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Olivier CHARNEUX


Une vie probable


L’entrée en matière est directe : « Sur sa photo de communiante, elle sourit (…) elle ressemble à un papillon blanc dans son aube brodée. Le voile met en valeur son visage légèrement rond qui irradie (…) Elle s’appelle Catherine. Elle est ma sœur aînée, onze ans nous séparent, je suis le petit dernier. J’ai vu cette photo durant toute mon enfance. Encadrée, elle était accrochée sur le mur de sa chambre, en face de son lit. Ainsi s’endormait-elle chaque soir avec son image de sainte immaculée. Ainsi s’est-elle étouffée devant cette photo sept ans après sa communion, un soir de novembre sombre et glacé. Après sa mort, la photo est restée en place. » La description de cette photo est si pleine d’émotion contenue que sans être reproduite dans ce livre d’hommage de l’auteur à sa sœur elle s’impose à l’esprit du lecteur quand Catherine s’esquisse sous les mots d’Olivier Charneux. Aussi codifié qu’énigmatique ce portrait nous accompagne durant tout ce voyage ardennais sur les traces de la petite communiante de sa naissance jusqu’au cimetière où à l’écart elle repose.

« Notre vie commence avant notre conception. Le jour de la rencontre de nos parents détermine notre parcours. En voici un des récits possibles » poursuit alors l’auteur-narrateur quand, une cinquantaine d’années après ce suicide, il part à la quête de la jeune disparue. Commencer par le commencement c’est donc s’intéresser tout d’abord à sa mère, Viviane. De l’enfance de celle qui à l’heure du récit est une vieille femme à la mémoire vacillante nous n’apprendrons que peu de choses. Olivier Charneux centrant sa biographie familiale sur Catherine, ce n’est pas à Viviane-enfant mais à la femme et la mère de famille et plus particulièrement à sa relation avec son aînée que prioritairement il s’attache. Tout commence par un coup de foudre réciproque à un bal de village entre Viviane (jeune fille de dix-huit ans dont le père est propriétaire d’une fonderie dans les Ardennes) et André (beau motard de vingt-trois ans fils de charpentier) qui se concrétise dès leur premier rapport sexuel par la conception d’un enfant. Cette grossesse relègue aussitôt la romance amoureuse au second plan précipitant le jeune couple dans le monde brutal des adultes où le respect des conventions sociales et la réputation importent bien plus que le désir et les sentiments. Ce sont donc les chefs de famille tenus au secret et assumant chacun pleinement la responsabilité de cet écart moral et social grave et lourd de conséquences commis par le jeune couple qui entre hommes vont décider à leur place du sort de l’enfant dans le corps de Catherine, de l’organisation d’un mariage précipité pour sauver les apparences mais aussi négocier les conditions pratiques et pécuniaires y afférant. Un contrat entre les deux familles assurera la sécurité financière du jeune couple et de l’enfant jusqu’à la majorité de la jeune épouse à condition que, une fois mariés les deux tourtereaux quittent immédiatement la zone géographique où résident leurs parents pour une ville suffisamment éloignée pour y demeurer anonymes. Un appartement discret y sera loué pour eux pendant un an par l’industriel Pierre Durand avec l’interdiction de lier connaissance sur place et l’ordre de rompre tout contact avec leurs anciens amis et leur vie antérieure. Marceau Charneux s’engage lui à mettre à profit ces douze mois d’éloignement pour ajouter par extension à sa propre demeure un logement de trois pièces indépendant pour y accueillir ensuite la petite famille et à embaucher son fils dans sa menuiserie pour lui donner les moyens d’entretenir son foyer. Viviane qui en secret se réjouit de cette union avec son amant qui lui permet d’échapper au mariage arrangé que son père manigançait pour ses affaires avec le « fils très laid » d’un riche industriel restera bannie à vie du château et de sa famille.

Un tel enchaînement catastrophe (enfant par « accident » au premier rapport, honte de la grossesse hors mariage, déshonneur retombant sur les familles, cérémonie nuptiale précipitée suivie d’un éloignement ) ne peut se comprendre aujourd’hui si on ne replace pas cet épisode dans la France rurale de 1951 où l’éducation sexuelle et la contraception étaient encore largement taboues et concrètement inexistantes, où, dans les familles bourgeoises et catholiques qui avaient confié l’éducation de leurs filles à des institutions religieuses pour les préparer à être des bonnes épouses, comme le dit Viviane, « la question de l’avortement ne se pose même pas, juste celle du regard des autres » et que dans l’Europe entière les filles-mères étaient alors considérées comme des « filles perdues » rejetées de tous et contraintes de cacher leur grossesse avant d’abandonner ou de placer leur rejeton à la naissance. Viviane, qui a échappé à cette alternative grâce à l’aisance financière et la piété de ses parents, exprime d’ailleurs à plusieurs reprises son dépit de voir que vingt ans plus tard, avec l’évolution des mœurs, l’apparition du féminisme et le développement des moyens de contraception fiables et facilement disponibles, son existence de femme n’aurait pas été gâchée par cet amour de jeunesse qui ne lui a apporté que le déclassement social et a transformé son existence de femme au foyer en mère-pondeuse et en esclavage domestique. « Si j’avais pu choisir, j’aurais préféré ne pas avoir de gosses » avoue ainsi à son fils celle qui à dix-huit ans n’aspirait qu’à se libérer de ce carcan familial et religieux qui décidait pour elle de son corps.

