![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
Retour à l'accueil du site |
|
L’héroïne et narratrice dont on ne connaîtra jamais l’identité avoue : « J’étais venue à Louxor comme on va à la pharmacie. Parce qu’on tousse, qu’on se sent fiévreux, que ça ne passe pas. » Le contexte de l’histoire rapportée par la narratrice du roman de Claire Huynen, Les femmes de Louxor, a été attesté et documenté lors d’un reportage par la journaliste de Libération Claude Guibal en 2004 et semble de nos jours encore toujours d’actualité. Passée une époque de la vie, certaines femmes occidentales se sentent mises à l’écart, en état de déréliction et lors d’une escapade en Égypte, courtisées, flattées, elles rêvent. La narratrice s’en distingue-t-elle ? Elle avait une envie de déracinement, une nécessité impérieuse mais aussi imposée sur laquelle elle ne s’épanche guère et qu’elle traite comme une banalité. « J’avais juste pensé à Louxor comme un dépaysement. Ou plutôt un déplacement, une manière de désynchronisation. Me coller ailleurs, cela changerait probablement tout. Comme on passe d’une diapo à une autre, ou qu’on change le fond d’écran de son ordinateur. » En fait, Claire Huynen nous propose un roman. Ce qui suscite l’intérêt du lecteur dès l’incipit, outre ce tourisme particulier et quelque peu amer qui se révèlera au fil des pages, c’est l’élégance de l’écriture de l’auteure qui instantanément vous subjugue et vous force à écouter sa narratrice jusqu’au bout. Cette dernière déploie sa présence par une force de persuasion subjective qui tient le lecteur toujours en éveil et étonne. Elle déballe et met à jour sans acrimonie, en faisant la part des choses sans complaisance, son expérience et ses vicissitudes. La vivacité de la narration ensorcèle, fascine, charme et enchante parce que la narratrice conte sa sidération, l’attraction, l’envoûtement, l’abdication, sa réclusion progressive. L’auteure lui devait bien tout un vocabulaire limpide, empreint de fraîcheur naïve, pour scander toute la cristallisation stendhalienne qui saisit, dans un premier temps, l’héroïne. « Il n’était pas très beau, mais il y avait dans son sourire quelque chose d’émouvant, comme d’un enfant grandi trop vite. […] Aujourd’hui encore, je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment il a fait. Comment j’ai cédé si vite. Je l’ai aimé si vite. » Après un premier intermède, la narratrice rentrée en France, s’aligne sur la longueur d’onde de ses amis. Sayyed, l’amant n’est qu’un amour de vacances, une passade. Elle en verra d’autres. Tout de même, elle lui téléphone régulièrement. Elle a mordu à l’hameçon. Puis un jour, il ne répond plus. Un autre jour, puis encore un autre jusqu’à créer un manque. Le secret espoir esquissé germe dans l’imagination. Une fois né, il se présente « comme un précipice qui s’ouvrait dans mon ventre. J’essayais de penser à autre chose mais je ne pensais qu’à ça. » Par des chapitres courts, Claire Huynen brosse en accéléré et taille dans le vif. La pique de l’amour-propre rendant céleste et le différenciant l’homme dont elle est éprise, la confiance sans bornes et les craintes apaisées, les promesses en l’air. Bref, préférer les strass aux diamants parce qu’ils sont plus gros. Elle trouve Sayyed beau sans songer à la "vraie beauté", l’erreur d’optique. Ultime méprise, elle le croit animé des mêmes sentiments qu’elle. « Enfin, j’y lisais ce que je voulais. Ce que je voulais y lire. Je n’arrive pourtant pas à croire qu’il ne m’ait pas aimée, au moins au début. […] Il a aimé me trimbaler, comme on exhibe un trophée. » Toute cette illusion ne se révèle qu’à la longue. La narratrice apprendra plus tard et incidemment, à Louxor, lors de conversations de café entre expatriés : « Qu’il y avait comme un syndicat officieux d’amants d’Occidentales. Ils se transmettaient les méthodes, comme des tours de magie ». La conquête d’une proie. Presque une institution sur laquelle la société, pieuse d’ordinaire, ferme les yeux. Lorsque deux jeunes Égyptiens se marient, si le mari a une première épouse occidentale c’est l’assurance d’un futur confort pour les familles. « Deux voyages. Je n’ai fait que deux voyages avant de venir m’installer, de tout larguer. Deux voyages d’amour, deux séjours de promesses. Ça a suffi. Ça a suffi pour m’enchaîner à lui. […] Alors j’étais tranquille. J’étais calme. Je savais. Je croyais. Quand il a dit j’ai droit à quatre femmes, je me suis sentie bête. Bête de n’avoir pas bien regardé le catéchisme, de n’avoir pas lu les petites lignes. » L’auteure enfonce le clou. Hamsa, une timide jeune et belle femme, aussi une fraîche épouse de Sayyed, installée au rez-de-chaussée, attend un enfant. « On avait frappé à la porte. Je n’ai pas compris tout de suite. Personne ne frappait d’habitude à la porte. C’était un bruit léger, timide, comme si l’on avait gratté. Ça a recommencé. Hamsa était plantée sur le seuil. Elle avait un plat de légumes mijotés dans les mains, qu’elle m’a tendu sans un mot. Comme on se débarrasse. » Autre ligne non lue, il avait aussi le droit de frapper. Chaque femme réagira selon la mesure de ses moyens. Toujours avec délicatesse, Claire Huynen rapproche les deux femmes, dépeint, inconnues du mari, les prudes relations sororales faites de différences. L’une admire l’indépendance de l’autre prise au piège mais se rebiffant pour garder son intégrité. L’autre son abnégation courageuse à respecter des us et coutumes imposés, mais ferme et rebelle aussi, passe des menaces aux actes. La touche de l’auteure nous rend palpables cette intimité et la situation sociale des protagonistes, tout en tissant une intrigue. L’homme se prend pour un Dieu mais n’est pas éternel. Il s’agit bien d’un roman. En matière d’amour, on sait que pour le cueillir, il convient de se pencher dangereusement au bord d’un précipice pour moissonner une fleur rare, mais notre narratrice n’a pas hésité et a accepté le péril quitte à être poussée. Sayyed l’a-t-il imitée ?... Michel Martinelli (16/05/25) |
Sommaire Lectures ![]() Arléa (Mars 2025) 160 pages - 19 €
Lire sur notre site un article concernant son précédent roman : Ceci est mon corps |
||||||