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Philippe SIMON

Le miroir des eaux
selon Monet


Georges Clemenceau, une personnalité politique de la troisième République, a marqué le dernier tiers du 19e siècle et un peu plus du premier quart du 20e siècle. Indépendamment de ses divers actes politiques, il fut aussi le très grand ami de Claude Monet. Il l’encouragea et l’incita dans sa démarche esthétique d’un soutien indéfectible. Philippe Simon, à l’aide de la correspondance entre les deux hommes et du livre écrit par Clemenceau sur son compagnon et d’autres écrits du politicien, nous restitue l’entrée des Nymphéas dans le patrimoine français, l’amitié entre les deux hommes ainsi que Monet aux prises avec sa peinture dont il semble avoir été souvent insatisfait à la fin de sa vie. L’entreprise ne fut pas aisée, même si l’auteur de Le miroir des eaux selon Monet fait débuter son récit par la satisfaction qu’éprouve Clemenceau, à la veille de l’inauguration officielle le 18 mai 1927 par Édouard Henriot, de voir achever un projet élaboré avec Monet au lendemain de l’Armistice de 1918. Le contentement est d’autant plus grand que Clemenceau, dans ses souvenirs, déclare : « Ces Nymphéas, j’ai contribué à lui en donner l’idée. » Que le lecteur se rassure, le livre est bien consacré, pour la plus grande partie, à Claude Monet. Mais, les deux hommes vécurent presque comme des jumeaux, Claude Monet devançant d’une année la naissance de Georges Clemenceau et de trois ans pour l’éternité. Leurs histoires sont indissociables et ne pas le mentionner eut été impardonnable d’autant que Clemenceau, témoin, en a laissé un vibrant et vif souvenir.

Clemenceau médite. « Dans la solitude depuis la mort de son ami, le 5 décembre dernier, il lui reste les souvenirs vivants – ô combien vivants – de quarante années d’amitié, de rencontres dans la jeunesse, d’éloignements, de retrouvailles dans la maison et les jardins de Giverny, de discussions, d’exhortations, d’encouragements heureusement dépassés… D’une fâcherie, même. Et dans les bousculades du temps qui ronge, quelques tableaux, des photos, des lettres, encore des lettres. » Ils se sont rencontrés dans une brasserie au pied de Montmartre aux alentours de 1862, dans l’insouciance de leur jeunesse. Clemenceau se souvient, entre autres, des débuts pénibles pour Monet et des difficultés à se procurer le nécessaire pour peindre. Il raconte une démarche pratiquement vitale de Monet désirant placer sa peinture, à un moment de disette, auprès d’un baryton de l’Opéra qui s’intéresse aux Impressionnistes. Le chanteur offrit misérablement une somme ridicule promptement refusée. Monet garde la toile et en mémoire la quasi-insulte. La notoriété aidant, le chanteur s’avise, un peu plus tard, d’acquérir cette toile. Le refus de Monet est cinglant et il rappelle aussi le dédain passé à propos de l’œuvre. En revanche, Clemenceau désireux d’acquérir une toile se la voit refusée mais offerte peu après. Clemenceau avait eu l’œil, la toile, Le Bloc, préludait en quelque sorte les Nymphéas. Philippe Simon s’en avise sollicitant Clemenceau : « Un bloc, oui. Tout est un bloc. L’œuvre entière de Monet, son action politique à lui, Clemenceau, le jardin de Giverny, leur amitié à tous les deux, et les Nymphéas… Un bloc solide, dense, rugueux et moussu, palpitant, frêle et résistant tout à la fois, un point d’ancrage. Mais un bloc qu’il fallut façonner, patiemment, dans les enthousiasmes et les affres de la création, face aux menaces de la cécité, parmi bien des élans et autant de dépressons. La vie, quoi ! »

