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Camille de TOLEDO
Au temps de ma colère
Dans ce livre hybride à la narration très singulière Camille de Toledo entrecroise les écrits enflammés d’un jeune homme de quatorze à vingt-cinq ans qui sous son nom de naissance (Alexis Mital) s’apprêtait en l’an 2000 à publier un essai sur la chute du Mur de Berlin le 09/11/1989 et les conséquences que cet événement avait eues sur l’adolescent idéaliste et révolté qu’il était alors, sur sa famille et son enfance mais aussi sur la génération de ses parents et la sienne et l’attentat des deux tours du Word Trade Center à New York (11/09/2001) et ses effets sur le monde et sur lui-même devenu alors Camille de Toledo. C’est à partir de son contexte familial et de la place que sa mère, journaliste économique et rédactrice en chef du Nouvel Observateur, et ses invités prestigieux (Delors, Jospin, Mitterrand, Atali...) y prenaient que l’enfant, l’adolescent et le jeune adulte bien né, construit progressivement sa propre lecture des événements et des évolutions majeures qu’il y entrevoit, prenant ses distances et basculant dans plus de radicalité et dans la colère. C’est donc sous le sceau de deux effondrements de la société et des idéologies caractérisés entre ces deux repères historiques extrêmement forts symboliquement que l’auteur-narrateur s’en retourne sur les traces de son passé pour, à l’aide d’une photo ou d’une phrase consignée dans les notes des années quatre-vingt, fouiller comme un archéologue les souvenirs enfouis afin d’y retrouver les sources même de sa colère adolescente, de sa violence et de son engagement en « cherchant à deviner ce qu’alors il avait cru, deviné ou ignoré ou voulu inconsciemment se dissimuler. » L’écrivain enrichit cette quête sensible d’une réflexion sociétale et politique sur les effets collectifs produits par ces effondrements à répétition marquant l'entrée d’un monde à bout de souffle paralysé par la stupéfaction, l’inquiétude et le doute. « je creuse encore, toujours, dans la colère de l’enfant / je retrouve son sentiments d’inadéquation avec le monde des puissants / un écart que j’aimerais apaiser pour le réconcilier avec lui-même / pour lui permettre de passer outre la colère qu’il soulève contre sa propre vie / PEUT-ON ÊTRE COUPABLE D’ÊTRE NÉ ? / Je sais aujourd’hui que ce fut sa question / Comment s’accepter puisqu’il est sorti de ce ventre-là ? / Comment se réconcilier avec cette caste / [...] AIMER L’EUROPE, AIMER LE MARCHÉ, CROIRE AU MARCHÉ / être de bons sociaux-démocrates/ CROIRE À LA DÉMOCRATIE, ils disent / [...] Alors qu’aux quatre coins du présent, des campagnes de l’Inde aux paysans du Brésil, des Indiens du Chiapas aux contre-sommets de Seattle, de Gênes, on se soulève [...] on tente d’inventer quelque-chose ; mais non, rien, eux, les révoltés de l’après-guerre sont si honteux de leurs anciens élans qu’ils ne comprennent pas cette histoire sans fin qui est là sous nos yeux. » De ce travail de fouille de son passé intime et d’analyse des diverses évolutions politiques et sociétales de la période concernée ressortent plus fortement certaines problématiques comme l’amour maternel et le handicap pour la sphère privée et pour le monde extérieur le libéralisme, le communisme, le rapport entre l’individu et le collectif, la liberté individuelle, le féminisme, la transmission, la violence, la guerre, l’épuisement des ressources naturelles et enfin la destruction de notre environnement. « l’enfant a grandi, il est allé à l’école, il a appris ses leçons / son père aussi, cet éco-anxieux, lui a parlé des colères de la terre. / Il est le fruit de cette sensibilité-là / celle qui comprend qu’il y a un continuum entre les douleurs du monde et les blessures du corps ». Jamais Alexis-Camille ne fera son deuil de ces paysages qui ont bercé son enfance et qu’il a dû quitter quand sa famille a gagné la capitale. Il gardera un lien fort avec ce qui restera longtemps son petit paradis et ce jusqu’au grave accident dont il conservera à vie des séquelles qui le priveront des