|
|
Marie REDONNET
Port l’Étoile
En suivant son amant Kovac à Port l’Étoile, Maria laisse derrière elle un compagnon qui lui a longtemps offert affection, confort et sécurité et son fils maintenant adulte et indépendant. Elle tourne le dos à sa vie d’avant. Il n'est pas encore trop tard, mais c'est maintenant ou jamais. Personne ne peut le faire à ma place (...) Il fallait que je quitte Luca malgré l’amour que je lui portais, à cause de l’amour qu’il me donnait. Si j’étais restée avec lui je serais devenue une vieille femme dépressive, pétrie de douleurs et d’angoisse, ressassant le déclin de sa vie. Quoi qu’il m’en ait coûté et quoi qu’il m’en coûte il fallait que je fasse le grand saut. La rencontre avec Kovac me l’a permis. Je lui dois de m’être arrachée à une vie qui ne me correspondait plus après avoir élevé Dicky. Si je ne l’avais pas fait, je n’aurais plus jamais eu la force de relancer les dés pour une nouvelle partie.
Commencer une nouvelle vie dans une ville inconnue est difficile.À Port l’Étoile elle découvre une ville enlisée et amputée de son accès à la mer dont elle ne sait rien et des habitants qu’elle va devoir apprendre à connaître et à apprivoiser. C’est au Bois Dormant, dans ce quartier qui par décision du maire offre des logements accessibles aux migrants ayant fui leur pays en guerre, qu’elle trouve à se loger. Si Maria y retrouve son vieux combat pour tenir à distance son enfance toxique et découvre la réalité du quotidien qu’il lui faut maintenant partager avec un amant dont elle découvre les failles, les tourments et le passé, celle que Luca avait toujours surprotégée ne regrette pas sa décision. Port l’Étoile avec son brassage de populations lui semble accueillant et en elle-même elle pressent que la façon dont Kovac parvient sans la brusquer à bousculer ses habitudes et à remettre en question ses certitudes l’aide de fait à avancer, se réinventer et grandir. Je suis obligée de changer ma façon de vivre et de penser (…) Tout est à reconstruire, autrement, à Port l’Étoile, ville étrangère, ville inconnue, j'ai à faire mes preuves, toute seule. Ce que je désire, c'est à moi de le réaliser. Ce que je veux être, c'est à moi de le devenir. Maria aura-t-elle les ressources pour accueillir la nouvelle femme qu’elle est en train de devenir ? Saura-t-elle se réinventer au seuil de la vieillesse ?
Dans leur immeuble vit Bobby, un adolescent aux cheveux noirs et bouclés dont le regard reste toujours à l’affût mais qui arbore toujours un grand sourire. Dès son arrivée dans la loge du gardien achetée sur Internet par ses parents pour se loger après leur fuite, le garçon, auquel ils avaient par sécurité confié l’argent et les papiers nécessaires pour lui donner toutes ses chances de parvenir à destination en solo s’il leur arrivait quelque chose, avait vite compris comment se faire accepter. Serviable, débrouillard, malin et joyeux, le jeune orphelin était toujours là où on avait besoin de lui et le récital de flûte traditionnelle qu’il aimait donner sur la place de la fontaine pour récupérer quelques pièces parvenait à émouvoir même les plus indifférents. Bobby est un trésor. Tout le monde l’aime dans le quartier. Il avait recueilli chez lui Margaret, une femme de vingt ans de plus traumatisée par cette guerre qui lui avait tout pris, maison, famille et enfant, à laquelle il s’était attaché comme à une maman de substitution. Chacun des deux réconfortant l’autre, ces deux personnages que nous suivrons tout au long du roman deviendront vite très proches de Maria. À eux se joindra ensuite Jojo un ex-champion de boxe noir approchant de la cinquantaine et inconnu à Port l’Étoile qui se mettra en couple avec Margaret.
Les bars, lieux de convivialité, de sociabilité et de rencontre de cette petite société sont aux nombre de trois. Le Lavoir est un bar à l’écart tenu par Olga qui selon son inspiration invente les boissons sans alcool avec les produits de son jardin. La musique y trouve souvent place. C’est là que Maria a trouvé refuge pour écrire. Elle y remplit son carnet de notes sur ce et ceux qu’elle découvre. La Sirène est le grand bar de la place de la fontaine tenu par Fanny. Son établissement tourne à plein. Quand la chaleur y devient insupportable la reine du lieu met des glaçons dans les verres de vin et met en marche le brumisateur. Quand, en saison, le soir vient, elle organise des soirées ou un bal musette animé par Kovac et son accordéon. C’est par le biais de Fanny que Maria obtiendra un rendez-vous avec Lora Mudler qui pour La Gazette que l’éditrice a en projet souhaiterait sa collaboration avec un article sur ses impressions sur la ville. C’est au Requin blanc que Kovac lui aime à écluser des alcools forts en compagnie du patron, un ancien pêcheur d’avant l’ensablement de l’estuaire.
