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Mia COUTO

Terre somnambule


« Un vieux et un gosse s’en vont sur la route. » Il s’agit de Tuahir, le vieil homme qui a sauvé in extremis de la mort et soigné celui qu’il a nommé Muidinga, et de cet enfant amnésique enfin remis sur pied avec lequel il a trouvé plus prudent de quitter le camp de réfugiés un peu trop exposé à son goût. « Le temps se promenait avec de paisibles lenteurs quand la guerre arriva. [...] Ensuite, les fusillades se firent plus proches et le sang se mit à remplir nos peurs. La guerre est un serpent qui se sert de nos propres dents pour nous morde. Son venin circulait maintenant dans tous les vaisseaux de notre âme. Le jour désormais nous ne sortions plus, la nuit nous ne rêvions plus. Le rêve est l’œil de l'existence. Nous devînmes aveugles. » Le Mozambique déchiré entre troupes régulières et bandes armées est plongé dans une guerre civile sanglante et interminable. Autour d'eux, tout n'est que ruines et désolation. Alors, « ils vont au-delà de nulle part, tenant leur venue pour non avenue, dans l’attente de l’avenir. Ils fuient la guerre, cette guerre qui a contaminé toute leur terre ».  Ils sont épuisés, se cachent au moindre bruit, et avancent prudemment.

En chemin ils découvrent un autobus calciné avec ses passagers dont les tôles pourraient, une fois débarrassées des cadavres, leur servir d’abri. Tandis que Tuahir fait remarquer au petit : « Ceux-ci ont bien brûlé. Regarde, comme ils sont tout petits. Le feu aime nous voir enfants, on dirait », ils les sortent de leur cercueil métallique pour les jeter pêle-mêle dans la fosse qu’ils ont péniblement réussi à creuser au pied d’un arbre. C’est de retour vers l’autobus que le vieux bute dans l’herbe sèche sur un corps cette fois tué par balle avec à proximité et légèrement cachée par la végétation une valise que celui-ci avait dû embarquer dans sa fuite. Le duo dans l’espoir d’y trouver des vivres la rapporte aussitôt dans leur tanière pour en crocheter la serrure. Effectivement à l’intérieur ils trouvent de la nourriture en boîte, quelques vêtements, des lettres mais surtout des cahiers d’écolier qui seront au cœur du roman. Muidinga qui ne se souvenait même pas d’avoir été à l’école entreprend dès lors pour passer le temps la lecture des onze cahiers, dans l’ordre, le soir auprès du feu, à haute voix parfois, pour partager sa découverte avec ce père de substitution qui lui n’a jamais appris à lire.

Ces cahiers, écrits lors de la guerre d’indépendance par un garçon métis nommé Kindzu fuyant une malédiction et « parti vers l’inconnu et l’aventure pour renouer avec l’esprit des sorciers et des guerriers sacrés » font découvrir au gamin un passé épique, surnaturel et fascinant où la poésie, l’amour et la violence s’entrecroisent. S’il y décrit minutieusement son père Taimo, un pêcheur alcoolique et somnambule habité par des songes qui a fait subir à sa famille une vie infernale avant de disparaître puis de réapparaître à Kindzu sous forme de rêves, sa mère qui « refusant de mettre un enfant au monde sur cette terre et dans ce temps de désolation et de violence le garde en elle depuis des mois et des années » et Juinhito son petit frère métamorphosé en coq, du village l’enfant solitaire ne se souviendra que de Surendra, l’épicier indien qui dans sa boutique lui racontait son pays d’origine. Lors de ces voyages réels ou imaginaires qui le poussent sans cesse ailleurs, lors de ces diverses pérégrinations et péripéties, il croise ou interfère plus ou moins longtemps avec Farida, « Fille du ciel » et sa sœur jumelle Carolinda, Estevao l’administrateur et époux de dona Virginha, la tante Euzinha, un nain, Gaspard l’enfant albinos…Le long de ses onze chapitres, Kindzu, en bon conteur, rapportant ses improbables aventures, les pièges et les dangers qu’il lui avait fallu affronter, ses frayeurs, ses amours et ses découvertes, couche sur le papier un récit tissé de ses rêves et de sa quête.

