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Michelle GALLEN

Du fil à retordre



Du fil à retordre, le second roman de Michelle Gallen traduit en français, se situe en Irlande du Nord en 1994. Maeve, l’héroïne, vient de passer l’équivalent du baccalauréat en compagnie deux amies, Aoife et Caroline. Elles attendront soixante-quatorze jours avant d’en connaître les résultats. Le succès impératif conditionne leur entrée à l’université pour concrétiser leur projet mais surtout, ainsi, quitter leur ville qu’elles qualifient de trou pourri. En attendant, elles travaillent dans une usine de chemises dans laquelle s’activent catholiques et protestants pour un patron connu pour pratiquer un harcèlement auprès de jeunes employées.

Michelle Gallen raconte cette attente interminable dans le contexte tragique du virulent antagonisme opposant catholiques et protestants qui instaure un climat d’incertitude supplémentaire pour ses héroïnes d’une petite ville frontière, comme pour tout résident dans les parages où la survie peut, du jour au lendemain, être remise en question au regard du contexte politique violent. Mesurer chaque pas, décrypter l’endroit où l’on pose les pieds tout en mesurant ses propos, rester avec les siens, autant de précautions auxquelles Maeve et ses amies, pour assurer leur sécurité, se garantissent. Ce sont aussi des jeunes femmes, confrontées à l’avenir, fraîches émoulues d’un passé politique, social, religieux certes prégnant, mais infiniment résolues à vivre intensément et furieusement, autant que possible, le présent tout en se confrontant au rythme épuisant d’un travail répétitif et au chantage patronal de la pérennité des emplois en pleine période de mondialisation.

 Le livre débute par un entretien d’embauche. « Maeve Murray avait tout juste dix-huit ans lorsqu’elle a rencontré Andrew Strawbridge, n’empêche, elle a compris que c’était un connard à la minute où elle l’a vu. En fait, elle s’y attendait. C’était un Anglais qui ne mettait les pieds en ville que pour le boulot. » Préparée à la rencontre, Maeve se vêt d’un jogging trop grand et une polaire bon marché, et affronte avec un air revêche son futur employeur. « Avec ces fringues-là, elle avait l’air d’un boudin. N’empêche, Andy l’a reluquée comme s’il avait envie de la baiser. Comme s’il l’avait déjà baisée ! » Symbole de la relation entre colonisés et colonisateurs, Andy le patron jouit du bénéfice de la lutte des classes et du cadre de la rivalité entre républicains et loyalistes.

Découpée en chapitres menant au terme d’un compte à rebours, la narration s’inscrit dans une épopée du monde contemporain récent. Chaque période décrit le quotidien des trois jeunes filles et le rend palpable en esquissant concrètement ce milieu délétère dans lequel elles se démènent et où se joue leur avenir. Michelle Gallen écrit une fresque aux accents homériques, parsemée d’humour piquant, dont le champ de bataille s’étend à l’usine et ses alentours. Le clivage catholiques protestants aidant, les propos de chaque camp prennent des allures de joutes. L’enjeu ne consiste pas à avoir raison mais de savoir encaisser pour survivre.

Michelle Gallen veut volontairement éviter un récit triste et opte pour l’humour, essentiel selon elle. Il reflète aussi l’état d’esprit commun de tous, à l’époque, dans un environnement dangereux rendu vivable en mettant à distance la réalité. Il fait partie des réflexes contraints dès l’enfance. Chez Maeve, des réminiscences remontent.
Lors d’un cours, un professeur avait posé une « Question hypothétique : comment vous y prendriez-vous pour sauver un protestant de la noyade ? »  Réponse : « On enlève le pied qu’on a posé sur sa tête, m’sieur. »
Ou lorsque, à la mort "d’un crétin de république irlandaise que sa copine réformée avait invitée à un mariage", – On aurait dit un type qui faisait un safari, à enfoncer le doigt dans les trous laisser par les balles dans le murs, et à poser pour une photo près d’un Rosbif, quelques heures avant qu’on le retrouve derrière le Cromwell, le crâne défoncé par un tonnelet de bière. –, le médecin légiste avait conclu à la "mort par mésaventure". « Le père de Maeve avait dit : "Il n’est pas loin d’la vérité ", tandis que sa mère répliquait : "Suicide serait plus juste pour un gars de la République qui va boire au Cromwell". »
À cinq ans, Maeve, prise dans un mouvement de foule perd Deirdre, sa sœur alors âgée de sept ans qui l’accompagne. Récupérée et mise en sécurité dans les bras d’une policière protestante, lorsque cette dernière se penche pour la poser à terre, « Deirdre a fait la moue et lui a craché dessus. Elle n’était pas assez grande pour l’atteindre plus haut que le bord de son gilet pare-balles, mais comme sa mère a dit plus tard : c’est l’intention qui compte. »
Pareille sédimentation, du côté des catholiques mais vraisemblablement identique chez les protestants, envenime toute relation envisageable et aggrave la violence.

