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Chloë ASHBY
Repentirs
« Ça ne m’était jamais arrivé. Je n’ai par nature aucun mal à analyser mes émotions. Si vous me demandez pourquoi, je vous répondrai que c’est parce que j’y suis attentive, que j’ai le goût de la précision. » Analyser les émotions, Cathy, l’héroïne de Repentir, y arrive en effet très précisément. En revanche, les maîtriser s’avère plus délicat. Peinture fraîche, le précédent livre de Chloë Ashby, invitait le lecteur, et réussissait, à le faire épouser le point de vue de la narratrice avec conviction, composant un livre magnifique. Scandant son récit en chapitres dont chacun porte un mois de l’année, de février à novembre, Chloë Ashby réitère avec Repentirs ce coup de force avec toujours autant de talent et de virtuosité. La précision de son écriture captive, crée et joue sur un léger décalage à la Barbara Pym qui forcément ne laisse pas indifférent. Encore étudiantes Cathy et sa meilleure amie Anna partageaient un appartement. Anna fréquentait Noah. Puis ils se séparèrent, Anna épousant un beau et riche producteur de musique. C’est ainsi que Cathy a connu Noah avant de vivre en couple avec lui. Cathy avait vingt-cinq ans et Noah trente-six. « Noah m’avait vite prévenue qu’il ne voulait pas d’enfants. Je revois son visage quand il me l’a annoncé, ses lèvres pincées, ses yeux en amandes. Il s’était déjà entendu dire que c’était rédhibitoire et se préparait à la même réponse. J’avais ri. Très bien, ce n’est pas comme si je rêvais d’être mère. » Deux ans après, ils se marient confondant leur deux destinées dans une routine érigée, dix ans plus tard, en mode vie : ne consacrer des efforts égoïstement qu’à leur couple et à leur travail. Professeur à l’université ayant quelques livres édités à son actif, Noah se dévoue simultanément à ses étudiants ainsi qu’à des recherches et articles sur le monde contemporain de manière quasi monomaniaque. Cathy n’est pas en reste, son esprit scientifique conjugué avec son désir d’être peintre l’ont orientée vers la conservation des œuvres d’art. « Je ne voulais pas simplement créer de l’art ; je voulais le comprendre, lui consacrer toute mon attention. » Justement, un tableau de Hendrick van Anthonissen, une huile sur panneau intitulée Vue de la plage de Scheveningen, arrive entre ses mains. L’œuvre nécessite la réparation d’une fente dans le panneau de bois et pâtit d’un vernis jaunissant. Cathy trouve l’œuvre quelconque mais est séduite car elle lui rappelle le Norfolk familial. L’existence de ce couple repose sur une vie bien ordonnée, à l’abri, dans un cocon choisi pour éviter toute perturbation du quotidien. Parfois de petits tracas, « une surprise désagréable, comme la pluie quand on n’a pas de parapluie, ou du lait tourné sur les céréales » se manifestent. Ainsi, « le retard de mes règles aurait dû au moins m’embêter », mais ce type de contrariété, pour gênant qu’il soit, ne saurait perturber l’équilibre opiniâtrement recherché. Néanmoins, pour la première fois la perspective de la maternité, dans une union scellée d’un commun accord duquel elle avait été écartée, embarrasse Cathy d’une légère tension. Le soir même, après avoir fêté son anniversaire avec Noah, l’anxiété de la journée s’apaise un peu, « et voilà… mieux vaut tard que jamais ». Un peu seulement. « Quand je me suis relevée pour me laver les mains, je me suis aperçue que je tremblais. J’ai empoigné le rebord du lavabo pour me calmer, mais les tremblements recommençaient dès que je desserrais mon étreinte. » Le trouble persiste sournoisement, envahit ses pensées. Parallèlement, absorbée dans le cadre de son travail de restauration, elle dégage peu à peu l’œuvre d’un vernis jaunissant et d’un repeint inconsidéré. Le travail demande de procéder méticuleusement, prend du temps et révèle quelques taches noires incohérentes, et même, une silhouette semble marcher sur les eaux. Chloë Ashby aussi procède par touches tout en gardant une grande unité narrative, dépeint subtilement le malaise envahissant de Cathy. Autant de petits repentirs noirs qui se révèlent à travers divers épisodes. Ils s’étalent dans le temps tout en provoquant une inquiétude de plus en plus oppressante et déstabilisante, occasionnant le gauchissement du vernis