Dans la brousse environnante peuplée de hyènes mais aussi des esprits des défunts, Muidinga envoûté par la vie de Kindzu, ses médiations avec le monde surnaturel, son courage et sa force, en voit son quotidien transfiguré mais il n’en oublie pas pour autant cette idée qui l’obsède de réinvestir son propre passé à travers les souvenirs perdus d’avant sa résurrection par Tuahir et de retrouver ses parents. Face à l’obstination du garçon l'homme, conscient des dangers encourus mais soucieux que face à son refus celui qu’il a adopté ne s’enfuie pas seul sur la route où brigands, fanatiques ou forces armées s’entretuent, leur choisit donc chaque jour un itinéraire différent aux alentours de leur planque discrète pour invariablement y revenir à la tombée du jour. « Mieux valait un mensonge, de ceux tissés par la bonté. » Mêlant en chemin les esprits de Kindzu, la culture orale ancienne, l’observation de la brousse et les bizarreries de la nature, le réel et le surnaturel, il parviendra ainsi chaque jour à transformer la réalité en aventures extraordinaires où ils croiseront parfois des personnages hauts en couleur bien réels mais surprenants. Ainsi en est-il dans le quatrième chapitre, de Siquelero, vieillard à moitié fou cohabitant avec une hyène et seul survivant de son village abandonné sorti de nulle part pour secourir Tuahir et Muidinga malencontreusement tombés par temps de brouillard dans un fossé profond alors que le vieux racontait à son fils adoptif l’histoire du « crapaud mangeur d’obscurité » pour chasser son angoisse. Quelle ne fut pas leur surprise de voir ce grand escogriffe excité les bastonner et les enfermer dans un solide filet dès qu’il les eut hissés à la surface pour les traîner sans ménagement jusqu’à chez lui.  Une scène parfaite pour incarner à la fois la violence de cette guerre qui n’épargne personne, la solitude et la misère de la population mais aussi le pouvoir des mots et la grande connaissance des hommes acquise par Tuahir qui parviendra à transformer cette scène effrayante en délivrance des trois protagonistes avec un dénouement quasi-magique. 

Au fil de la lecture de Terre somnambule, c’est ce mariage entre la réalité insupportable et le surnaturel si présent dans les cahiers de Kindzu qui livrera peu à peu à Tuahir et Muidinga « la clé de leur destin par-delà les temps et les espaces ». Cet extrait sur le colonialisme, aussi lyrique que politique, aussi lucide que porteur d’espérance, l’illustre parfaitement : « On vous a tant volé que même les rêves ne sont pas à vous, rien de votre terre ne vous appartient, et même le ciel et la mer seront la propriété d’étrangers. Ce sera mille fois pire que par le passé car vous ne verrez pas le visage des nouveaux maîtres et ces patrons se serviront de vos frères pour vous punir. Et ceux qui devraient vous commander seront occupés à marchander des miettes au banquet de votre propre destruction. Mais, à la fin, il restera un matin comme celui-là, rempli d’une lumière nouvelle et on entendra une voix lointaine comme une mémoire d’avant que nous soyons humains. Et surgiront les doux accords d’une chanson, la tendre berceuse de la première mère. Ce chant, oui, sera à nous, le souvenir d’une racine profonde qu’ils n’ont pas été capables de nous arracher. Cette voix nous donnera la force d’un nouveau commencement et, en l’entendant, les cadavres trouveront le repos dans leurs tombes et les survivants étreindront la vie avec l’enthousiasme naïf des amoureux. Tout cela se fera si nous sommes capables de nous dévêtir de ce temps qui nous a fait devenir des animaux. Acceptons de mourir comme des gens que nous ne sommes plus. Laissez mourir l’animal en quoi cette guerre nous a convertis. »

