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Jacques FORGEAS


Les princes de la nuit


Après nous avoir emmenés, avec Les fantômes de Versailles, dans l’univers de la peinture, dans les bas-fonds de Paris et au port de Marseille, Jacques Forgeas nous plonge cette fois-ci Dans l’univers de la sorcellerie, de la religion et de la défense de la cause animale.
Nous sommes toujours sous le règne de Louis XIV et les enquêteurs sont les mêmes que dans le roman précédent, les inspecteurs Laruche et Torsac.
En ce samedi 11 septembre 1677, ils sont confrontés dès les premières pages à la mise en scène d’un meurtre particulièrement horrible.
« La femme avait été crucifiée, clouée aux poignets et aux pieds, la tête en bas, le corps dénudé. Son abondante chevelure noire pendait jusqu’au sol en mèches maculées d’excréments et masquait son visage. Un épouvantail qu’on aurait déshabillé, traîné dans la boue et cloué à l’envers. »
Torsac est d’autant plus choqué qu’il connaît cette femme. C’est Athéna, une guérisseuse, une "sorcière blanche".
La sorcellerie avait beaucoup de succès sous le règne de Louis XIV et l’Affaire des Poisons en est un exemple célèbre, impliquant des maîtresses du roi, se soldant par un long procès, trente-six condamnations à mort et la promulgation d’un édit royal intitulé « Déclaration du Roi contre les magiciens, sorciers et empoisonneurs » en 1682.
Mais pour le moment, nous sommes cinq ans plus tôt et l’affaire que vont résoudre Torsac et Laruche n’aura sans doute pas le même retentissement.

Torsac est plus intéressé que Laruche par les phénomènes liés à la religion et au paranormal. Sa femme est décédée depuis quatorze mais il continue à bavarder régulièrement avec elle et sent toujours sa présence dans leur chambre.
Il connaît la différence entre les sorcières blanches et les sorcières noires. « C’est la même différence qu’entre le blanc et le noir le jour et la nuit le bien et le mal. » « Il y a celles qui préparent les poisons et celles qui nous en protègent. » Seuls les hommes pouvaient devenir médecins, les femmes qui en avaient les compétences et les connaissances devenaient guérisseuses. Mais qui et pourquoi s’en prendre à Athéna ? Pourquoi la crucifier ? Et pourquoi à l’envers, la tête vers le bas ?

Laruche lui est encore célibataire et son cœur s’enflamme vite comme pour Margot, la sœur de la victime Il a aussi un bon coup de crayon et ses dessins de victimes ou de scènes de crimes sont précieux pour les enquêtes à une époque où n’existait pas la photo.

Au fil des chapitres, d’autres victimes vont continuer la série commencée avec le meurtre d’Athéna. Des sorcières blanches et des médecins. Dans des conditions semblables, avec violence, crucifixion ou pendaison, toujours la tête vers le bas. Les relations entre science et religion, recherche et dogmatisme, corps et âme, se trouvent aussi au cœur de cet ouvrage. Le fanatisme et l’intégrisme ont des racines bien profondes.

Et « les princes de la nuit » qui donnent son titre au roman, qui sont-ils ? Quel rôle jouent-ils ? On ne le comprend qu’à la moitié du livre, pas question donc d’en parler ici. Laissons le lecteur profiter du suspense entretenu par l’auteur.  

Torsac et Laruche ne vont pas ménager leurs efforts pour faire émerger la lumière et la vérité. Ils vont enquêter jusque dans les bas-fonds de la capitale mais certaines pistes vont remonter jusqu’à Versailles. La cour du roi Soleil cache beaucoup d’ombres.
Colbert est là pour protéger le monarque. Sa police, grâce aux fantômes de Versailles, lui permet d’être bien informé et il apprécie peu que des inspecteurs parisiens en sachent autant que lui, voire plus, et que leurs enquêtes étendent leurs tentacules jusqu’à la cour.
Le lieutenant général de la police, Nicolas de La Reynie, occupe le poste délicat d’intermédiaire entre le ministre qui fixe les règles et ses inspecteurs qui ne les respectent pas. Les rencontres entre Colbert et La Reynie ont des allures de parties d’échecs où chacun ne peut dévoiler tout ce qu’il sait et découvre des éléments qu’il ignorait. Un régal pour le lecteur.
Parallèlement à cette enquête, les policiers découvrent une « église souterraine » où les animaux sont aussi considérés que les humains et participent aux offices.
« Les grands ruminants, les vaches, les chevaux et les ânes étaient en tête de cortège avec leurs maîtres, suivaient les fidèles avec les petits animaux de compagnie, et enfin les autres, des croyants, des spectateurs, des curieux, sans doute aussi des espions. Tout ce monde avançait en file vers un autel dressé au milieu de nulle part. Lorsque le grand bétail est arrivé au pied de l'oratoire, les bêtes ont été placées au premier rang, les unes à côté des autres. »
Torsac est sensible à cette démarche mais partagé sur son efficacité.
« Cette justice réclamée pour les animaux me semble légitime, et je peux le sentir dans mon âme, mais ce rituel heurte ma raison. Je doute que, dans d'autres lieux, ces prières soient entendues. Peut-on imaginer que les biches et les cerfs, si prisés et chassés par les grands de ce royaume, soient épargnés ? Peut-on imaginer qu'ils acceptent qu'on leur retire le plaisir de tirer un lièvre, un chevreuil, un faisan ? Ils seront impitoyables. Pourtant, ce courant de pensée existe. Fera-t-il naître la conscience que le prochain de l'Homme peut être aussi Animal ? »
Le combat pour le respect de la vie animale progresse mais il reste encore beaucoup à faire…

Cette enquête est pleine de découvertes et de rebondissements, comme l’était le premier volume, Les fantômes de Versailles, une plongée passionnante dans la vie quotidienne au XVIIe siècle, et nous retrouverons avec plaisir les deux inspecteurs dans d’autres aventures si l’auteur leur prête longue vie comme La Fontaine l’espérait pour les petits poissons à la même époque.

Serge Cabrol 
(06/11/25)    



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Noir & polar








Albin Michel

(Octobre 2025)
384 pages - 22,90 €











Jacques Forgeas
dramaturge et romancier, est aussi scénariste de cinéma et de télévision notamment pour
Jean de La Fontaine
(avec Lorant Deutsch)
et La Marquise de Pompadour (avec
Hélène de Fougerolles
et Vincent Perez).


Bio-bibliographie sur
Wikipédia








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le premier volume
de la série :


Les fantômes
de Versailles