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Mabrouck RACHEDI


La Chouette a sept jours pour sauver le monde


Au soir du 31 mai 1905, lorsque l’attentat anarchiste visant le jeune roi d’Espagne Alphonse XIII et le président de la République française, Émile Loubet, au croisement de la rue de Rivoli et de la rue de Rohan, d’où son appellation l’attentat de Rohan, le commissaire général Maxence Desjardins, dit la Chouette, et à sa demande chargé de la sécurité, garda après l’explosion un calme et un sang-froid remarquables. « Dans ce théâtre d’ombres chinoises, on aurait juré que c’était Desjardins, le roi. La tempête était son royaume, la Chouette naviguait mieux que quiconque dans le noir. Loubet, Alphonse XIII et même les orgueilleux militaires consentirent à se mettre sous sa coupe. Pendant qu’il donnait ses ordres, dont celui de poursuivre l’auteur de l’attentat, le commissaire adressa à Letranche une injonction muette pour qu’il continuât de noter. […] Le triomphe absolu du génie de Desjardins était scellé et il allait récolter les lauriers. Son nom sur toutes les lèvres. Loubet et Alphonse XIII se disputaient ses faveurs pour qu’il acceptât de devenir le ministre de l’Intérieur de leurs pays respectifs. » Letranche, second de Maxence Desjardins, chargé par ce dernier de consigner les faits et gestes de son supérieur pour une biographie à venir, avait consigné, à part dans un carnet secret, des apparitions et des disparitions soudaines et énigmatiques de son patron à des moments clés, sans plus d’explication. Sans doute un manque d’attention de sa part surtout quand un tel patron résolvait affaire sur affaire à un rythme endiablé et justifiait son flair de plus grand enquêteur de l’Histoire par une intuition infaillible.

De nos jours, l’agent de la circulation suisse et motard, Giacomo Cardone, cogne sur la vitre d’une Audi A3 arrêtée en travers de la chaussée. Elle bloque la circulation vers l’aéroport. Au volant une femme d’une trentaine d’années, totalement absorbée dans une activité avec un air de possédée, ne répond pas aux injonctions du policier. Mieux, d’un coup, elle démarre en trombe, plante sur place les automobilistes énervés tout comme le policier qui se lance à sa poursuite. Parvenu à l’immobiliser à l’entrée du Cern (Centre européen pour la recherche nucléaire), l’excuse de la conductrice le stupéfie. « Oui, désolée… J’ai été poursuivie par une idée fixe. » Elle réfléchissait à un problème important, du niveau de la relativité générale d’Einstein. Jennifer Martinelli figure dans le fichier des services de police. « Toujours pour le même fait : trouble à l’ordre public au volant. » Toutefois, sa principale gloire reste d’être « Génie parmi les génies, elle vit dans un monde à part, son laboratoire est à l’écart. », une bulle aussi puisqu’elle abomine tout contact et porte un tee-shirt "Pas touche". Préoccupée, elle prenait des notes pour son grand projet d’une collision massive entre matière et antimatière. Le résultat restant imprévisible « Certains pensent que cela pourrait produire un nouveau big bang, et donc détruire notre univers… » Pour autant, cela n’empêche pas l’amende pour outrage à agent. « Newton a eu sa pomme, elle aura sa prune. » Après sa mésaventure, elle s’empresse de regagner son laboratoire pour éprouver son idée fixe. Privilégiée, le directeur du Cern tremble à l’idée qu’elle le quitte et le prive ainsi des subventions, seule, « Elle peut avoir accès à l’accélérateur de particules du Cern à volonté. Normalement cela demande une procédure fastidieuse de plusieurs mois et une montagne de paperasserie. » Son projet réclame un maximum d’énergie pour son exécution et le reproduire devrait attendre sept jours, « À condition que l’univers n’ait pas été pulvérisé. »