escapades sportives qu’il y pratiquait encore régulièrement « Il faut, pour s’accepter dans le handicap, faire le deuil d’un certain corps, d’une certaine forme de vie. En cheminant avec la cassure, la lésion dans la vertébrale depuis mes dix-sept ans, je n’ai pas appris les mêmes choses que si j’avais eu un corps sain, je n’ai pas eu le même parcours de vie ». « les handicapés, les infirmes, les blessés, les fragiles, il écrit, ne sont pas compatibles avec les règles de ce monde, de l’après 1989 ; ce n’est pas habitable, il écrit, une Terre où il ne reste que des flux, des images, des accélérations, de la vitesse, de la rentabilité, du comptable, de monétisable [...] Mais c’est insupportable , il aurait dû écrire, s’il avait osé parler de sa blessure, de son handicap » qui le sépare définitivement du monde de la réussite, altère son avenir et sa position sociale. Il lui fallut en conséquence accepter, s’adapter, changer. « Un corps altéré, c’est une épreuve qui tord l’identité. Je n’ai pas les mêmes émotions, pas la même proximité avec les fragiles, les blessés, les épuisés... je suis de l’autre côté du monde de la performance, de la puissance ». La question de la mère aussi est centrale. La vraie, Christine, la journaliste ambitieuse, féministe et célèbre trop souvent absente et peu affectueuse et Mazet, celle qui au quotidien la remplace auprès de lui et son frère, s’occupe de la maison et loge à demeure. Celui qu’il appelle « la seconde mère » ou « la mère maison » qui s’est sacrifiée pour eux et qu’il reconnaît comme « pleine mère ». Au temps de ma colère livre de la mère ou plutôt de ces deux mères, en amenant l’écrivain à retrouver l’enfant qu’il était, le replonge dans ses questionnement d’alors (qui est ma mère ? À qui dois-je la vie ? Suis-je le fils d’une journaliste qui connaissait le tout-Paris des puissants ou celui de cette femme employée pour s’occuper de moi qui vivait à demeure ?) et l’amène à interroger sa colère d’adolescent contre sa vraie mère qui aurait confié ses enfants à une autre par rejet ou par désintérêt. Que savait-il vraiment sur les raisons profondes de ce qu’il avait vécu comme un abandon ? se demande l’adulte et père qu’il est aujourd’hui. N’y avait-il pas chez elle une part d’abnégation à laisser ainsi une autre plus disponible et plus apte à prendre sa place pour le bonheur de ses enfants ? Avait-elle été blessée par son choix de « changer de mère » ? Si le livre nous donne à voir la bascule progressive d’une image maternelle à une autre, de « La première mère dans l’angle de la grande Histoire au pied du mur de Berlin qui est loin, absente, et choisit sa carrière » à Mazet, discrète, solitaire et invisible que la mère respectait et considérait comme une personne de confiance voire un membre de la famille qui les avait couvés avec amour, c’est, en signe de réconciliation, une photo de toutes deux avec lui enfant lors d’une promenade que l’auteur choisit en dernier lieu à la fin du livre. Depuis de nombreuses années Christine est morte et lui veille encore sur Mazet, maintenant presque centenaire et grand-mère de ses enfants à lui. À noter aussi dans ce récit singulier la présence du double sous diverses formes, quand l’auteur qui écrit aujourd’hui se double de l’adolescent en colère qu’il fut autrefois tous deux en étant les seuls narrateurs à la première personne, à travers la situation généalogique singulière d’Alexis-Camille avec ses deux mères, en rapport avec les deux effondrements historiques sur lesquels Camille de Toledo s’appuie pour son analyse politique de la fin du XXe siècle et du début du suivant. L’écrivain mêle habilement l’autobiographie, le documentaire et la fiction, le texte et la photographie, pour nous restituer de la façon la plus juste possible sa vision de l’évolution politique et sociétale du dernier quart du siècle dernier et du premier de notre siècle actuel. Alexis et Camille, qui de fait n’en font qu’un, ce dernier n’étant pour l’écrivain qu’un personnage et « un double qu’il crée pour se dérober aux siens, pour s’effacer, pour