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Didier DAENINCKX


Les maisons parachutées


Après avoir assisté aux audiences du tribunal correctionnel de Nevers le 8 juillet 1952, Philippe Orbec, inspecteur de police, rejoint le commissariat dans lequel il officie. Philippe avait obtenu son grade d’inspecteur en 1948, à Bourges. Son retour à Nevers, trois plus tard suivait une réorganisation du commissariat de la rue Saint Genest. « C’était surtout là qu’avait travaillé son propre père, le commissaire Charles Orbec, jusqu’à son exécution en juin 1944, le jour du débarquement de Normandie. » À l’époque de cette exécution, Philippe Orbec combattait l’occupant allemand dans un maquis de l’Yonne. Il n’apprit la mort de son père que le lendemain de la libération de la ville de Nevers. « Personne n’avait jamais pu apporter la moindre preuve à son encontre, d’une activité de collaboration, de dénonciation. Son père avait même pris le parti des rares notables nivernais qui avaient émis des réserves quand une brigade spéciale, chargée de la lutte contre les communistes, avait établi ses quartiers en ville. » Les circonstances de sa mort restent mystérieuses et surtout sa présence à proximité du terrain "Trainer 161" après le parachutage, par un avion anglais, d’armes et d’argent aux premières heures du 6 juin 1944.

En cette année 1952, la pelleteuse d’ouvriers met à jour, au lieu-dit des Essarts, proche du lieu de la mort de Charles Orbec, les restes de trois cadavres à peine enfouis et allongés côte à côte. Pour le légiste, les premières constations font remonter la mort à trois ou quatre ans. Les hommes ont été tués d’une balle dans le front, sûrement en hiver, l’un d’entre d’eux était vêtu d’une canadienne qui a résisté à l’humidité du terrain.

La coïncidence avec le lieu de la mort de son père l’intrigue. Toutefois, dans un premier temps peu disponible, il doit assumer, en l’absence du commissaire parti en congés, la charge des affaires courantes et donc veiller à la sécurité au passage du Tour de France, suivre et démêler des violences conjugales, des vols et des incivilités. En filigrane, la date de leur mort écarte la piste de maquisards sommairement exécutés par les Allemands, bien que le site ait connu de sévères affrontements. Qui sont-ils, que leur voulait-on ? Sont-ils victimes des débordements de l’épuration ? Plusieurs profils de personnes, soupçonnées de collaboration plus ou moins sûre et disparues, s’offrent à la sagacité du jeune inspecteur.

Pour commencer, l’inspecteur consulte « l’exposé et le jugement de condamnation à mort des trois trafiquants liés à l’Organisation Todt, qui s’étaient évadés du camp de Pougues-les-Eaux la vieille de leur procès. […] Ils s’étaient fait cueillir à Nevers, en août 1944. » Ne serait-ce pas eux ? Ils trafiquaient des objets d’art et l’un d’entre eux, apprend l’inspecteur, exerce à présent la profession d’antiquaire. Une impasse. Heureusement le légiste apporte des précisions. L’une des victimes était âgée d’une cinquantaine d’années, les autres autour de la trentaine. Surtout il apporte un bracelet gravé des lettres KLM suivies des chiffres 3945, passé inaperçu au début des premières investigations. Le M, c’est Mauthausen, apprend à Philippe une informatrice, ancienne résistante, et par enchaînement, un autre informateur lui confie : « On a beaucoup écrit sur Dachau, dans les journaux, de Buchenwald, et bien sûr d’Auschwitz, avec tous ces malheureux qui ont fait la queue pendant des semaines devant l’hôtel Lutetia, à Paris, en espérant retrouver un proche… Mauthausen tout le monde ignore ce qui s’y est passé… »