De même, le placement de Catherine dans sa famille à ses deux ans nous paraît à notre époque un geste symbolique extrêmement stigmatisant alors que, comme l’explique Viviane, cette pratique était autrefois assez fréquente : « À l’époque, comme les naissances s’enchaînaient les gens avaient l’habitude de confier le premier-né à la famille pour alléger la charge des mères. C’était courant. Ma tante n’ayant pas eu d’enfant et ma grand-mère s’ennuyant, nous avons pensé qu’elle serait mieux au château ». Si on ajoute à cela le fait que la maison construite pour eux par André en bord de village n’offrait que trois chambres alors que depuis la naissance de Catherine la famille s’était agrandie de deux naissances coup sur coup, le placement familial se comprend d’autant plus facilement. À ce sujet l’auteur, loin de renvoyer une image négative de ce choix, paraît sous-entendre au contraire que ces années vécues par Catherine auprès de son arrière-grand-mère mais surtout de cette grand-tante sans enfant, Tante Pierrette, qui l’avait accueillie à bras ouverts, pourraient même avoir été les plus belles années de son existence tant celle qui l’appelait sa fille adoptive l’avait protégée, couvée, bercée de tendresse et d’attention. Elle en restera par ailleurs terriblement proche après son départ du château et ce jusqu’à la veille de son suicide. Il est par ailleurs possible que Catherine ait été non seulement affectivement profondément blessée et perturbée par cette séparation d’avec Pierrette lors de son retour chez sa mère mais que de plus quitter ce nid douillet où elle avait passé plus de dix ans, abandonner le confort, l’ordre et le calme auxquels elle s’était habituée au château pour partager le quotidien de ces parents, frères et sœurs qu’elle connaissait si peu dans une maison bruyante et bondée où elle devrait partager sa chambre avec ses deux sœurs, n’avait pas dû être simple voire avait pu faire naître en elle un sentiment de « déclassement » ou provoquer un traumatisme supplémentaire. Quand Olivier demande à ses sœurs si Catherine semblait en avoir souffert, celles-ci lui répondent qu’occupant avec zèle et discrétion la place d’aînée venant seconder une mère fatiguée par ses grossesses successives qu’on lui avait assignée (assurer sa part de l’entretien domestique et surtout prendre intégralement en charge son dernier-né) elle n’en avait alors rien montré. Et Olivier qui vu son jeune âge lors de sa mort n’avait conservé que quelques fulgurances comme sa propre joie quand elle l’aidait à s’envoler avec la balançoire en riant, des images floues de jeux ou de lecture et quelques souvenirs souvent tronqués et confus, en ressentit de l’émotion mêlée au regret de ne peut-être pas lui avoir donné plus d’affection en retour. Ce sentiment de déclassement, la famille Durand qui a élevé les siens dans l’entre-soi avec un souci constant de respectabilité et une identification parfaite à cette classe dominante a dû l’éprouver avec brutalité lors de la faillite de la fonderie et la liquidation du château en 1963 et plus encore quand le chef de famille dut ensuite se contenter d’une place de contre-maître sous les ordres d’un patron et d’une banale maison bourgeoise. Mais on retrouve aussi ce sentiment de déclassement chez Viviane, qui, rejetée de la bourgeoisie non seulement pour avoir perdu sa virginité avant le mariage mais aussi pour avoir trahi sa classe par son choix d’un homme du peuple pour le faire, n’a jamais accepté d’avoir été définitivement privée de ce qu’elle estime lui être dû et rend son mari responsable de cette inguérissable frustration. En a-t-elle aussi des griefs pour cette enfant de la honte qui a fait basculer sa vie ? S’est-elle réjouie ou désolée de la chute de ceux qui l’avait alors condamnée ? L’auteur ici ne le dira pas.
  