fuir », sont les deux narrateurs d’Au temps de ma colère. Les différentes temporalités courant de la petite enfance à l’âge adulte en débordant parfois jusqu’à notre présent ne cessent de s’entremêler et d’accompagner avec souplesse ces oscillations constantes entre le registre affectif et la réflexion politique, la poésie et l’analyse universitaire, la sociologie et l’ode lyrique à la nature. Canaliser un projet aussi foisonnant, lui donner de la cohérence et de la vivacité, voire créer de la connivence avec son lecteur, obligeait donc l’auteur à un travail très ambitieux sur la forme même de ce récit. Grâce à une écriture littéraire travaillée où l’oralité se conjugue avec fluidité avec divers registre lexicaux, des répétitions ou reprises venues à point nommé scander le texte de façon quasi musicale et grâce à une mise en page originale (utilisation de l’italique pour le texte de l’adolescent mais aussi pour certains passages politiques), absence de ponctuation, mise en majuscules de mots ou de phrases clés venus articuler le récit de façon poétique (leitmotiv), politique (slogan) ou musicale (refrain). Par exemple dans ce passage politique : « L’IDÉOLOGIE des gens de l’APRÈS-GUERRE / l’Europe, le Marché , le Libéralisme, la Production, la Croissance / LA LUTTE, LA RÉVOLTE, CE SONT DES FORMES ARCHAIQUES, DÉPASSÉES / LE COMMUNISME EST MORT / L’OUEST EST LE FLAMBEAU DU TEMPS À VENIR / il voudrait, lui, défaire cette espèce folle de foi en montrant combien ces vérités qu’on a assénées à la fin du siècle sont tristement démenties ; comment, jamais, le libre marché n’a empêché la guerre / et jamais le souvenir des destructions n’a freiné la marche en avant de la ruine, de la dévastation /mais l’enfant n’est pas un prophète. Il sent seulement parce qu’il tremble, parce qu’il vit avec sa douleur, il sent que l’évangile de la fin du siècle est une fable d’aveugles ». Ces combinaisons audacieuses, cette adéquation entre le fond et la forme, bien que surprenantes voire déstabilisantes dans un premier temps pour le lecteur, insufflent au texte de l’énergie et de la puissance tout en nous apportant la possibilité d’une immersion totale dans les pensées et les sentiments ressentis par Alexis-Camille au fil de son introspection, de sa quête de vérité et des caprices de sa mémoire, nous positionnant au plus près de sa douleur, de sa colère mais aussi de son apaisement au fil des mots. Au temps de ma colère nous relate ici une enquête peu conventionnelle sur la rupture d’Alexis avec sa caste sociale originelle et sa généalogie familiale en se situant au point d’intersection entre l’histoire intime et la grande Histoire dont la fin n’en finit pas d’être annoncée. Camille de Toledo, agacé de ce défaitisme politique collectif et du repli sur soi de chacun, regarde derrière lui ce qui a changé au fil des épreuves rencontrées et cherche à partir de la lecture politique de ces trente à quarante dernières années à décrypter les complexités de notre monde pour en combattre collectivement ce qui le détruit tout en imaginant et rebâtissant en commun une société qui se saisirait de son destin pour construire un monde plus juste, plus respectueux de chacun et plus écologique. Un livre complexe mais fascinant et passionnant une fois qu’on se laisse prendre à sa musique, qu’on en a compris l’intention et qu’on prend le temps de s’arrêter sur une phrase ou une émotion. À lire sans précipitation pour une aventure littéraire troublante qui fait appel à notre sensibilité comme à notre intelligence.
Dominique Baillon-Lalande
(30/10/25)
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Lectures

Verdier
(Août 2025)
160 pages - 18,50 €

Camille de Toledo
est né à Lyon et vit à Berlin. Écrivain, diplômé de sciences politiques, docteur en littérature comparée, il a publié une quinzaine de livres (essais et romans).
Bio-bibliographie sur
Wikipédia
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un autre roman de
Camille de Toledo :
Oublier, trahir, puis disparaître
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