d’un couple idéal. Noah avait confié à Cathy avoir déjà été marié bien plus jeune. Avec sa première épouse, ils avaient attendu une petite fille décédée in utero deux mois avant le terme. Depuis, il avait renoncé à toute paternité. Pour Cathy, son union avec Noah tenait donc à une sorte de coup de billard à trois bandes et perdurait grâce à un équilibre fragile. Après l’épisode des règles, en annonçant à Noah que sa meilleure amie Anna est enceinte, Cathy ressent des troubles psychosomatiques qui la dissuadent d’aborder le sujet de la maternité dans leur couple. S’enchaînent les repas en famille et les réunions amicales pendant lesquels la question de l’enfant revient inévitablement. Cathy parvient, autant que possible, à désamorcer le problème de la procréation lors des discussions tout en percevant à la fois un manque et une envie inexplicables. Elle craquera : « Cette frustration était due non seulement à la situation mais à ma réaction à la situation, au fait que je ne semble plus capable d’en rire avec les autres. » Pour Noah, c’est tout simplement une histoire qui peut s’arranger, il suffit de laisser filer le temps. Cathy se dit hantée par l’idée de sa fertilité ou de sa non-fertilité, à trente-six ans. « Ma détermination a commencé à faiblir lorsqu’un ensemble d’images très différentes me sont apparues : Noah et moi tous les deux sur une plage – non, pas seulement tous les deux, tous les trois. L’espace d’un instant, je me suis laissé emporter par ces images, même si elles avaient quelque chose qui clochait – elles étaient trop brillantes, trop saturées. » Tout en sachant déjà combien elle expose sa décision future au ressentiment de Noah, mais aussi pour dissiper son doute, elle prend rendez-vous dans une clinique. « Mesurer le taux d’AMH dans votre sang permettra de savoir combien d’ovocytes il vous reste, et leur nombre nous aidera à prévoir comment vos ovaires seront susceptibles de réagir à la stimulation […] si vous décidez de vous lancer dans la congélation de vos œufs. » Pour ce faire, l’opération nécessite un protocole et des piqûres. Noah, apprenant beaucoup plus tard cette décision et mis devant le fait à venir, aide malgré tout Cathy dans sa préparation. Pour lui l’opération présage une séparation. D’autant réaffirme-t-il qu’il ne changera pas d’avis. Chloë Ashby décrit un savant chassé-croisé. L’œuvre sur laquelle travaille Cathy révèle un repeint cachant une baleine échouée, peinture ne cadrant pas avec le goût d’une époque. Avec subtilité, l’autrice maille ce qui semblerait un banal fragment de vie d’un personnage aux prises avec une désillusion douce-amère mais en réalité cache plus qu’un profond désarroi. Tout l’art de Chloë Ashby réside dans des presque riens quotidiens et les modifications qu’ils provoquent captant notre attention. Elle nous fait pénétrer dans l’intimité de son personnage et la vivre en nous mettant au diapason narratif de l’héroïne. Rien de grandiloquent, juste de petites notations patiemment agencées. Cathy, la narratrice, s’emberlificote à son propre insu, invisibilisant son désir et ses doutes recouverts comme le font les repeints. Après une année d’interrogations et d’indécision, Cathy imagine s’être donné des options. Un marché de dupe. En exergue, l’autrice place une citation d’Adrienne Rich, théoricienne féministe américaine. « Le corps a été rendu tellement problématique pour les femmes qu’il a souvent semblé plus facile de l’ignorer et de vivre comme un esprit désincarné. » Même si un ami homosexuel de Cathy lui dit : « Il n’y a pas une seule et unique définition de la famille, Cathy, n’oublie pas ça. », la condition féminine n’est pas sortie d’affaire si un corps n’appartient pas à celle qui l’habite. De même, il n’y a pas qu’une seule et même interprétation de l’aliénation. La mère de Cathy en connaît quelque chose…
Michel Martinelli
(22/04/25)
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La Table Ronde
(Mars 2025)
336 pages - 23 €
Traduit de l’anglais par
Anouk Neuhoff

Chloë Ashby,
critique littéraire et critique d’art, collabore régulièrement à divers journaux et revues. Repentirs est son deuxième roman
Lire sur notre site un article concernant son premier roman :

Peinture fraîche
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