Maeve, personnage emblématique, malgré son âge, n’est pas une oie blanche. Elle se confronte à plusieurs défis. D’abord, celui de durer contrairement à Deirdre, quatrième personnage en filigrane et sœur aînée de Maeve qui s’est suicidée en avalant tout un flacon de 200 cachets de paracétamol. Le souvenir insupportable de sa mort tragique clignote de mille feux comme un avertisseur lumineux signale les écueils. L’un d’eux scintille en la personne d’Andy, le patron, pour lequel Maeve ressent une pulsion érotique déraisonnable tout en faisant la grimace en pensant à ce désir ambigu. « Par contre, elle se demandait pourquoi personne ne l’avait prévenue qu’il était plus que baisable. » Intelligente, sensible, elle reste prête au pas de côté et acquiert une conscience nouvelle, via l’usine et la réalité triviale du monde du travail. « Maeve n’avait jamais relié les visages flous qu’elle voyait aux nouvelles depuis des années aux noms des protestants qui travaillaient avec elle désormais. ». Grâce à la ségrégation des quartiers, elle vivait en évitant au maximum de rencontrer des réformés. Elle reconnaît, aussi, le paradoxe d’une émancipation qui nécessite d’étudier sur le territoire ennemi des "Rosbifs". À côté de la violence, la mère de son amie Aoife ouvre un autre horizon et l’émerveille par son art des mises en garde. La mère « était capable de lancer un avertissement sans cagoule ni fusil à canon scié. »

L’auteure ne cache pas s’inspirer d’un vécu avec lequel elle a longtemps patienté avant qu’il soit un vrai roman avec ses différences fictionnelles. Au même âge que ses héroïnes, dans la même attente, « folle et passionnée », elle a travaillé dans une usine de chemises avec un patron qu’elle qualifie de "relou", subissant les mêmes contraintes, conservant à l’esprit une même conscience aiguë chargée des mêmes préoccupations et dangers. Elle se trouvait timide alors que Maeve est courageuse, déterminée et, malgré les tentations, inflexible. Michelle Gallen offre un roman âpre et pourtant chaleureux, délicat, décapant, surtout très impressionnant par le trait vigoureux de ses portraits et la mise en situation de ses personnages. La narration vive, rythmée par des ruptures de ton, alterne tendresse et hostilité féroce. Elle utilise le registre traditionnel du regard extérieur relatant les épisodes. D’autrefois, elle retranscrit la gouaille des personnages, souligne leur ironie narquoise et la grande spontanéité de leur état d’esprit du moment. La vie croquée sans détour donne toute la saveur du livre. Au passage saluons la traduction de Carine Chichereau qui agrémente par son travail la lecture et restitue à merveille l’ambiance du livre voulue par l’auteure, le roman inouï et singulier d’un combat particulier mené par des femmes.

Michel Martinelli 
(24/02/23)    



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Lectures







Michelle GALLEN, Du fil à retordre
Joëlle Losfeld

(Janvier 2025)
352 pages - 25 €

Version numérique
14,99 €




Traduit de l'anglais
(Irlande) par
Carine Chichereau








Michelle Gallen
Du fil à retordre est
son deuxième roman
traduit en français.











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