Il avait connu Armand Kavisky, cet émigré russe qui des années durant avait occupé le poste de maire avant qu’un homme d’affaires mafieux exilé fiscal de sinistre réputation nommé Si Méo le fasse assassiner. Sa fille Elisabeth avait pris le relais mais la situation était de plus en plus tendue. À Port l’Étoile il faut choisir son camp. Il y a une frénésie de développement qui bouleverse les anciens équilibres. L’argent afflue tandis que la municipalité est en faillite (…) l’accélération du temps et la métamorphose de l’espace urbain donnent le vertige aux anciens habitants, atteints de troubles psychiques et de maladies inconnues. Les manifestations se multiplient. L’élection à la mairie de Johnny Harper soutenu par Si Méo stoppera net la politique de réformes sociales et d’accueil des nouveaux arrivants mise en place par les Kavisky père et fille. La bascule est rapide. La corruption s’installe et des grands travaux aussi nocifs qu’inutiles sont entrepris. Une spéculation immobilière outrancière liée à la gentrification de la colline, du quartier historique et de celui du Bois Dormant et à la création de grandes zones commerciales transforme le centre-ville. La cité des allumettes et celle des étoiles filantes reléguées en périphérie et paupérisées se retrouvent pendant ce temps minées par les trafics, la violence et la radicalisation religieuse, stigmatisées par les racistes et en butte aux milices fascistes. La ville est en crise. C’est alors qu’au nouveau port un attentat détruisant la raffinerie et ses réserves de gasoil est revendiqué par les écologistes des Anges de la nuit...
Si ce récit s’inscrit avec réalisme dans une temporalité immédiate très contemporaine au niveau technologique, sociologique et économique, Port l’Étoile dont Maria dresse sa carte personnelle au fur et à mesure de ses pérégrinations est une ville fictive dessinée avec ses différents quartiers à grands traits, sans aucune référence précise et de façon dispersée, fantomatique et inquiétante. En écho aux deux derniers titres de l’autrice La Femme au colt 45 (2016) et Trio pour un monde égaré (2018) le lecteur retrouve ici dans sa dimension politique mais aussi intime la présence d’une violence tapie dans l’ombre toujours prête à exploser. Celle de la guerre, des persécutions et du réchauffement climatique que les migrants parvenus à Port l’Étoile ont fuie, celle du sexisme, du racisme, de l’homophobie et de la haine des autres qui sont notre ordinaire et qu’ils ont retrouvés ici, celle des injustices sociales et de la précarité, de la difficulté à se nourrir, se loger ou se soigner même avec un travail quand quelques puissants rapaces s’accaparent tout, celle des coups, du harcèlement moral au sein de la famille ou de l’entreprise et de la mort. Les images s’enchaînent, les situations se succèdent, et l’autrice pointe du doigt les abus, les compromissions et les faiblesses individuelles qui pèsent sur le collectif. À travers le destin de ses personnages le texte évoque aussi avec acuité les formes diverses d’exploitation et d’exclusion subies par ceux qui tentent de se faire une place ainsi que les attaques et intimidations dont ils font l’objet.
Se pose aussi à Maria la question de son identité et son existence littéraire puisqu’en rompant avec sa vie antérieure elle a aussi laissé derrière elle une œuvre au nom de Maria Deslandes aujourd’hui tombée dans l’oubli. On peut voir à travers les questionnements de ce double littéraire qu’est Maria un écho évident au parcours personnel de l’autrice qui après avoir connu un succès romanesque et théâtral de 1986 à 2000 a disparu des radars et a peiné à se refaire une place. Serait-ce sa propre combativité qu’elle insuffle à son personnage ? Si le texte insiste sur sa fragilité, son vieillissement physique et son sentiment parfois d’appartenir au passé, Maria reste déterminée à se battre, se transformer, s'émanciper et à défendre ce qu’elle croit juste. Marie Redonnet à travers son héroïne et les membres de la communauté que celle-ci a intégrée esquisse les possibles combats à mener et face à la gravité de la situation prône la résistance, la détermination, la transversalité des luttes, le passage de relais entre générations et une solidarité à toute épreuve qui seuls pourraient limiter les dégâts et enrayer les processus en marche pour laisser place à terme à une nouvelle société plus respectueuse des humains et de l’environnement.
Port l’Étoile à mi-chemin entre l’autobiographie et la fable politique, au rythme des destructions et des constructions, avec ses chapitres courts toujours au présent correspondant aux notes prises par la narratrice au fil de ses réflexions et observations et l’utilisation de plans-séquences qui s’enchaînent sans liaison de façon quasi cinématographique, est porté par une écriture vive, précise et sensible à la recherche constante de simplicité, d’énergie et d’efficacité.
Dans ce roman Marie Redonnet cherche à dessiller nos yeux, à déverrouiller notre cœur car « Voir et comprendre ce qui se passe sous nos yeux est déjà un acte de résistance ». Maria (comme souvent chez les héroïnes de Marie Redonnet) appartient à cette communauté « des femmes en mouvement, des résistantes qui se blessent, se trompent, chutent parfois, mais se relèvent bravement ». Quand malgré ses doutes et ses peurs ses mots se lèvent déchirant le silence pour nous alerter, son message de révolte et d’espoir à la fois terrible et beau résonne fort en nous. Si la littérature à elle seule ne sauve pas le monde, y réintroduire un peu d’humanité et de solidarité en ces temps de guerres et de barbarie comme le fait ici Marie Redonnet réchauffe un peu les cœurs. Merci à elle.
Dominique Baillon-Lalande
(16/05/25)
|
|
|
Retour
Sommaire
Lectures

Le Tripode
(Février 2025)
192 pages - 17 €

Marie Redonnet
a déjà publié une vingtaine de livres : romans, contes, théâtre, essai, poésie...
Bio-bibliographie
sur
Wikipédia
Découvrir sur notre site
deux autres romans
de Marie Redonnet :
Diego
La femme au colt 45
|
|