Retour à l'accueil du site





Olga TOKARCZUK

Le banquet des Empouses


« La vue est obstruée par les volutes de vapeurs échappées de la locomotive et qui serpentent à présent sur le quai. Il faut regarder à travers elles pour tout voir, se laisser aveugler par la brume grise, le temps que le regard se fasse acéré et omni-voyant du passé, du présent et du futur. »

« Il regarda par la portière : le train serpentait dans les sinuosités d'une gorge étroite ; on voyait les premiers wagons, la locomotive qui ahanait, expulsant des volutes brunes, vertes et noires qui se dissipaient. »*

Si les premières lignes vous font penser au second passage, rien de plus normal. Selon la quatrième de couverture, l’auteure, Olga Tokarczuk, prix Nobel en 2018, s’empare du schéma de La montagne magique de Thomas Mann, avec l’intention de faire voler en éclats ledit schéma. Tous les lecteurs du prix Nobel de littérature de 1929, reconnaîtront, çà et là, des convergences de situations, de personnages et de paysages. Cependant, Olga Tokarczuk en tire un dessein autre, et c’est heureux. L’un et l’autre décrivent l’arrivée d’un jeune homme, au début du XXe siècle, dans une gare de montagne. Chez Olga Tokarczuk, ce dernier, Mieczyslaw Wojnicz, se sait malade. Quant au héros de Mann, Hans Castorp, il vient juste rendre visite à son cousin, ignorant sa maladie. Tous deux se rendent dans un sanatorium. Pour le reste, nous encourageons les amateurs de congruences et ceux qui n’ont pas lu La montagne magique à s’y reporter, ils ne le regretteront pas.

Pour l’heure, Olga Tokarczuk nous conte le récit du jeune Mieczyslaw, c’est son prénom, catholique, étudiant de l’École polytechnique de Lwòw. Quant à la narration, l’auteure la délègue à une énigmatique entité qui, de temps à autre, se présente au lecteur et le prend à partie. En débarquant sur le quai, ce voyageur, un peu désemparé est « envahi par un sentiment qu'il connaît bien – la mélancolie propre aux individus persuadés de leur mort imminente. Il pressent que ce monde autour de lui n’est qu'un décor peint sur un écran de papier. » Ce décor représente les alentours du sanatorium de Göbersdorf. Attendu par une calèche conduite par Rajmund, le commis de la pension, à l’allure et aux attitudes rustres, Mieczyslaw est embarqué pour être accueilli par « un homme grand, bien bâti, les cheveux grisonnants », Wilhelm Opitz, le propriétaire de la pension. Le jeune homme arrive épuisé, décontenancé, et tombe dans les bras d’Opitz. Il est pris en charge « comme un enfant ».

On s’attend à une narration déroulant lentement le quotidien de cette micro-société de curistes mais Olga Tokarczuk donne du rythme et relance l’intérêt du lecteur en de multiples passages du texte. À son retour de la première visite au sanatorium, Mieczyslaw Wojnicz découvre, allongé sur la table de la salle à manger de la pension, le cadavre d’une femme. Le propriétaire des lieux, Opitz, ne s’émeut pas plus de la situation et présente, à Mieczyslaw, son épouse qui vient de se pendre. Le soir même, les occupants de la pension dinent sur la table où reposait la dépouille de Mme Opitz. Le repas est aussi l’occasion pour le jeune homme de faire connaissance avec les pensionnaires, exclusivement des hommes se voulant intellectuels. Entre les soins, ces messieurs, jamais d’accord, adorent se chamailler. Ils se disputent sur toutes sortes de sujets mais finissent toujours par conclure sur un terrain d’entente concernant les femmes.