Si Mia Couto conjuguant réalisme et magie pour écrire cette « fiction historique » s’appuie sur son expérience personnelle de responsable de l'information du Front de Libération du Mozambique (Frelimo), c’est aussi de sa connaissance des contes traditionnels, des légendes locales, des mythes et de son appétence aux rêves, passerelle ultime entre le monde des vivants et celui des morts, qu’il se nourrit pour écrire Terre somnambule. Sur cette terre d'Afrique, les esprits des morts ne quittent jamais les vivants, mêlant étroitement le fantastique et le surnaturel au réel. Ce recours au réalisme magique à la Gabriel García Márquez permet ainsi à l’écrivain de transfigurer l’univers de violence et de mort qui hante son roman de bout en bout au moyen d’éléments rocambolesques, magiques, poétiques voire burlesques qui mettent régulièrement en suspens le réel et le tragique pour laisser entrevoir la lumière, la vie et l’espoir. Malgré sa construction très méthodique où chacun des onze chapitres nous rapportant le quotidien de la guerre vécue par Tuahir et Muidinga réfugiés dans leur épave de bus est suivi d’un cahier de Kindzu et ses extraordinaires aventures dans un monde surnaturel, le tour de force de ce roman double est qu’au fil de la lecture pour le lecteur ces deux récits finissent par s’emboîter pour n’en faire plus qu’un seul. De même Muidinga entre dans une telle osmose avec le récit de Kindzu que les deux jeunes hommes finissent par devenir un héros à deux visages.
C’est une population brutalisée par l’Histoire de leur pays qui les a précipités d’une guerre d’indépendance (1964-1974) à une guerre civile (1977-1992) et ballottée entre rêve et réalité que Mia Couto met ici en mouvement, avec la violence qui les entoure, leurs traumatismes profonds mais aussi leur quête d'identité et de mémoire. La nature qui prend ici une vraie place et une dimension symbolique incarne, elle aussi, cette ambivalence entre vie et mort, beauté et dangerosité. Mia Couto nous rappelle qu’on peut vivre avec le malheur, à condition de tenir la main de quelqu’un, celle de Muidinga pour Tuahir et réciproquement, celle de Kindzu pour Muidinga, celle de son père et de Farida pour Kindzu. C'est en 1992, alors que la fin de la guerre civile se profilait et donc dans l'espérance d'une renaissance que l’auteur a pu raconter, au travers du cheminement allégorique de deux rescapés d'abord réduits à l'état d'ombres errantes et retrouvant peu à peu la force de vivre malgré la mort et l'exil, cet espoir et cette renaissance, car il est bien question ici de condition humaine, de la quête de sens, de vie au milieu des cendres et de résilience.

Terre somnambule de Mia Couto publié par Albin Michel en 1994 et épuisé depuis de nombreuses années vient d’être republié avec une nouvelle traduction particulièrement créative d’Elisabeth Monteiro Rodrigues qui met superbement en valeur la beauté surprenante du style et l’inventivité linguistique de ce premier roman mais aussi le foisonnement linguistique africain. L’écrivain modèle ici sa propre langue en déconstruisant le portugais européen pour y introduire du vocabulaire africain et des néologismes de son cru, des expressions et des tournures populaires locales comme des termes érudits et en s’autorisant des créations, des altérations de mots ou des proverbes détournés... « Mon projet était, je crois (écrit Élisabeth Monteiro Rodrigues dans sa préface) de montrer que la langue bouge, en contrepoint à la nature morte, au désespoir qui est au cœur de ce roman. Elle annonce la renaissance, avec l’apparition de la rosée, les couleurs qui reprennent leur droit sur le chaos et la mort. C’est parce que Mia Couto réussit à raconter si merveilleusement cette renaissance de l’homme et de la nature que j’aime tant Terre somnambule. »
Loin du récit classique et linéaire, par sa structure, sa langue et ces allers-retours permanents entre le réel et le surnaturel, entre plusieurs temporalités, entre les vivants et l’esprit des mort, Terre somnambule offre une expérience de lecture singulière, surprenante, exigeante mais d’une beauté et d’une poésie fascinantes pourvu qu’on le déguste lentement en acceptant de perdre pied parfois ou en relisant la page précédente pour renouer avec la compréhension. Il faut s’y perdre avant d’y entrer pleinement, en se laissant porter, emporter par ce foisonnement d’images, d’émotions, de beauté, de malice et de jeu, par cette magie venue non masquer la souffrance et la mort mais les rendre supportables laissant toujours la porte ouverte sur l’espoir, la paix et la renaissance qui ne peut à terme qu’advenir car sur le terreau de la souffrance et de la mort s'imprime peu à peu l'image d'une résilience et d'une renaissance à soi-même.
Un livre fascinant pour dire l’histoire d'une terre, d'un pays, d'un continent et de ceux qui y vivent, avec leurs peurs, leur courage et leurs rêves rapportés à hauteur d’Homme. Superbe !

Dominique Baillon-Lalande 
(12/01/26)    



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Métailié

(Janvier 2025)
256 pages - 21 €


Traduit du portugais
(Mozambique)
par
Elisabeth
Monteiro Rodrigues











Mia Couto,
né au Mozambique en 1955, journaliste et écrivain, est aussi biologiste et enseigne l'écologie à l'université de Maputo. Ses nombreux livres (romans, poésie, contes, chroniques) lui ont valu, entre autres, le Prix Camões et sont traduits dans une trentaine
de pays.





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