À la même époque, les jours suivants, le monde entier connaît des coupures d’électricité qui ne durent pas et restent inexpliquées. Blasée, cela n’inquiète pas Yasmine Rajabali, jeune veuve vivant à Paris avec son fils, Omar, autiste qui refuse tout contact physique et gribouille à l’infini des séries incohérentes de chiffres. Destinée à un brillant avenir universitaire, après le décès de son mari, Yasmine s’oriente vers une carrière policière prometteuse. Promue lieutenante de police à vingt-neuf ans, sur le point de boucler une affaire extrêmement délicate, à présent elle travaille comme archiviste de la Police Nationale depuis deux ans. « Une simple question l’a précipitée dans un placard où elle végète encore. Un placard fermé à double tour. Elle avait découvert par hasard l’œuvre d’un certain Letranche chez un bouquiniste des quais de Seine. Elle avait obtenu le livre et un carnet pour cinq euros et elle sentait bien qu’elle aurait pu négocier un rabais. […] Le livre était une épreuve pour une biographie […] Le carnet était un manuscrit bourré de notes en pattes de mouches. » L’achat oublié, Omar redécouvre le carnet et sa lecture devient sa marotte. Intriguée, Yasmine lit l’épreuve qui au contraire du carnet, ne présente aucun intérêt. Ce dernier consigne des trésors d’anecdotes inouïs, mais étaient-elles vraies ? Intriguée, Yasmine se renseigne auprès de Gilles Cailleux, homme des dossiers et mémoire de la police nationale française. Aux noms de Maxime Desjardins et Letranche, « Ses traits s’allongèrent encore. Ce n’était plus Gilles Cailleux mais son image dans un miroir déformant de fête foraine. » Après convocation ultra urgente et une entrevue rugueuse avec son commissaire auprès de qui se tenait Cailleux penaud, « Le lendemain, elle eut la surprise d’apprendre que Gilles Cailleux, archiviste depuis Mathusalem, avait pris sa retraite à laquelle il avait le droit depuis cinq ans, puis, plus tard, qu’elle était dessaisie de l’affaire Hasting et qu’elle n’expédierait plus que les affaires courantes. Elle avait été mise à l’écart en un claquement de doigts. »

L’intrigue dévoilée dès son titre La Chouette a sept jours pour sauver le monde se confirme par la quatrième de couverture. « Un terroriste a pris le contrôle de l’arsenal nucléaire mondial et menace de faire exploser la planète. […] Le gouvernement donne son feu vert pour télétransporter à notre époque le plus grand enquêteur de l’Histoire. » Elle mérite cependant une lecture attentive, détrompant des pistes attendues. Elle rassemble donc nos trois personnages principaux en un trio désaccordé et des seconds rôles importants. Cette confrontation de personnages produit assurément des scènes cocasses et l’occasion d’ausculter notre époque. Un constat s’impose de la confrontation, par le truchement de Maxime Desjardins, de deux époques à plus d’un siècle d’écart. Globalement, depuis la fin du XIXe siècle à nos jours, la moralité et l’éthique n’ont pas bénéficié du même niveau d’avancée que ceux des progrès scientifiques et techniques et tempèrent le bandeau indiquant "Un polar hilarant" qui devient une affaire d’interprétation relativement ironique.

Tout en exploitant l’imaginaire de mondes où les phénomènes possibles et imaginables doivent se produire quelque part, usant de manière très modérée d’un lexique de termes scientifiques, l’auteur, Mabrouck Rachedi, tient en haleine, reste dans les standards du roman policier et distille une angoisse ponctuée de sourires sarcastiques et d’inquiétudes salutaires. L’intrigue progresse par le regard porté sur des aspects sociétaux anxiogènes qui la nourrissent. Aspects dont la réalisation n’est pas si improbable de nos jours. Une lecture captivante, roborative et efficace grâce à des personnages campés par des caractéristiques originales et leurs clins d’œil qui nous alertent sur l’état d’esprit aux tendances déliquescentes de notre monde contemporain. Mais tout n’est pas perdu, Maxence Desjardin, Jennifer Martinelli et Yasmine Rajabali possèdent des ressources et une opiniâtreté intarissables pour sauver le monde.

Michel Martinelli 
(02/03/26)    



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Noir & polar







Mabrouck RACHEDI, La Chouette a sept jours pour sauver le monde
Actes Noirs

(Février 2026)
368 pages - 22 €

Version numérique
14,99 €










Mabrouck Rachedi,
né en 1976, écrivain et journaliste, est l’auteur d’une douzaine de livres pour les adultes et la jeunesse.










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