À la veille de signer et dater du jour de la victoire deux panneaux décoratifs, Monet prévient Clemenceau, surnommé "Père la Victoire", qu’il désire les offrir à l’État par son intermédiaire. Monet, depuis leur première rencontre, a peint "Impression, soleil levant" en 1873 et exposé en 1874. L’exposition fit date, et sur un jeu de mots malveillant a fait débuter le mouvement depuis appelé "L’Impressionnisme", « une manière de voir le monde » et de peindre plus qu’une école. « L’art de Monet c’est aussi l’histoire ! » Il ne connaît plus les difficultés financières et il est l’objet de toutes les attentions. Clemenceau malgré ses impératifs s’offre une récréation et retrouve Monet à Giverny parmi ses panneaux, s’extasie devant une douzaine de toiles. Elles « ouvrent des perspectives jamais entrevues jusqu’alors… c’est une révolution, comme le furent la série des Meules, celle des Cathédrales, de la Tamise, à Londres. Une révolution à l’heure où sonne l’avènement d’un monde nouveau… » Quand Clemenceau décide de faire un livre sur Monet pour lui rendre hommage, il cherchera comme tout écrivain par quel bout commencer pour parler de « Deux vieux messieurs qui ont atteint leur gloire absolue, deux vieux amis, deux vieux complices qui regardent l’eau… L’eau. Mais bon sang c’est une évidence : "L’eau attirait la brosse de Monet", murmure Clemenceau. » L’eau s’étale effectivement partout dans l’œuvre de Monet. Philippe Simon lui consacre un chapitre, détaille cette attraction caractéristique depuis les toutes premières œuvres de Monet jusqu’à l’autorisation de détourner l’Epte, une petite rivière, pour alimenter l’étang qu’il a fait creuser. « Et de ce jardin d’eau, comme du Noun, l’océan primordial des croyances égyptiennes, surgirent les nymphéas. »

 Clemenceau accepte l’offre et demande si deux panneaux seront suffisants pour donner une image du génie de Monet qui tombe d’accord. Cependant, Clemenceau avertit, il faudra remuer ciel et terre, secouer les ministères et les administrations pour la réalisation d’un tel projet. Le miroir des eaux selon Monet nous conte les embûches, pas forcément celles de l’administration, mais surtout les doutes de Monet dont la cataracte affaiblit la vue depuis 1906, prend de l’ampleur dans les dernières années de sa vie, affecte son moral au point de parfois détruire des toiles et vouloir se rétracter de son engagement. Le récit plein de vie et de rebondissements tient réellement en haleine même si l’on en connaît le dénouement, aidés par le témoignage écrit, non moins vivant, de Clemenceau. Ce dernier se révèle être non seulement un formidable ami aux coups de gueule redoutables, mais aussi posséder un œil pertinent sur la peinture de Monet, et dégage des remarques précises et étayées. Regards croisés, un chapitre obligé de la collection rapporte divers avis sur l’œuvre de Monet et notamment ceux de Bachelard. Mais puisque Clemenceau est un intime, retenons pour conclure : « Inévitablement, il arriva parfois qu’un effet cherché ne parût pas complétement obtenu. Comme l’amitié permet tout, il m’arrivait présomptueusement de risquer un avis. J’obtenais quelquefois un grognement de réponse, qui voulait dire : c’est à voir. D’autres fois le silence. D’une visite à l’autre, j’observais néanmoins que les effets laborieux où le pinceau s’obstinait s’étaient merveilleusement "aérés". »

Vingt-deux panneaux désignés par Monet trônent au musée de l’Orangerie spécialement aménagé pour les y recevoir. Cette Sixtine de l’impressionnisme selon André Masson couronne une trentaine d’années de travail acharné. Philippe Simon avec Le miroir des eaux selon Monet rend non seulement compte, avec une écriture alerte qui ressuscite toute une époque et une relation animée grâce à une documentation précise et passionnante de ces épisodes, mais insuffle forcément l’envie d’aller véritablement s’immerger dans les eaux de Monet après la lecture de son livre. La visite impressionne, comme il se doit, par sa densité !

Michel Martinelli 
(13/01/25)    



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Lectures









Philippe SIMON, Le miroir des eaux selon Monet
Ateliers Henry Dougier

(Janvier 2025)
136 pages - 14,90 €













Philippe Simon,
né à Coutances en 1958, journaliste à la rédaction d'Ouest-France, a déjà publié plusieurs dizaines de livres pour la jeunesse et les adultes.

Bio-bibliographie
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