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Marion BRUNET

Ne cherche pas le chaos


Pablo est né au Chili, dans la région des glaciers de Patagonie. Il était enfant quand sa famille écoutait Allende à la radio. Il se souvient de sa voix et des paroles pleines d’espoir en l’avenir. Il se souvient aussi du coup d’état et de sa mère devenant folle d’inquiétude faute d’avoir des nouvelles de sa sœur et de son frère ainés. Puis du long voyage à Santiago, de toutes les mères à la recherche de leurs enfants et pour finir de la découverte de sa sœur à la morgue. Mais, des années après, Pablo n’en dit jamais rien ni à son épouse Florence qu’il aime tendrement, ni à ses collègues, ni à sa fille qu’il chérit plus que tout. Ce silence est pour lui un moyen de les protéger des visions d’horreur qui l’habitent. Pourtant elles se doutent bien que son passé a été terrible car ses cauchemars le font crier la nuit. Dès les premières lignes, Marion Brunet nous fait ressentir par son écriture tendue comme un arc que le silence de Pablo étouffe un cri de rage et de douleur. Des phrases courtes, un style percutant comme des coups de poing à l’image des combats de boxe où Pablo peut cogner et se détendre. « Quand il n’est pas chez lui et qu’il ne travaille pas, il marche dans les rues des heures entières. Son corps a besoin de fonctionner, ses muscles de se tendre, sinon il est gagné par une rage sourde qui lui donne envie de briser les murs. »

Pablo a quitté le Chili en 1990. Il sortait des prisons de Pinochet, les années les plus noires de sa vie. Il a rejoint la France pour mettre de la distance avec ce passé. Mais quand on l’interroge sur sa vie au Chili il demeure obstinément silencieux, et l’insistance de certains le met en colère. Son métier de machiniste de cinéma lui a fait rencontrer Florence mais il n’est pas à l’aise avec ses amis, trop bobos. Lors d’un voyage en Bretagne il devient amoureux de ses paysages, ses ciels et ses marées. Ils décident de s’y installer. Mais ce qui rend le plus heureux Pablo, c’est de s’occuper de sa fille Victoria. « Il l’a aimée instantanément, avec une force simple, ravageuse. » C’est Pablo qui va élever, consoler, bercer Victoria, lui apprendre sa langue natale, monter les chevaux et les respecter. Une complicité totale les unit.

 Alors que Pablo n’a pas remis les pieds au Chili depuis qu’il l’a fui et a tenté de l’oublier, sa fille Victoria y part seule dès qu’elle a dix-huit ans sans le prévenir ni lui dire où elle se trouve. Ce qui l’oblige à y retourner pour la retrouver. « C’est la seule raison qui pouvait le faire revenir ici, après trente-cinq ans d’absence. » Son retour au Chili dans la quête de sa fille réactive ses souvenirs, lui rend la mémoire de son pays à la fois douloureuse et parfois heureuse. Il garde le contact téléphonique avec Victoria mais elle ne répond que par des citations de poésie, la grande passion de Pablo. « La poésie était déjà sa béquille mais il y pensait alors en espagnol. Il a quitté le Chili comme on quitte un grand amour qui vous a fait beaucoup de mal. On l’aime toujours, on sait ce qu’on lui doit, mais on prend le large, ou on en crève. » Ces poèmes échangés deviennent un jeu de piste qui amènera Pablo sur les traces de son passé. Pendant ce voyage, tel un fantôme de Pinochet, José Antonio Kast est élu président, représentant de la droite dure et pronazi. Pour Pablo et pour les jeunes avec qui il échange, c’est le retour de l’enfer.

La composition de ce roman est très habile car passé et présent s’entremêlent pour délivrer au lecteur des tranches de la vie de Pablo. Le silence dans lequel il s’est enferré détruit son couple, angoisse sa fille mais il ne cède pas. Une histoire tragique, écrite avec talent.

Nadine Dutier 
(07/09/26)   



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Albin Michel

(Août 2026)
304 pages - 21,90 €





Marion Brunet
a publié une quinzaine
de livres pour les adultes
et la jeunesse.

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