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François BÉGAUDEAU


Désertion

François Bégaudeau présente ce roman comme une tentative de donner du sens à l’engagement de deux frères qui partent combattre aux côtés des Kurdes en Syrie contre les djihadistes. C’est une sorte d’enquête qui remonte à leur enfance, leur vie familiale, leur scolarité, leurs échecs, leurs petits boulots peu gratifiants. Parvenir à comprendre pourquoi ces départs soudains. Quelle motivation, qu’est-ce qui a déclenché cet engagement ?

À défaut de pouvoir répondre à ces questions, François Bégaudeau brosse le portrait de jeunes gens, aux espoirs déçus, dans une région qui n’offre pas de perspective. Mickaël, le plus jeune aurait voulu s’engager mais l’armée l’a refusé, sans doute parce qu’il est passé par un CEF (centre éducatif fermé) et qu’on l’a assimilé à la « racaille ».

Steve, l’aîné, a cessé d’aller en classe pour ne pas souffrir du harcèlement dont il est victime de la part de son groupe de copains. Il est balancé d’un établissement à l’autre mais ne raccroche pas. Sans diplôme il faut bien se mettre au travail et accepter ce qu’on lui propose. Il travaille avec son frère dans une brasserie. En fin de journée il fume avec ses collègues le shit fourni par l’un d’eux dans la lassitude et la morosité.

Si le personnage de Mickaël reste pour nous assez mystérieux, celui de Steve nous devient plus proche car l’auteur nous révèle davantage ce qui lui passe par la tête, ses rêveries, ses émotions. Mais la complicité des deux frères cimentée par la musique et les jeux vidéo est renforcée par la situation familiale. Leur mère les élève seule et son travail d’infirmière en soins palliatifs la laisse K.O. en fin de journée.

La première phrase de Désertion donne la clé du roman. « Quarante jours après le 11 septembre 2001 survient la Star Academy. » La télé-réalité s’oppose brutalement à l’appel d’un conflit armé, une aventure pour mesurer son courage dans la vraie vie à défaut de regarder vivre celle des autres.

Steve est fan de l’émission et y découvre le chanteur Grégory Lemarchal. Quand ce dernier meurt à 23 ans de la mucoviscidose, Steve voudrait aller aux obsèques. Mais Chambéry est trop loin du Havre où ils habitent. Par contre il va verser régulièrement de l’argent à l’association qui porte le nom de son idole. Il conserve ses portraits, des flyers de concerts, des paroles de chanson. Steve est un garçon sentimental qui a beaucoup de mal à s’exprimer, incapable de mentir, incapable de résister aux questions posées par l’agent de la DGSI qui suspecte tous les combattants qui reviennent de Syrie. Pas contrariant, poli, mais pèche par paresse disait le conseil de classe. Sa décision de s’engager est d’autant plus étonnante.

La proximité que le lecteur ressent à l’égard de ces jeunes tient beaucoup au style et au vocabulaire employé par l’auteur. Des phrases courtes, sobres, beaucoup d’argot jeune que j’avoue ne pas toujours comprendre. Et pour les scènes qui décrivent la guerre au Rojava, on ressent l’imminence du danger par les consignes brèves, aucun mot inutile, pas de temps à perdre, une question de vie ou de mort. Apprendre la langue kurde, une nécessité absolue pour Mickaël, plutôt doué pour les langues, un processus plus lent et difficile pour Steve à qui on traduit tout ce qui se dit en anglais. La fraternité des combattants qui viennent de tous les pays, leur courage, leur lien profond, la violence des combats et la mort pour certains, des pages magnifiques pour dire le plus tragique.

Quand Steve est de tour de garde, il doit ouvrir l’œil. « Se convaincre que le moindre détail est une information […] Espérer plutôt que craindre un élément suspect, un relief étrange au niveau d’une poche revolver, un fil électrique qui dépasse aux chevilles. […] Suivre le vol erratique d’un sac plastique, la trajectoire en arc d’une roquette qui de loin est une miniature. […] Des crépitements de mitraillettes étouffés. Des tirs de snipers réellement sporadiques. Un son de grosse mouche c’est un drone. Un scooter couché au milieu de la rue, comme soudain frappé de résignation. […] Un lavabo privé de son mur. Des ruines et c’est peu dire. Des restes de ville. »

Nadine Dutier 
(02/02/26)    



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Verticales

(Jnvier 2026)
272 pages - 21 €






François Bégaudeau
né en Vendée en 1971, romancier, essayiste
et critique littéraire.





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