)
272 pages - 20 €















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Romain Slocombe,
né en 1953 à Paris, écrivain, réalisateur, traducteur, illustrateur, auteur de bandes dessinées et photographe, a publié de nombreux
livres et obtenu plusieurs prix littéraires.



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