|
|
Sylvie WOJCIK
L’appel des hauts
Après plusieurs heures de marche sous la pluie, Karol, casquette vissée sur le crâne, ajuste une écharpe bleu pâle autour de son cou. Il recherche un coin pour camper. Attiré par la lumière d’une fenêtre, il s’achemine vers un chalet et reste planté devant. « Une femme menue aux cheveux blancs sort, laissant la porte entrouverte. Derrière elle, dans l’ombre, quelqu’un empile de la vaisselle et range des chaises. – Bonjour. Vous avez besoin de quelque chose ? » L’accueil, banal, par une femme un peu âgée en tenue traditionnelle trouble Karol, le personnage central du roman. Soudain pris de vertige, il ressent une main connue tenir la sienne et son corps tournoyer sous des applaudissements. Fin du tournis, à temps, pour entendre l’invitation à passer gracieusement la nuit à l’auberge tenue par ce couple. Sylvie Wojcik nous fait prendre de la hauteur. En montagne, les choses apparaissent tout autres qu’à hauteur d’homme. L’autrice met en scène des rapports relationnels. Défilent la vie de Karol un jeune homme à fière allure, celle du couple Lise et François, auxquelles s’adjoignent une série de portraits. Toute cette communauté restreinte et vivante, éloignée du tumulte urbain, n’a néanmoins pas été épargnée par les accidents de la vie, les ondes d’un spleen diffus et autres fêlures. Après cette nuit passée, Karol pense repartir aussi vite et continuer son périple. Mais le lieu inspire la sérénité et ses hôtes son empathie. Lise s’est donné pour mission de faire revivre les activités de jadis. Au moment de la retraite, avec François, ils ont créé l’auberge à flanc de montagne, à leur manière. « La règle est toujours de ne pas avoir d’électricité dans la salle à manger. Parce qu’il faudrait engager trop de travaux et parce qu’ils veulent conserver l’atmosphère du lieu, clair-obscur, hors du temps. » L’établissement, mi-auberge mi-refuge constitue une aventure pour ce couple. Voyant François transporter des tables, Karol propose de l’aider, et de fil en aiguille épluche des pommes de terre pour le service de midi, et puis et puis… La journée file et Karol passe une seconde nuit, remet au lendemain son départ. Dans ce dessein, il se lève très tôt. Dans la cuisine François, déjà réveillé, prépare son matériel de pêche et des casse-croûtes. Il invite Karol à le suivre. Après une montée sportive et escarpée, François fait découvrir le lac au moment du lever du soleil. Karol est subjugué. « Il embrasse du regard cette eau d’un bleu intense, entourée d’un tapis d’herbe et, à l’étage supérieur, de pics qui se détachent du ciel. Le paysage le happe, son esprit s’égare quand il entend le grincement du moulinet et voit François trépigner en ramenant sa ligne. » Karol ne repartira pas, se rendant même pratiquement indispensable. Pour aller au village, François ne conduit pas. Il avoue : « Une sale affaire lui dit-il un jour en tremblant. Son corps veut raconter mais les mots s’étranglent dans sa gorge. » Les longues absences de François laissent parfois Lise seule chez leur fils revêche. Karol imagine une blessure chez François, voire plus et ressent du mal-être chez Lise. Autrefois enseignante, Lise se dit casanière, un peu prisonnière d’un état d’esprit générationnel. François, lui a aussi compris, à la seule confidence de Karol, qu’il fuyait. Il travaillait dans un théâtre en Pologne et traverse à pied l’Europe. Il cache qu’il formait avec Mariouchka, l’amour de sa vie, un couple de danseurs au théâtre. Un jour, elle décède subitement et le laisse totalement désorienté. Après la rencontre du couple un peu perdu dans les alpages, « il dégage une joie légère comme une brise de printemps. » Il inquiète de temps à autre Lise et François par des moments de tristesse assombrissant. Karol, le Polonais connu pour son prénom à consonnance féminine, s’imprègne de