Le travail, pivot de notre société, est aussi un sujet présent dans ce roman. Les artisans comme André ou le bijoutier s’épuisent au travail, meurent jeunes, en rêvant que la petite entreprise qui a fait vivre leur famille et leur a pris tout leur temps reste dans la famille. Chez Viviane depuis la mort du père le sujet est devenu central et ceux qui sont en âge de le faire et ne sont plus en études sont sommés de trouver rapidement du boulot pour participer aux frais du foyer. Catherine marginalisée depuis toujours, frêle, effrayée par le monde extérieur peine à trouver une place. En pleine dépression elle finit par en trouver une dans une petite librairie où elle a su durant deux mois se faire apprécier mais qui financièrement ne peut pas la garder. Dommage, durant cette période elle semblait aller mieux. Elle avait même trouvé un amoureux, Jean-Louis, un fils de bijoutier qui poursuivait ses études, elle y croyait, avait retrouvé son sourire. Ça ne durera pas. Sont-ils tous des lâches ? Dépression. La même année sa mère lui avait trouvé un stage de six mois rémunéré comme femme de chambre en Allemagne par le biais d’une association européenne. Elle s’est retrouvée dans un palace de Stuttgart soumise pour les deux-tiers du SMIC à un rythme infernal, semblable à celui contre lequel les femmes de chambre de l’Ibis des Batignolles se sont battues en 2021 avec une grève de vingt-deux mois. Parfois l’obstination paye. Un peu. Elle ne se bat pas, elle craque, rompt son contrat et revient sans explication dans un état physique et psychique encore plus dégradé. Christine qui à l’époque s’épuise en usine a cru l’entendre une fois évoquer à demi-mots une déception amoureuse ou l’agression d’un homme qui l’aurait poussée à fuir. Depuis que son père épuisé par le travail et dépressif s’est pendu à quarante-et-un ans, Catherine réalisant qu’elle ne pourrait plus conquérir l’amour de son père en est très affectée. Elle s’efface, s’isole « comme si elle pratiquait la plongée sous-marine », « même ses sanglots sont silencieux ». « Une âme en peine » dit sa mère, « un fantôme » pense le petit Olivier. Dans la nuit du 21 au 22 Novembre 1970, à dix-huit ans et cent-dix-huit jours, Catherine est retrouvée morte dans sa chambre.

Cinquante ans plus tard Olivier Charneux remonte le temps et enquête sur ce fantôme dont l’existence a été si courte et pesé si peu. Il constate rapidement qu’obtenir des éclaircissements auprès de sa mère et des siens, attendre une révélation des quelques photos où elle paraît, ou espérer retrouver sur Internet la trace de ceux qui auraient pu compter pour elle ou l’aurait approchée de près ne conduit nulle part. Trop de temps est passé pour espérer ainsi briser son silence. Catherine restera une énigme ne laissant derrière elle que des questions en suspens. Qu’avait-elle vécu de si pesant dans la vie pour s’effacer elle-même ? Le suicide de son père ? Un chagrin d’amour ? La violence d’un homme ? L’indifférence des siens ? S’est-elle toujours pensée coupable et indésirable ? N’a-t-elle jamais trouvé sa place ? Pour tenter d’approcher ce qui, dans une trajectoire familiale, sociale et historique, a pu rendre ce geste « probable », le petit frère de Catherine laisse le champ ouvert et n’élude aucune de ces hypothèses. Mais ce portrait même flou et incomplet parvient comme l’auteur en avait le projet à redonner enfin sa place à celle qu’on a effacée et invisibilisée, à restituer sa dignité et sa complexité à la victime, et à graver son nom dans notre mémoire à défaut de l’être sur sa tombe.

Ce livre, respectueux, tendre, féministe en diable, émouvant comme un roman populaire a des accents intimes de lettre à l’absente, pudique et bouleversante, portée par une écriture sensible et tout en finesse. Prenant soin d’envisager chaque élément de son récit avec distance en le réinscrivant dans le contexte sociologique du moment où il se déroule pour en permettre une appréhension plus juste, Olivier Charneux porte dans Une vie probable un regard critique sur notre société, dénonce les dommages du patriarcat et la violence des hommes. L’Histoire et la sociologie croisent alors l’enquête personnelle et la biographie familiale et le lecteur peut imaginer que Catherine apaisée se drape dans la brume avant de s’asseoir à ses côtés pour découvrir avec un léger sourire ce portrait né de la main de celui dont elle a accompagné les premiers mots. Bravo l’artiste !

Dominique Baillon-Lalande 
(07/04/26)    



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Seuil

(Février 2026)
144 pages - 17 €

Version numérique
11,99 €









Olivier Charneux,
né en 1963, a déjà publié une dizaine de romans et récits, des nouvelles et des textes pour le théâtre.

Bio-bibliographie
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