Mauthausen, pierre angulaire qui fait avancer l’enquête et lieu de détention des trois victimes. Grâce aux archives, le début des identifications offre enfin matière à l’enquête des faits surprenants. D’abord, un ancien déporté au camp de Sachsenhausen révèle à l’inspecteur que « Dès 1939, l’entourage d’Adolf Hitler avait persuadé le Führer de mener une action spéciale de destruction de l’économie anglaise. » Pour ce faire, ils ont recruté dans les camps parmi les prisonniers, « les meilleurs graveurs sur cuivre, photograveurs, imprimeurs, maquettistes […] qui s’étaient adonnés à la fabrication de faux papiers, de faux tampons, de faux billets. Ces spécialistes, regroupés au camp de Sachsenhausen, près de Berlin, furent contraints, mais au bénéfice de moyens de survie plus décents, de fabriquer une fausse monnaie anglaise afin d’en inonder le pays. « Au total, pas loin de trois cents millions de livres sterling ont été imprimés… Soit la richesse que produisait le pays pendant une année. Ce n’est qu’ensuite que le travail sur les faux dollars américains a débuté. » L’approche des Russes oblige les Allemands à déménager le matériel de faussaire et les hommes vers Mauthausen et ses annexes dont une "brasserie" à laquelle s’adjoignaient des galeries creusées par les prisonniers protégeant des bombardements.

Entre-temps, l’inspecteur grâce au bracelet qui a mené au début de l’identification des trois victimes, a pu approcher l’épouse de l’un d’eux et en apprendre plus. « Au cours de mois ayant précédé leur exécution, en 1947, les trois victimes ont fait usage de fausse monnaie. Des dollars parfaitement imités. » Quels liens relient les trois anciens déportés avec l’entreprise nazie de déstabilisation monétaire ? Les circonvolutions des recherches de l’inspecteur Orbec le mèneront dans l’entourage de Charles Tillon fondateur et commandant en chef des FTPF (Francs-tireurs et partisans français), et même, à assister à sa condamnation ainsi que celle de Charles Marty, par ses anciens amis communistes lors d’une mascarade de procès interne.

L’auteur mêle la Grande Histoire et l’histoire personnelle de ses personnages, maniant aussi l’humour ; quand la belle de l’inspecteur, pour des raisons professionnelles lors du tournage d’un film retardant son retour auprès de Philippe, évoque par téléphone un certain Alexis Moncorgé, un homme intimidant mais très abordable, voire adorable. « Alexis Monmachin ? C’est qui ? » demande-t-il un peu piqué au vif. « Monmachin ! Tu pourrais rester poli ! Moncorgé. C’est le véritable nom de Jean Gabin, en fait Jean et Gabin, ce sont ses deux premiers prénoms. »

L’investigation, utilisant les moyens de l’époque, évolue moins rapidement que de nos jours et la communication des pièces du dossier subit les contraintes du moment. Ce qui paraîtrait une certaine lenteur dans la narration laisse, au contraire, la possibilité d’immerger le lecteur dans l’époque d’après-guerre par de constants rappels du contexte. Didier Daeninckx reconstitue, fortement documentée mais sans outrance, plutôt habilement même, toute l’atmosphère de ces années. La mise en exergue d’événements ponctue ainsi le récit en nous gratifiant d’un rappel salutaire.

Didier Daeninckx nous révèle et appuie, de-ci de-là, sur des points d’histoire restés souvent sous le tapis ou fort peu ébruités. Il ressuscite des figures disparues, provoque les petits picotements nécessaires pour un effort de curiosité, voire apprécier plus précisément les tangentes actuelles. Au-delà de l’aspect policier et la restitution d’une époque, l’auteur invoque en creux notre actualité. Malgré l’évolution qui nous sépare de celle d’après-guerre avec ses compromis et ses lâchetés accouchant de la nôtre et les perpétuant, notre présent se colore de relents d’idées pourtant combattues chèrement et recyclées pour la circonstance d’une teinte tout aussi vicieuse et délétère.

Les maisons parachutées, par une mise en situation sans tapage, offre la lecture d’un roman sans complaisance dans lequel l’art de Didier Daeninckx s’exerce avec efficacité pour démystifier nombre de baudruches idéalisées, se permettant d’expliquer le titre du livre en toute fin de récit, complétant ainsi toute l’intrigue, et met fin à toute suspicion.

Michel Martinelli 
(17/09/26)    



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Gallimard

(Avril 2026)
240 pages - 20,50 €

Version numérique:
14,99 €











Didier Daeninckx,
né à Paris en 1949,
est l'auteur de très nombreux livres pour la jeunesse et pour les adultes (romans policiers, nouvelles, BD...).


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Wikipédia





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