La mort de l’épouse de leur hôte, en même temps que l’occasion de présenter leurs condoléances, est aussi celle d’aboutir à leur sujet de prédilection. Ils profèrent une série de propos misogynes haïssables. L’auteure met les pieds dans le plat. « Le cerveau des femmes est tout simplement plus petit […] Des études scientifiques ont montré que le cerveau des femmes fonctionne d’une manière complétement différente du nôtre, il aurait même une autre structure. […] Nous ne pouvons pas traiter le geste d’une femme comme étant absolument conscient […] Là où l’homme s’y entend en chiffres et plus généralement en structures, chez la femme se trouve la maternité … », « quand elles donnent des réponses sensées et pensent comme nous… ce n’est qu’illusion ». Pour comble, le veuf enchérit « Elles ne savent même pas qu’elles font semblant » et sert une boisson, la Schwärmerei, en guise de conclusion. Mieczyslaw Wojnicz, très mal à l’aise, n’intervient pas. Il entend comme un écho dans la salle à manger et pressent une présence mystérieuse : « Nous, les entités féminines de ces lieux, […] Maintenant, nous allons les laisser à délibérer assis autour de la table couverte d’une nappe aux broderies de mauvais augures ». Nous, ce sont les Empouses, des créatures fantastiques, une sorte de démons femelles, craintes dans la mythologie grecque. Elles ressentent ces conversations comme des provocations. Une rumeur dans le village court. Chaque année, un corps masculin est retrouvé démembré dans les forêts environnantes. Discrètes, les Empouses provoquent une "frénésie" masculine comparable à celle décrite dans Les Bacchantes d’Euripide, et puniraient ainsi, tel Dionysos à l’encontre de Penthée, les veuleries masculines. Les Empouses ne sont pas moins irrationnelles que les clichés machistes.

Olga Tokarczuk structure une histoire mêlant réalité quotidienne et fantastique ainsi qu’une intrigue à la fois policière et psychologique, composition reflétant ses convictions. La narration revient, comme le leitmotiv structurant le récit, sur l’enfance et l’adolescence de Mieczyslaw Wojnicz, ses rapports tourmentés et stricts, pourtant affectionnés, avec son père January Wojnicz. January est un père aimant, son amour transparaît en filigrane au fil de la narration et s’exprime maladroitement. Tributaire d’une atmosphère sociale peu encline à l’expression de ses sentiments affectifs envers sa progéniture, il se soucie de la protection d’un fils qu’il sait différent. Chercher la parade passe, pour January, par des injonctions rigides et autoritaires de diktats virils afin que son fils se fonde dans la masse. De fait, Mieczyslaw aliène sa vraie personnalité en suivant les recommandations de son père. Les curistes de sa pension ont, pour certains, deviné le tourment du jeune homme rendant équivoque sa position dans le monde. L’un des pensionnaires aux intention très ambiguës fait remarquer : « Cicéron en parle lui aussi, déclare l’écrivain de Vienne mystérieusement, avant d’ajouter : Tu sais que ceux comme toi, on les noyait dans la mer ? » Après un épisode tragique, à bout nerveusement, il craque, auprès du médecin du sanatorium, Semperweiß. Il le déteste d’avoir constaté son état qu’il tentait de dissimuler : « Je suis une anomalie. » Le médecin esquisse une voie plus encourageante.« Vous devriez traiter cette anomalie de la même manière que la petite affection que vous avez au poumon. Un élément avec lequel il faut apprendre à vivre sans lui permettre de nous détruire. Il s’agit ici de la cosmogonie du corps. Tout peut y être une anomalie, et l’instant d’après, cette anomalie peut devenir l’atout permettant de gagner la course de l’évolution. Ce n’est qu’une question de regard. » Ragaillardi, Mieczyslaw ose vivre et être lui-même, délivré des injonctions paternelles.

Le propos d’Olga Tokarczuk est bien distinctif de celui de Thomas Mann. Féministe et défenseure du droit des minorités en Pologne, elle combat une idéologie conservatrice qui a fait craindre le pire ces dernières années. L’écriture est chez elle une arme, redoutée puisqu’à maintes reprises elle fut menacée, pour exiger la tolérance envers la différence. La littérature est aussi une activité de combattante comme le démontre Le banquet des Empouses, Roman d’épouvante naturopathique.

Michel Martinelli 
(25/07/24)    

* Thomas MANN, La montagne Magique (Fayard, 2016 - Le livre de poche, 2019 - Roman traduit de l’allemand, annoté et postfacé par Claire De Oliveira)



Retour
Sommaire
Lectures








Noir sur Blanc

(Février 2024)
304 pages - 23 €



Livre de Poche

(Août 2025)
416 pages - 9,40 €



Traduit du polonais par
Maryla Laurent









Olga Tokarczuk,
née en Pologne en 1962,
a reçu le prix Nobel
de littérature 2018.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia



Retrouver sur notre site
un recueil de nouvelles
d'Olga Tokarczuk :
Jeu sur tambours
et tambourins