la vie villageoise. À une période de méfiance, au bourg, succèdent des relations plus cordiales et même pour certaines amicales. À l’aise, Karol a su y faire. Il se tait souvent, écoute beaucoup, surtout démontre une certaine opportunité et efficacité dans l’aide, souvent manuelle, qu’il apporte. Il s’adapte à sa terre nouvelle et arrondit les angles. Il joue de l’harmonica, quelquefois chante. « Par tous les temps, il porte une casquette à carreaux et toujours cette écharpe en coton bleu pâle, fripée. » La saison terminée, Karol s’agrège à la communauté, prélude à d’autres rencontres. Parmi d’autres, Martha, le médecin pompier du coin en rupture de couple, en pleine reconstruction, cherche un nouveau souffle. Arrivée du Pays basque natal avec sa jument, elle vit seule dans l’ancien fort militaire entourée d’un chien et d’un chat. Gaie et impertinente à la fois, elle intrigue Karol en l’hébergeant quelque temps après l’incendie de l’appartement du jeune homme. Résider dans un lieu rude et isolé laisse le champ libre aux rumeurs. Martha le sait, s’en amuse et cultive une personnalité clivante, d’ailleurs distante avec François. « Jusque-là, sa vie n’avait pas été tout à fait à la mesure de ses rêves. Après une dizaine d’années auprès d’un mari pompier qui avait sauvé tant de vies mais empoisonné la leur… […] Aujourd’hui, elle soigne surtout des personnes âgées et ponctuellement des skieurs et des randonneurs accidentés. » Au printemps suivant, Karol entame une nouvelle saison. Il pressent, sans inquiétude, une présence secrète à de multiples indices. Une fenêtre normalement close est restée entre-ouverte. Une lumière brille la nuit dans le chalet voisin et la lampe torche de ses hôtes a disparu. Des cheveux bruns gisent sur son lavabo et évoquent Mariouchka. Dans la chapelle, à cette époque fermée, brûlent des cierges. Karol, devenu l’homme providentiel à la présence tranquille, agit en catalyseur respectueux d’autrui, s’illumine et diffuse son aura sans contraindre. Il va, de plus en plus épatant, toujours avec entrain, cette écharpe bleue au cou, renaître complétement en comblant sa curiosité… L’autrice donne du temps à ses personnages, les laisse entrevoir une forme de sérénité dans un monde fait de compénétration entre tourments et plaisirs. Sous une apparente simplicité, la langue travaillée de Sylvie Wojcik condense avec précision le portrait des personnages et leurs luttes, d’un trait délicat tout en leur donnant épaisseur et profondeur. Pas de coup de théâtre mais après un pas de côté, de petits pas pour appréhender sereinement l’avenir, accepter la contingence en toute franchise, éprouver la solidarité et l’hospitalité. Nous sommes proches d’un parcours de l’amor fati. Se mettre à distance devient possible lorsque, majestueuse, la force tranquille de la montagne sert de refuge aux âmes abîmées. Le décor riche en nuances et précisions, grâce aux charmes de la plume de l’autrice, dispense par sa beauté un parfum de paix, agit mieux que de longs discours, finalement inspire et apaise. La nature pourtant rude se fait accueillante. Elle incite à l’humilité et au recul pour laisser guérir de profondes blessures intimes à son rythme, entrer en convalescence et se reconnecter au monde. L’autrice use d’une écriture poétique, tout en retenue et justesse avec une rare finesse. Le style magique de Sylvie Wojcik nous transporte. Le lecteur respire le même air que les femmes et les hommes couchés sur le papier, cligne des yeux à la lumière, profite des mêmes paysages et se fortifie.
Michel Martinelli
(04/09/25)
|
|
|
Retour
Sommaire
Lectures

Arléa
(Août 2025)
160 pages - 19 €

Sylvie Wojcik
a écrit des textes courts, contes et nouvelles. Ce livre est son quatrième roman.
Retrouver sur notre site
le précédent roman
de Sylvie Wojcik :

Les dernières volontés
de Heather McFerguson
|
|