La chambre de bonne
Nous avons beaucoup aimé Le professeur d’anglais, où l’auteur évoquait avec beaucoup d’émotion Patrick Wilder qui enseignait dans la classe de Terminale où l’auteur était élève en 1977 dans un lycée parisien.
Dans ce deuxième livre, l’auteur plonge à nouveau dans ses souvenirs pour évoquer la chambre de bonne où il a vécu pendant ses études à Sciences-Po et rendre hommage, une fois encore, à une personne qui a beaucoup compté dans sa vie.
À vingt ans, un désir très fort de liberté et d’indépendance le lance à la recherche d’une chambre de bonne. « Je rêvais d’en faire un refuge où je pourrais fermer la porte au monde, à mon enfance, à ma famille, à tout processus d’enrégimentement qui m’attendait. »
Il fallait qu’elle soit à Paris et pas n’importe où. « Trois critères me guidèrent méthodiquement : le voisinage de la Seine car un fleuve près de soi rappelle en permanence le flux et la vie ; la proximité de l’Institut d’études politiques où je venais d’être admis ; la majesté des façades XVIIIe siècle et, à travers elle, un esprit faubourg Saint-Germain dont j’escomptais respirer avant sa disparition définitive, les derniers effluves. Ainsi fut élu l’arrondissement le plus cher de Paris, le VIIe »
Il choisit de démarcher les concierges du quartier, leur déposant, si possible en mains propres, une petite annonce résumant sa recherche. Et comme la chance sourit aux audacieux, la gardienne du 5 rue de Lille lui dit : « Il y a bien une chambre de bonne libre au cinquième du bâtiment A mais il faudra que vous plaisiez à Madame H., je vous le dis tout de suite. Je vais lui en parler. »
Et voilà donc la rencontre avec Madame H. à qui l’auteur consacre ce livre.
Grâce à la concierge, il a obtenu un entretien, véritable interrogatoire, sur la situation sociale de ses parents bien sûr mais aussi sur la musique et ses lectures. Elle accepte sa candidature et lui demande de venir régler le loyer en espèces le 1er de chaque mois.
Il apprend que plusieurs personnalités ont vécu dans cet immeuble : Tristan Tzara, la fille de Colette, et le docteur Lacan qui y a reçu ses patients pendant quarante ans.
La relation avec Madame H. commence par la décoration. Elle l’emmène choisir du tissu pour le couvre-lit. Peu à peu, les conversations vont aborder d’autres sujets, échange d’informations, de journaux et de livres, et confidences plus personnelles.
Elle lui demande de l’appeler Odile. Elle a un caractère changeant.
« Peut-être la diagnostiquerait-on aujourd'hui bipolaire, chaque époque semblant inventer un nouveau nom pour cette maladie. Du temps d'Odile, on parlait de neurasthénie, affection qui n'a sans doute pas disparu mais dont l'appellation a pris aujourd'hui un caractère désuet. Quelques années plus tôt, on aurait invoqué son spleen, sa langueur, sa mélancolie. Quelques années plus tard, on eût souligné un syndrome maniaco-dépressif. Les noms se succèdent pour dire la même inadéquation au monde. D'ailleurs, je ne cherche pas à catégoriser Odile médicalement : elle ne saurait, surtout dans mon souvenir, se réduire à une pathologie alors qu'elle était unique en tout.
Année après année, j'ai fini par comprendre que la dépression ne s'imposait pas à elle comme un état transitoire qu'elle devrait surmonter pour s'en guérir, comme j'avais fait au tout départ l'erreur de le penser, une erreur de débutant, de celui qui cherche à "remonter le moral" de l'autre. Je dus progressivement me résoudre à ce constat, suivant lequel ses crises d'angoisse exprimaient son être profond. Quand elle allait bien, en d'autres termes, c'était qu'elle n'était pas tout à fait elle-même mais une autre Odile enjouée, virevoltante, pétillante qui donnait le change, qui se le donnait à elle-même. »
Leur relation est très forte, décidant même de lire les mêmes livres au même rythme pour, chaque soir, échanger au téléphone sur les pages du jour.
Et un jour Odile lui dit : « Mais c’est écrire qu’il vous faut. »
L’auteur évoque avec beaucoup de tendresse et d’émotion ces années de jeunesse dans sa chambre de bonne bien garnie en livres et son amitié avec cette dame inoubliable même si la façon dont elle lui a demandé de quitter son petit nid parisien n’a pas été un modèle de délicatesse et d’affection.
L’écriture de l’auteur à la première personne nous permet d’éprouver une grande empathie pour ce jeune étudiant plein de rêves et passionné par la lecture. Le résultat, une fois encore, est un livre très agréable à lire, riche en émotions et en références littéraires.
Serge Cabrol
(27/07/26)